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Publié le 25 Juin 2017

Non, vous n'avez pas lu "suicidez-vous le blog est mort". Il est juste un peu dans le coma... Ceci dit, on ne sait pas encore s'il se réveillera, ça dépendra sans doute de Murat. Le fait est que je me suis laissé aller au concret de la vie quotidienne... mais il suffit je l'espère d'un petit article comme celui-ci pour que je remettre le clavier de chauffe... d'autant que j'ai deux interviews en cours.

Allez, pour aujourd'hui, une grande archive et une petite chanson.

 

-    Mon avatar sur facebook depuis environ un an est issu de la vidéo ci-dessous... mais je ne l'avais pas diffusé, puisque je n'en avais pas l'autorisation. Elle fait partie des petits trésors visionnables dans les espaces INA ouverts aux publics. Quelqu'un m'en avait proposé des copies moyennant finance et je n'avais pas accepté:  ça finirait bien par sortir... et voilà..  pour un premier document... sans doute pas loin d'être le plus intéressant:  back in 1981

 

 

C'est issu d'une émission de France 3 Auvergne dans laquelle il interprète également la débâcle.

L'occasion de revenir sur ma vidéo pour les 30 ans de cette chanson... et se dire que l'on est en 2017 et que c'est au tour des 30 ans de Cheyenne...

 

 

-   Matt LOW lance une petite série pour cet été: une chanson par semaine et sa petite vidéo, tournée dans différents coins de France.  La première chanson est interprétée avec l'omniprésente Morgane Imbeaud sur des images du petit Rhône, direction le sud donc.  Ce n'est pas un texte de Murat mais de Matt Low lui-même.

 

LE LIEN EN PLUS EN RETARD

Très en retard même puisque Garciaphone (Olivier Perez qui a enregistré le titre ci-dessus) avait lancé sa campagne de crowfounding pour son nouvel album. Il a eu le soutien actif de Laure Bergheaud, Christophe Adam, Pain Noir, Zacharie Boisseau...

Je pense qu'on peut encore commander via le site le nouvel album et écouter deux titres:

http://www.microcultures.fr/fr/project/view/dreameater

 

 

Voilà ce que nous pouvions dire dans l'état d'avancement du cours ordinaire des choses pour le moment.

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #vieilleries -archives-disques

Publié le 24 Mars 2017

M est parti il y a quelques mois en nous laissant un petit cadeau... Enfin: un grand comme d'habitude!  Je l'ai gardé pour moi tout ce temps, comme si, après, il faudrait définitivement tourner la page de cette "collaboration". J'avais aussi, c'est vrai,  quelques regrets dans l'utilisation des "trouvailles" que j'avais effectuées (en allant jusqu'à me frotter à Marc Zermati, JW Thoury et à Patrick Eudeline). Pour une fois, nous avions travaillé ensemble le sujet (cela date de 2015). M injoignable, j'étais face à un dilemme: lui préserver son indépendance, ou me frustrer comme jamais... J'ai ainsi choisi de faire quelques ajouts  via des Notes De La Rédaction, sans toucher à la prose de M et à ses choix (comme préserver l'anonymat de certains témoins ou personnages). J'espère qu'il ne m'en voudra pas (et s'il m'en veut, j'espère que ça sera l'occasion d'avoir des nouvelles!). Ceci dit... Je vous invite  à remonter dans le temps, en 1978, (et non 77 comme on le pensait depuis le dossier Chorus de 2002), 

 

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Fumée blanche sur La Bourboule

Le samedi 26 août 1978, aux alentours de 19h00, le cardinal Albino Luciani devient Pape sous le nom de Jean-Paul 1er. Au même moment, à 1200 kilomètres du Vatican, sur l'hippodrome de La Bourboule, Jean-Louis Murat donne son tout premier concert avec son groupe Clara. Habemus Claram !


Aux lionceaux d'hier et à ceux de demain...


