ENTRETIEN dans "l'opinion indépendante" (TOULOUSE)

Publié le 2 Février 2010

Une belle interview type "carte blanche"...


Propos recueillis par Christian Authier
http://www.lopinion.com/public/lopinion/html/fr/semaine/public.php?article=1
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Vendredi 29 Janvier 2010 n°2913
MUSIQUE
Jean-Louis Murat en liberté
Son dernier album a beau s’intituler Le cours ordinaire des choses, il n’y a rien d’ordinaire chez cet artiste singulier et totalement indomptable. Rencontre avec l’un de nos derniers esprits libres.
Avant sa prochaine tournée qui débute en mars, Jean-Louis Murat était de passage à la Fnac de Toulouse le 21 janvier pour une rencontre afin d’évoquer ses goûts musicaux, littéraires et cinématographiques. Cette manière de rompre avec le ronron promotionnel ne surprendra pas ceux qui l’ont suivi depuis ses débuts. Refusant le formatage industriel, l’auvergnat s’est attaché à construire une œuvre atypique où le meilleur héritage anglo-saxon (pour résumer : l’axe Bob Dylan / Leonard Cohen / Neil Young) croise un classicisme très français à l’image de l’album où il chante des poèmes de Baudelaire sur des musiques de Léo Ferré, ou encore des disques consacrés à la poétesse du XVIIème Antoinette Deshoulières et au plus grand chansonnier du XIXème Pierre-Jean de Béranger. Par la variété de ses inspirations et de ses productions, l’auteur, compositeur et interprète incarne une liberté devenue anachronique qui ne craint pas d’offenser les imbéciles. En célébrant la beauté, le Ciel, les oiseaux, les paradis perdus, les demoiselles, les anges déchus, Jean-Louis Murat bat le rappel des sentiments d’autrefois. «Mon cœur imite les anciens / Chanter est ma façon d’errer», nous dit-il dans Le cours ordinaire des choses.  Ce chanteur errant et enraciné nous enjoint à ne pas jeter aux orties nos amours, nos rêveries et nos espérances. Sa présence comme ses disques sont de puissants réconforts.

Vous avez enregistré les chansons du Cours ordinaire des choses, à Nashville avec des musiciens américains. En quoi est-ce différent que de travailler avec des musiciens français ?
Les musiciens américains parlent moins que les français. Ils réfléchissent moins et jouent plus. Cela ne chipote pas, quoi… Ils sont super professionnels. La grosse différence est qu’ils mettent leur ego dans leur poche pendant le temps de la séance. Cela permet d’aller plus vite. J’avais déjà travaillé à New York. Là-bas, ils sont un peu plus chiants, plus intellos. Ils te cassent les couilles avec Derrida et Jean-Paul Sartre. A Nashville, non.
Certains titres ou refrains de vos chansons sont parfois en anglais, mais envisageriez-vous de chanter en anglais ?
Je l’ai souvent fait, confidentiellement ou dans des concerts, mais dans l’ensemble non. Enfin, je dis non, mais la semaine dernière j’ai enregistré un titre avec Françoise Hardy où je chantais en anglais.

Vous avez fait des albums entièrement consacrés à des auteurs du XVIIème comme Antoinette Deshoulières ou du XIXème comme Baudelaire et Pierre-Jean de Béranger. Aimeriez-vous refaire ce genre de disques ?
Oui, mais c’est le business qui ne suit pas. J’ai pu faire des projets comme ceux-là avant la crise, mais maintenant c’est impossible. Sinon, j’aimerais beaucoup, notamment reprendre des gens pas très connus. Moi qui n’ai pas fait d’études, cela me permet d’en faire par procuration. Pour l’album Ferré / Baudelaire, j’ai passé un an à lire Baudelaire. J’étais incollable… Aujourd’hui, je proposerais de faire un disque sur des textes inédits de Lautréamont avec de super musiciens, je ne trouverais pas une seule maison de disques…

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire cette mini tournée dans quelques Fnac consistant à évoquer vos goûts musicaux, cinématographiques et littéraires ? C’est un moyen de contourner la promo traditionnelle ?
Je n’avais jamais voulu faire les rencontres Fnac, puis j’en ai fait une à Lyon et cela m’a bien plu. C’est une journée de vacances : je fais de la voiture, comme là pour venir à Toulouse. Dans une station-service, j’ai trouvé une réédition cultissime des Pretty Things. Plus un live d’America ! Cela me permet de sortir un peu. Sinon, je suis en studio ou en tournée. Après, voir les gens est sympa, mais ils me demandent en général la même chose que les journalistes.

Vous avez souvent évoqué dans la presse vos goûts littéraires, notamment pour Bernanos, Bloy ou Muray. Qu’est-ce qui vous attire chez ces imprécateurs, ces pamphlétaires ?
Oui, j’aime beaucoup Bloy, Bernanos, Huysmans, Philippe Muray… J’aime leur liberté de pensée, leur rapport au vocabulaire, la musique de la langue. Dans le Journal de Bloy, il y a de véritables trouvailles langagières. Philippe Muray est l’un des meilleurs stylistes français du vingtième siècle. De même pour Bernanos. J’aime les gens qui ne sont ni de gauche ni de droite, mais plutôt d’une sorte d’anarchisme classique. Cela produit les esprits que je préfère. Ils ne sont enfermés dans rien, se remettent toujours en question et sont toujours contre. Bernanos a eu raison sur tout. C’est le seul intellectuel qui se barre de France au moment des accords de Munich, le seul qui se dit : «Je ne peux pas rester dans ce pays à la con». Ils ont des visions hautes. On retrouve cela chez les Camelots du Roi qui incarnent un mélange que j’aime beaucoup : des sortes d’anarchistes de droite qui sont à la fois chrétiens et à gauche des communistes. Ils voient la foi comme un super communisme. C’est une façon de penser qui me plaît et qui a quasiment disparu. J’essaie de la retrouver chez des moralistes, chez des écrivains, mais ils se font laminer : Houellebecq, Dantec, Nabe… Je ne suis pas toujours d’accord avec eux, mais j’aime bien ces gars-là et leur état d’esprit combatif.

Aviez-vous découvert Philippe Muray à travers ses chroniques publiées dans La Montagne non loin de chez vous ?
Je connaissais déjà ses livres. Avant qu’il ne décède, il m’a envoyé une lettre car j’avais parlé de lui plusieurs à reprises en interview. Une fois, j’avais réussi à le caser dans Télérama. Le journaliste ne savait absolument pas qui était Philippe Muray et je lui avais dit qu’il s’agissait d’un auteur incomparable, de notre meilleur moraliste fin de siècle. Ensuite, quand Philippe Muray a fait son disque, j’ai pu faire passer un titre sur France Inter. Là, c’était le bouquet !

L’un de vos premiers albums portait le titre d’un film de John Ford : Cheyenne Autumn. Quels sont les cinéastes qui ont compté pour vous ?
Il y avait aussi la voix de Tarkovski sur ce disque. J’aime les films de Ford, de Tarkovski, les vieux, le cinéma classique, Hawks, Pabst… Tarkovski me semble assez indépassable. Après cela, je ne peux pas aller voir Avatar. A part Kurosawa, je n’ai pas vraiment accroché avec le cinéma asiatique. Je trouve qu’il n’y a rien de mieux qu’un quart d’heure de n’importe quel Laurel et Hardy. J’aime aussi beaucoup l’esprit de Billy Wilder qui représente bien la sensibilité des juifs d’Europe de l’Est qui se sont retrouvés à Hollywood après avoir fuit le nazisme. J’avais lu une phrase de Wilder sur Antonioni à propos duquel il disait qu’il ne faisait pas des films sur l’incommunicabilité, mais qu’il ne savait tout simplement pas écrire de dialogues… J’adore cela ! En plus, c’est la pure vérité. J’aurais aimé connaître Billy Wilder.

On vous avait vu comme acteur dans La vengeance d’une femme de Doillon en 1990. C’est une aventure à laquelle vous n’avez pas donné suite… 
J’en ai gardé un souvenir très désagréable. A cause de Doillon d’ailleurs. On devait refaire un film ensemble, mais j’ai laissé tombé. Parfois, je regrette. Comme pour Michael Haneke. J’ai beaucoup travaillé avec lui puis j’ai abandonné au tout dernier moment car le scénario ne me plaisait pas. Une autre fois, je devais faire des essais avec Lars von Trier. La veille, j’ai dit : «Non, je ne viens pas.» Cela m’attire et me fait un peu peur à la fois car j’aime trop le cinéma classique. Celui qui se fait aujourd’hui ne m’intéresse pas vraiment.
 