Votre assomption, mon Adoré (légende)

Interrogé plusieurs fois au fil du temps sur ses débuts de chanteur, JLM a eu diverses occasions de faire le récit de son premier concert avec Clara. De ses différentes déCLARAtions émergent quelques images récurrentes, propres à constituer ce moment de sa vie en une scène fondatrice, dont on peut retenir les éléments suivants :

– Clara se présente sur scène avec quatre musiciens, tous débutants, dont Jean-Louis Bergheaud (il deviendra Murat en 81) qui ne sait jouer que trois accords, un bassiste qui n'en met "pas une dans le panier" et un batteur incapable de tenir le tempo.
– Le deuxième chanteur-guitariste du groupe casse une corde en début de set et perd tous ses moyens.
– JLB doit alors prendre le contrôle des opérations pour assurer le reste du concert avec ses deux autres compagnons.
– Il se déchaîne, hurle et insulte un public en partie composé des membres de groupes de rock réputés de l'époque – qui restent médusés.
– Ce concert aurait participé aux débuts du rock and roll en Auvergne.

Toute scène fondatrice contient son inévitable part de mythologie. Ici, on constate que Murat donne une représentation de lui-même qui le rapproche de ces héros de western ou de polars qu'il affectionne, lesquels, lors d'une défaillance collective, se montrent capables de prendre les choses en main et d'assumer leurs responsabilités. Assumer, comme est censé le faire un père, un époux ou encore un chef. On peut donc considérer, sans abus de langage, que ce concert fonctionne, à l'intérieur de la geste muratienne, comme une scène d'assomption – l'assomption de JLB en leader d'un groupe de rock.

Outre son caractère mythologique évident, il y a au moins trois bonnes raisons de ne pas prendre le récit de Murat au pied de la lettre. Premièrement, les propos auxquels nous nous référons ici sont tenus plus de vingt ans après les faits ; à une telle distance, il est naturel que la mémoire puisse connaître quelques faiblesses. À titre d'exemple, Murat rajeunit sensiblement son guitariste, qui n'avait pas "16-17 ans" au moment de ce concert, mais 19-20 ans. Deuxièmement, Murat a toujours revendiqué le droit de ne pas se comporter en interview comme s'il était à confesse et de ne pas s'astreindre à un devoir d'absolue sincérité. Troisièmement, on ne dispose que du témoignage du leader de Clara, pas de ceux de ses musiciens. Un respect élémentaire du pluralisme oblige donc à prendre celui-ci avec une distance critique minimale.

Pour éviter de verser dans l'hagiographie, on rappellera donc la confidence que Murat fit à M6 en 2000, commentant les injures qu'il aurait lancées aux spectateurs ce soir-là : "C'est que j'avais la trouille et que j'étais vraiment un con." Voilà un aveu sans doute assez peu romantique, mais empreint d’honnêteté : on peut faire preuve de panache tout en étant mort de trouille, pareille ambivalence est même assez fréquente lorsqu'on monte sur scène.

Dans les lignes qui suivent, nous nous efforcerons de rendre compte – très partiellement et à partir des quelques données dont nous disposons – de l’atmosphère et des forces en présence ce 26 août 1978, sur un hippodrome du Mont Sans-Souci qui avait vu, quelques jours plus tôt, l'équipe locale dominer sa voisine du Mont-Dore 12 à 8, dans le cadre d'Intervilles...

Quelques images en Super 8 de La Bourboule, durant cet été 1978. Une rareté.

Les chics types de Clara (casting I)

Clara n'était certes pas la tête d'affiche ce samedi-là, mais puisque nous avons commencé à parler du groupe et que nous nous nous trouvons sur un blog dédié à Murat, autant revenir brièvement sur sa composition. Bergheaud (ci-dessus, à la fin des 70's), en cette soirée d'été, partage donc la scène avec trois musiciens recrutés par petite annonce. Tous trois sont nettement plus jeunes que lui et ont pour point commun d'être passés par le lycée Ambroise Brugière de Montferrand, où règne en ces années 70 une atmosphère politique, sociale et musicale, propice à l'éclosion d'une génération de musiciens qui fera les beaux jours du rock local pendant les décennies suivantes. Ces trois jeunes gens sont donc :

~ Alain Bonnefont (guitare et chant). Originaire de Gerzat, il compte déjà une petite expérience sur la scène clermontoise et a décidé de se consacrer à la musique, après avoir brièvement envisagé une carrière dans l'enseignement. De 1977 jusqu'à aujourd'hui, il est resté l'un des plus proches complices de Murat, jouant à ses côtés les rôles de bassiste, de clavier, de guitariste, de choriste ou de backliner. Il mit également plusieurs fois son talent de compositeur à son service, tandis que Murat réalisa une belle adaptation d'une de ses chansons. Car en plus d'être musicien et d'avoir pris part à différents groupes, Bonnefont a toujours écrit et composé, en essayant de marier ses influences angloaméricaines avec la langue française. Au cours des décennies 90-00-10, il a ainsi publié quatre albums et il continue aujourd'hui, pour le bonheur de ceux qui apprécient sa belle sensibilité, à faire résonner ici ou là "le doux bourdon de [ses] chansons". (NDLR: Plusieurs fois cités par Murat comme exemple de victime de la crise du secteur musical, il a finalement repris sa guitare pour des concerts sur la région clermontoise avec Messieurs PIE et MIKAELIAN).

"Le ciel s'est éclairci", petit bijou pour enchâsser le cœur des amoureux inquiets... De son vieux complice, toujours à ses côtés sur scène en 2016, Murat a dit : "Il était certainement le plus doué. […] Alain est quatre fois plus rapide que moi pour composer une chanson."

~ François Saillard (basse). Âgé d'environ 17 ans, il s'est mis à écouter sérieusement du rock cinq ans auparavant, au point de devenir, selon ses propres termes, "un des premiers punks clermontois". Il s'installe à La Bourboule pour s'impliquer humainement et musicalement dans Clara, mais n'y reste pas aussi longtemps que ses camarades. Il poursuivra la musique au sein de formations locales dans les années 80 et dirigera un studio – où se tiendront notamment les répétitions du deuxième 33 tours de Murat –, avant de voyager dans le cadre d'activités humanitaires. Si, en 2003, Murat s'amusait du niveau de son jeune bassiste trente-cinq ans plus tôt ("le p'tit François qui en mettait pas une dans le panier") – ce qui lui vaudra une réplique taquine de l’intéressé chez notre camarade Didier ("Comment ça : 'pas une dans le panier' ? Je débutais, mais j’inventais une nouvelle manière de jouer de la basse : pas dans le temps, mais pas à contre-temps non plus") –,  il semble que Saillard ait accompli depuis de notables progrès, du moins si l'on en croit la description faite dans ce texte de présentation du groupe Sly de Bruix : "Un somnambule, avec un son rond comme une boule de démolition. […] Peut poser une basse reggae sur une chanson des Ramones."

~ Jean Esnault (batterie). Décrit par Christophe Adam, dans l'ouvrage de Patrick Foulhoux, comme une "égérie politique" au temps du lycée de Montferrand, le jeune homme semble avoir arrêté assez vite la musique. Il est en revanche resté fidèle à La Bourboule, puisqu'on le retrouvera dès 1983 à la direction du cinéma Le Roxy, situé avenue d'Angleterre. Il tente depuis vaillamment de faire vivre – avec les difficultés inhérentes à cette activité – cette salle d'Art et Essai mono-écran, qui fait également office de bar au sous-sol et accueille de temps à autre des soirées musicales.

Nouvelle Vague (histoire)

Après avoir publié le 24 août un bref communiqué pour annoncer le "FESTIVAL DE 'NEW WAVE ROCK' À LA BOURBOULE", La Montagne en livre le lendemain une nouvelle version, augmentée de renseignements complémentaires sur l'ambition des organisateurs "Les partenaires" (cf. ci-dessus). Pour bien comprendre l'enjeu de cette manifestation, il n'est peut-être pas superflu d'apporter quelques précisions sur le contexte d'alors, tant national que local.

Au niveau national

En ces années 60-70 où l'adjectif "nouveau" est appliqué à de très nombreux domaines, l'expression New Wave comporte incontestablement une dimension marketing. Cela peut expliquer (entre autres) que la notion soit vue par certains comme une trahison commerciale du punk originel – une version édulcorée de celui-ci. Pourtant, dans les années 76-77 où elle commence à être utilisée, l'étiquette désigne souvent dans la presse les groupes punks eux-même. Reportons-nous à ce qu'écrivent Assayas, Caron & Caron dans Le Nouveau Dictionnaire du Rock : "Face à la destruction des idoles entraînée par la révolution punk en 77, la presse musicale londonienne baptise 'new wave' tout ce qui s'inscrit en rupture avec le heavy metal, la musique progressive, le folk, le country-rock et le rock FM, censément lénifiants, qui faisaient jusqu'alors l'ordinaire des années 70." Quel que soit le rapport exact qu'on établisse entre punk et new wave, il paraît donc incontestable que ce dernier mouvement ait à voir avec la rupture sauvage opérée par le premier dans le cours de cette décennie 70.