Parmi les chanteurs que vous aimez, les grands maîtres comme Neil Young, Leonard Cohen ou Bob Dylan restent-ils des références ou appartiennent-ils au passé ?
Il y a cette idée à la con selon laquelle il y aurait chaque semaine quelque chose de génial ou les nouveaux Beatles. On sait bien que c’est de la blague et que le meilleur de la musique populaire a été fait. Cela ne m’empêche pas de suivre ce qui se passe, mais si quelqu’un de génial émerge, il y a toujours un pote pour vous le signaler. C’est la même chose en littérature. Stendhal, Proust, Montaigne ou Nietzsche font très bien l’affaire. On n’est pas obligé de suivre l’actualité. D’instinct, je vais vers Proust ou Bernanos de la même façon que je vais vers Dylan ou les Stones. Pour moi, c’est la même chose. Dans mon inculture d’autodidacte, j’aime tout mélanger. Je fais ma petite cuisine et elle m’alimente.

Voici quelques jours a été publiée la liste des chanteurs ayant obtenu les plus gros revenus en 2009. En tête, il y a Johnny Hallyday suivi de Mylène Farmer et Calogero. Que vous inspire ce palmarès ?
Je crois que cela a toujours été la même chose. Quand vous lisez le Journal de Flaubert, vous voyez que la plupart des auteurs les plus fameux de cette époque ont disparu. Chaque époque se trompe. Il peut y avoir des exemples où quelque chose d’exceptionnel rencontre le public, mais dans l’ensemble les tocards ont toujours tenu le haut du pavé. Dans son dernier roman, Philip Roth évoque le classement des cent meilleurs écrivains américains fait par l’intelligentsia. Il n’y a ni Faulkner ni Hemingway… Il est donc normal que ceux qui ramassent le plus de pognon en France avec la musique soient des tocards

Dans vos interviews, on a le sentiment que vous aimez choquer le «bobo». Dans un récent portrait paru dans Libération, vous qualifiez le dernier roman de Marie NDiaye de «pissat de femelle», vous traitiez les Verts de «vieux cons» avec un «QI de ver de terre», vous disiez aimer la corrida ou encore éviter soigneusement les bureaux de vote… 
Oui, c’est vrai, je pense cela… Mais quand on le dit, on est mort. On reçoit des milliers de messages d’insultes. C’est ce qui m’est arrivé avec les associations anti-corrida. C’est délirant. Ce n’est pas le goût de la provocation qui me guide. Ce n’est pas parce qu’on a donné le Goncourt à Marie NDiaye que je n’ai pas le droit d’avoir mon opinion. J’ai lu assez d’écrivains pour juger cela insipide. A la limite, il vaut mieux ne rien dire. C’est ce qui est terrible dans l’époque. Elle veut t’intimider. Il faudrait que je sois timide vis-à-vis de ce que je suis, que je ne dise pas que Marie NDiaye est nulle et que j’adore la corrida. Moi, j’emmerde l’époque. Or, plus elle va vers cette chape de plomb et plus j’ai envie de lire Bloy, Huysmans, de vivre… On n’en peut plus d’être obligé de se taire, de ne plus dire que l’on aime le cul des filles, l’alcool ou la corrida. Tout devient répréhensible. Comment fabriquer dans ces conditions des individus représentant un quelconque intérêt, des êtres qui soient d’une matière romanesque ? C’est pour cela aussi que j’aime bien Houellebecq, mais on va le faire taire. La matière romanesque des gens s’évapore. Alors, la vie en société devient insupportable. Pourquoi on aime revoir les films de Georges Lautner ou Touchez pas au grisbi ? Parce qu’on ne trouve plus d’individus comme cela. On a beau aller dans des troquets, les mecs ont le charisme d’un animateur de TF1. Les gens n’ont plus de matière romanesque. La diversité de comportement, de pensée, d’expression a disparu. Il n’y a plus rien. Cela me donne l’impression de rouler avec le frein à main. En fait, il faudrait que je ferme ma gueule ou que je change de métier.


Propos recueillis par Christian Authier
Le cours ordinaire des choses,
Scarlett / V2.
Article paru dans l'édition du Vendredi 29 Janvier 2010

Rédigé par Pierrot

Publié dans #actu-promo- 2010-aout 2011

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Ton Pire Ennemi 07/02/2010 00:35


Je suis d'accord avec le commentaire de Muse, à propos de la vision du monde qui semble déconnectée de la réalité et restreinte aux médias.