Pour mieux discerner cette (r)évolution au niveau français, on peut lire avec intérêt l'analyse formulée par Pierre Mikaïloff dans l'ouvrage de son collègue Jean-Éric Perrin, Frenchy but chic : "Le punk et la new wave ont eu un effet salutaire sur la scène française, dominée jusque-là par les courants folk et progressif, représentés par Malicorne, Ange, Magma, Atoll, Pulsar, Gong, Édition Spéciale et autres Wapassou. […] L'événement qui marque la rupture entre ce passé baba et la direction que pourrait prendre la scène frenchy est La Nuit Punk de L'Olympia […] Le rock français n'a plus seulement un passé émaillé d'occasions perdues, il possède aussi un futur." Mikaïloff parle ici de "Nuit Punk" pour désigner ce qu'Alain Pons, dans son compte rendu de l'époque, appelait une… "Nuit New Wave" ! Pons, qui soulignait alors "l'importance de l'événement" survenu du 10 au 11 juillet 1978, "dans un Olympia surchauffé" [Feeling n°7]. Ce jour-là en effet, huit groupes français enflammèrent la salle durant une bonne partie de la nuit – dont deux que l'on retrouverait un mois et demi plus tard à La Bourboule. Mais entre-temps se sera tenu, à Lyon cette fois, un autre événement de taille : le 29 juillet 1978, sur la colline de Fourvière, treize groupes se succédèrent jusqu'à l'aube devant près de 6000 spectateurs, pour un "Festival New Wave" qui accueillit notamment Téléphone, Bijou, Marie et les Garçons, Little Bob... Le festival de La Bourboule a donc lieu dans une période où d'autres manifestations comparables sont organisées un peu partout en France pour accompagner cette nouvelle vague punk. On peut d'ailleurs noter que la formule mélangeant formations régionales et nationales sera de nouveau de mise quelques jours après, au festival de Lesdins (02) le 2 septembre, puis à celui d'Arvuker (44), les 16 et 17 septembre. (NDLR: Nous avons parlé de ces événements avec Michel Zacha...à qui fut confié la réalisation du premier EP de Murat)

Il serait pourtant inexact de faire comme si tout avait commencé en 1978, puisque le premier "European Punk Rock festival" avait pris place, deux ans plus tôt, à Mont-de-Marsan. Pour saisir ce qu'il représenta alors, citons ce témoignage rétrospectif d'un spectateur, qui était encore adolescent en ce 21 août 1976 : "j'ai pris la claque de ma vie. Puis, on sortait d'une génération de groupes super-produits américains. Là, on retrouvait l'authenticité du rock n roll. Les mecs arrivaient, ils balançaient leurs morceaux. Ça plaît, ça plaît pas : ils n'en avaient rien à foutre. C'était sans concession." L'année suivante, ce sont environ 5000 spectateurs qui débouleraient dans les arènes de la ville pour voir The Clash, The Damned, Dr Feelgood, Little Bob Story, Bijou, etc. Dans sa biographie de ce dernier groupe, l'écrivain Jean-François Jacq (NDLR: croisé au koloko 2016) explique que "ces deux actes estivaux de Mont-de-Marsan vont avoir un impact non négligeable sur la confiance que l'on peut désormais accorder aux diverses formations françaises." Et d'ajouter que lors des étés 78 et 79, "aucun festival digne de ce nom ne [peut] désormais se concevoir sans la présence de groupes français." À travers cet effet Mont-de-Marsan, il faut aussi insister sur l'influence considérable du principal instigateur du festival, Marc Zermati, par ailleurs fondateur du label Skydog et propriétaire de l'Open Market. Ainsi retrouve-t-on à La Bourboule, en 1978, pas moins de quatre groupes ayant frayé d'une manière ou d'une autre avec Skydog. Le festival auvergnat s'inscrit donc dans un contexte musical et éditorial assez cohérent.

[NDLR: pour la petite histoire, Zermati fait partie dans les années 60 de "la bande du drugstore"... au côté de J.B. Hebey, et de Manset/   Pour info, Alain Gardinier contacté pour l'article a écrit un livre sur le festival de Mont De-Marsan]

Au niveau local

L'article de La Montagne situe le rassemblement de La Bourboule dans la lignée d'une manifestation antérieure, "l'événement qu'avait constitué les trois jours de concert d'Orcines." Si le modèle de Woodstock est dans la suite du papier plutôt écarté, la référence rappelée ici est pourtant bien ce que le même journal, quatre ans plus tôt, avait nommé "un nouveau Woodstock aux portes de Clermont-Ferrand." Trois jours durant, les 13, 14 et 15 septembre 1974, la commune nichée au pied du Puy-de-Dôme avait en effet accueilli plusieurs milliers de spectateurs dans une ambiance hippie et politique, où s'étaient produits entre autres Kevin Coyne, Hatfield and the North, Crium Delirium, Lard Free, mais aussi Colette Magny ou encore une certaine Nico... Léon Mercadet, qui avait fait le déplacement pour Actuel, témoignait :

"J'ai vu : un chapiteau vert, de cirque, et deux mille freaks contents dessous – des vapeurs de merguez et d'encens dériver sur la prairie – des enfants au pourpoint rouge fardés de blanc et de rose – Nico – les fidèles du Maharadji s'occuper de l'intendance : assiettes de riz à la tomate à deux balles – un mec tripper toute la nuit en arpentant le cirque, rugissant comme une bête, hurlant que le gourou c'est lui, et qu'il entend manger tous les autres gourous. Branchement total sur le soft, le cool, le flash, les gestes lents et sûrs.
Jusqu'à deux ou quatre heures du matin, la musique. Et la musique aussi passe à côté de la déprime, du crachement chronique dans les amplis. Rare."

Manifestement moins habitués à ce genre d'ambiance, le localier de La Montagne et son photographe se montraient néanmoins ouverts et curieux (même si leur compte rendu mentionne la présence d'artistes... qui ne sont en fait jamais venus) et saisissaient l'opportunité d'enrichir leur vocabulaire :

"Les touristes du dimanche sont venus voir, les chasseurs en mal de gibier aussi. Ils ont essayé de comprendre. Y sont-ils parvenus ? Certainement mieux que ceux qui, dans les environs, ont fermé les portes de leurs commerces aux hippies…
Pour notre part, sur le chemin du retour, nous avons pris deux auto-stoppeuses au regard vague. Elles semblaient heureuses de leur séjour en Auvergne et repartaient pour Paris encore sous l'effet du 'shit' – excusez l'orthographe, mais nous découvrons le terme – à savoir une mystérieuse tablette euphorisante."

Les organisateurs du festival bourboulien semblent donc vouloir recréer, l'espace d'une soirée, un peu de l'atmosphère qui régnait à Orcines au cours de ce week-end de la fin d'été 1974. Mais le challenge n'a rien de simple, pour plusieurs raisons : une soirée dans une petite ville thermale située loin de tout, avec des groupes exclusivement français, n'a pas autant d'attraits sur le papier qu'un week-end de trois jours dans la banlieue d'une métropole, avec une affiche internationale ; en 1978, le milieu rock régional n'est pas encore aussi structuré qu'il le sera quelques années après (grâce à la passion et à l'engagement d'une poignée d'activistes) ; les groupes locaux ayant acquis une petite notoriété ne sont pas légions à l'époque (on peut citer SOS ou Bateau Ivre parmi les anciens, High School ou les Sales Gosses pour les plus récents) ; enfin, il n'est pas certain qu'un festival "pop" et "hippie" de 1974 soit le modèle le plus adéquat pour organiser une manifestation étiquetée "New Wave" en 1978 : en quatre ans, des modifications sont intervenues, que ce soit dans la façon de jouer de la musique ou dans celle de la recevoir lors d'un concert. Comme on va pouvoir le constater plus loin, l'encens et le riz à la tomates ne sont pas forcément les ingrédients les plus demandés lors d'un festival de rock en 1978, de même que le "soft" et le "cool" ne sont plus nécessairement les sensations recherchées en priorité...

Au Mont Sans-Souci... (casting II)

Voici à présent un rapide passage en revue des artistes ayant participé au festival...