Un autre chanteur m'avait fait cette impression, il y a quelques années, c'est Jean Ferrat: dans son album de 91 (l'avant-dernier avant démission), intitulé Dans La Jungle Ou Dans Le Zoo, le prisme
de vision (négative) du monde semblait être purement télévisuel. Toutes les chansons polémiques (= la majorité du disque) faisaient référence à la petite lucarne, et cela donnait un effet bizarre -
comme si le grand Jean, perché sur sa montagne, n'avait plus de contact avec l'humanité que par ce biais-là.
Ca donne une vision polémiste assez faussée, malheureusement...


fredo 06/02/2010 12:56


heureusement que JLM est different de tous ses collégues chanteurs, acteurs tous professionnels des Droits de l'Homme, de toute façon, quand on pense differemment, on est forcement "reac"...le
savoir lecteur de Huysmans me ravit personnellement, mais Houellebecq a dillué trés rapidement son talent des débuts au profit de l'imposture, dommage....un type comme Bloy ne pourrait plus écrire
aujourd'hui, il serait trainé en justice pour propos excessifs...JLM n'est pas "tiéde" d'ou ses choix...tant mieux, ça change de ses confreres fans de Musso ou de Marc Levy....quoique Clairette
Chazal adoooore Houellebecq...


Pierrot 06/02/2010 13:11


Et dans la famille, y' avait Nabe hier chez Giesbert...qui montrait ses peintures de Bloy et de Céline (assez jolies d'ailleurs).


Florence 05/02/2010 17:25


ce qui est difficile globalement dans cette société, c'est de dire ce qu'on pense, dès lors qu'on n'est pas dans la moyenne de l'opinion courante répandue. ce n'est pas rejeté en bloc les autres,
son époque, et la société, que de dire ce que l'on pense, et pourtant cela fait violence ! Quand on voit JLM en concert, on comprend dans son intensité qu'il ne peut pas faire autrement.


Pierrot 05/02/2010 17:54


Ah... c'est bien, du débat!! ( désolé, je vous néglige... mais je prépare quelque chose pour la semaine prochaine!)

Alors, là dessus, je voulais juste dire que je trouve que c'est vraiment dans ce discours un peu réac  qu'il trouve vraiment son affiliation à MANSET... "une époque à vomir".... l'idée
qu'ils ne sont pas nés à la bonne époque...  même si pour Murat, il n'y a pas de notion véritablement de "paradis perdus".

Après, on peut aussi comprendre que Murat en veuille un peu au monde entier en ce moment... mais moi, je n'ai pas eu réellement cette impression là non plus en la lisant... Bon, faut que je la
relise.... 


Muse 05/02/2010 01:55


Ce qui me surprend toujours quand je lis ce que JLM dit en interview, c'est cette vision restrictive qu'il a du monde comme si ce dernier se résumait à la lucarne médiatique. Il vit pourtant dans
un petit coin du Puy de Dôme avec de vrais gens, loin de tout ce pataquès de conformisme et de polissage à la petite semaine.

Quand je lis ce qu'il dit, j'ai plutôt l'impression qu'il vit dans une bulle entre ses bouquins, ses disques, ses compositions et que ses incursions dans le monde réel sont quasi inexistantes
tellement son discours est négatif. Suffit de sortir dans la rue, sur une place de marché, sur un chemin de rando pour trouver des gens vraiment sympas et différents justement de la pensée unique
et de comportements stéréotypés...mais encore faut-il faire l'effort de les rencontrer , de descendre de sa tour d'ivoire et ne pas se contenter de jouer les Bob Saint-Clar ou les schtroumpf
grognon de service en disant que le monde est pourri et que c'était mieux avant sans jamais ouvrir ses volets...

J'ai l'impression qu'il cherche plus à justifier son propre enfermement, sa posture imposture à travers un pseudo arnarchisme de droite que je qualifierais de coquetterie mondaine à son niveau, que
de faire une critique constructive sociale.

Il y a certes des problèmes sociaux graves, un déficit de libertés collectives comme individuelles, et de plus en plus de pression politique mais ce n'est pas en honnissant la société toute entière
qu'elle ira mieux et que lui ira mieux.

En chacun existe une possibilité de beauté unique. C'est dans le regard d'amour que se construit cette beauté autant chez soi que chez autrui. Pas dans le rejet gratuit et sans appel de son époque
et de son environnement.

Et la foi n'a rien d'un super communisme. Rien à voir avec un régime totalitaire sauf bien sûr s'il confond foi et institutions religieuses uniquement passionnées par le pouvoir. La foi n'a rien à
voir avec les institutions religieuses censées la représenter. La foi, c'est juste se laisser aimer et traverser par un amour infini et en se laissant aimer, on peut aimer un peu mieux et avancer
parce qu'on laisse une porte ouverte à l'autre et aussi à soi-même. Du moins on essaie, même si ça n'est pas facile. C'est ça le romantisme aussi, essayer et souvent se planter, agir, pas rester
dans son trou et dans la rêverie stérile.


Emmanuel 04/02/2010 19:24


Trop fort JLM ! Il roule sans frein à main, il voit la foi comme un super communisme et il chante en anglais avec Françoise Hardy