~ Mirage IV : La Montagne annonçait la venue de Cosa Nostra, mais le groupe n'a pas joué à La Bourboule. Erreur du journal ? Annulation de dernière minute ? Cette deuxième hypothèse est la plus probable, car la formation de remplacement semble s'être montée en très peu de temps. Profitons toutefois de ce changement dans la programmation pour saluer ici la mémoire de Marc Dutheil, Jean-François Alos (successeur de Saillard au poste de bassiste de Clara) et Patrick Véziand, tous prématurément disparus entre 2005 et 2014, qui étaient de proches compagnons d'Olivier Chabrillat, le leader de Cosa Nostra.
Pour ce qui est du groupe qui se présenta sur scène en début de soirée ce 26 août, comment mieux réussir à l'évoquer qu'en laissant la parole à son chanteur, Pierre-Jean Fontfrède, qui revenait en mars 2015 sur cette prestation : "Vu que ce soir je suis reparti dans les vieilles photos, voici celle du groupe qu'on avait formé un vendredi soir de juillet 1978 pour passer en première partie à un festival rock à l'hippodrome de La Bourboule avant Clara (le groupe des débuts de Jean-Louis Murat), Asphalt Jungle et Bijou. On s'était appelé Mirage IV et on a existé un jour avec des reprises de 'Johnny B Goode', 'Dead flowers', 'Cocaine' et un morceau que j'avais composé et enregistré pour sortir un 45 tours en 80 : 'Nous sommes'. A la basse Philippe Danais (où es-tu, Philou ?), à la guitare solo Jean-Noël Meyer et à la batterie X des Sales Gosses [NdA : vraisemblablement Jean-Marc Gérard]. Contrairement à Murat, je n'ai pas fait carrière par manque d'ambition et de persévérance..."
Si Fontfrède n'a pas fait carrière dans la musique, malgré son 45 tours sorti en 1980 – sur lequel on retrouve donc "Nous sommes", enregistré à Londres –, il a en revanche accompli un beau parcours de photographe et réalise à l'occasion de petits films. Aujourd'hui encore, il n'est pas rare de le croiser dans les salles clermontoises avec son appareil, généralement surplombé d'un sourire pudique d'éternel adolescent. Il osa même effectuer en 2015 son retour à la chanson, dans un bar, avec à son répertoire... "Dead flowers". Puisque, comme chacun le sait, c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures confitures...

"Dead Flowers", dans une version live de 1972, par les Mirage IV britanniques...

~ Minuit : S'il n'était qu'un simple spectateur au festival d'Orcines en 1974, Dominique David se trouve sur la scène quatre ans plus tard à La Bourboule. Minuit a grosso modo existé de 1976 au tout début des années 80, avec entre autres, en plus de Dominique David au chant et à la guitare, sa compagne, Marie, à la batterie. Le groupe chantait en français une musique influencée par le Velvet, les Stooges et Dr Feelgood. Notons qu'il a de nouveau partagé une scène avec Clara, quelques mois plus tard, le 21 avril 1979, lors du festival Rock d'ici à Riom. Mais c'est une première partie de Little Bob dans le Cantal qui semble être son titre de gloire. Dans les années 80, le couple David ouvrira un magasin de musique à Clermont, Melody Maker, qui restera en activité jusqu'au milieu des années 2010. En tant que luthier, Dominique David se fera notamment remarquer par la conception et la fabrication d'une guitare originale, la Style D.

~ The Partners : Il s'agit d'un petit groupe fondé par Olivier Huret (NDLR: managé par l'associé de Marc Zermati: Pierre Thiollay, créateur par ailleurs du premier "gratuit" distribué dans les salles de concert: Gig). Celui-ci le quittera quelques semaines plus tard, pour aller retrouver une formation plus réputée, dont il est le bassiste et avec qui il a déjà enregistré en cette année 1978 un 45 tours, Extraballe – groupe punk-rock constitué au printemps précédent, autour de Jean-Robert Jovenet. À défaut de disposer de traces précises de The Partners, groupe également proche de l'écurie Skydog (via son manager Jacques Dauty), on peut du moins avoir une idée de ce à quoi ressemblait Olivier Huret en 1978 en relisant la description faite par Jean-Éric Perrin dans le Rock & Folk, du mois de décembre : "lui est essentiellement british sixties, je crois qu'ils l'ont découpé dans une vieille pochette d'un single des Kinks, il porte des vestes cintrées avec des revers vertigineux, une lourde frange sur les yeux et ne tient pas en place, il chante et joue de la basse, une Höffner violon, vous aviez deviné, il joue d'ailleurs très anglais, un peu comme McCartney, c'est-à-dire qu'il fait plein de notes qu'il poursuit de haut en bas du manche, je n'ai pas entendu un bassiste pareil depuis Bob Brault du Martin Circus originel". Quelques mois plus tard, Perrin affinera le portrait de Huret : "Depuis toujours, Olivier est mod : frange british, des Shelly's aux pieds, il aime autant les Kinks que les Jam." Dans les années suivantes, Huret montera le groupe Dolce Vita, puis le duo Lena Moor, avant d'entrer aux éditions EMI dont il occupera la direction pendant plus de dix ans. Il y recroisera d'ailleurs JLM, sans qu'aucun des deux ne se souvienne de leur passage commun sur la scène bourboulienne en 1978... ce qui aurait pourtant pu leur éviter une légère brouille. Il semble se consacrer aujourd'hui à l'édition et à la production de musique afroantillaise au sein de Couleurs Music Publishing.

(NDLR: Pour la brouille, on veut parler du disque "Murat 82-84"... L'anecdote ci-dessus, je vous l'avais promise dans la dernière interview de Stéphane du VOYAGE DE NOZ. En effet, nous y évoquions déjà Olivier Huret (et Extra-balle) car celui-ci a signé en édition le groupe à leur début (même si c'est d'autres noms vaguement plus fameux qui  reviennent en mémoire à Olivier quand il parle de sa carrière: Responsable de signatures telles qu'entre autres Youssou N'Dour, Sade, Prince, Bronski Beat, Michel Polnareff avec qui j'ai collaboré étroitement pendant de nombreuses années en tant qu'éditeur et ensuite en tant que conseil, Christophe, NTM, Lambada, Pascal Obispo, Kassav', et ... Zouk Machine").

Faute de traces de The Partners, un titre d'Extraballe, avec Olivier Huret à la basse et aux chœurs.

~ Les Lou's  : Formé en 1977, managé par Zermati, le groupe est composé de Pamela Popo au chant et à la guitare, de Raphaëlle à la guitare, de Tolim Toto à la basse et de Sasha à la batterie. Il s'agit donc d'un groupe de filles. Pardon, de nénettes. "Ce qu'on veut faire, c'est de la musique qui branche les gens, qui les fasse sauter en l'air. On est juste des nénettes bébêtes. Des nénettes bé-bêtes ! Ouais... et on tient à le rester. C'est tellement chiant d'être intelligent." Bébêtes peut-être, mais loin d'être ridicules, si l'on en juge par un parcours qui les a déjà menées en Angleterre, où elles ont effectué la première partie des Clash. Souvenirs ? "En Angleterre, le public est fantastique. Le plus marrant, c'est quand il te crache dessus. C'est une manifestation d'amour... Celui qui a le mieux joué, c'est celui qui est le plus couvert de crachats. Là-bas, les mecs sont impossibles. Si tu veux leur répondre et que tu leur glaviottes dessus, ils ouvrent la bouche ! C'est dégueulasse ! Les concerts n'ont rien à voir avec ceux d'ici. Avec le public français, t'as l'impression de jouer en face d'un frigo. Là-bas, les mecs remuent, ils dansent de haut en bas, ça bouge et ça bouge en masse..." [Rock & Folk, janvier 1978]. De ce côté-ci de la Manche, elles se sont tout de même produites à Mont-de-Marsan, pour un concert que le reporter du Monde qualifia alors de "costaud, carré, sans aucune prétention, mais d'une authenticité incontestable". Notamment influencé par le Velvet, le combo est en train de revenir au bercail Skydog après un bref détour par CBS. La chanteuse et la bassiste créeront par la suite un groupe de rhythm and blues, Les Rois fainéants, qui sortira un album en 1983.

Les Lou's sur la scène de l'Olympia, le 10 juillet 1978. Le disque live est réalisé par Michel Zacha, que l'on retrouvera comme choriste sur l'album des Rois fainéants.

~ Asphalt Jungle : C'est le groupe de Patrick Eudeline, ancien journaliste de Best, où il était le "décadent punkoïde" de service. Créé début 1976, Asphalt a sorti un premier 45 tours un an plus tard, puis un deuxième la même année chez Skydog, avant de signer chez Pathé un juteux contrat. Il enregistre alors en mai-juin 1978, dans les studios de Boulogne-Billancourt, un dernier 45 tours réalisé par Michel Zacha. Sa face A, "Poly Magoo", est aujourd'hui considérée comme l'un des titres les plus emblématiques de l'histoire du punk français. Interrogé sur son passage en Auvergne, Eudeline n'en garde que de vagues souvenirs : "La Bourboule, je crois que c'est le pire concert d'Asphalt, si je ne confonds pas… C'était la période 'défonce' d'Asphalt. On était en pilotage automatique." Le groupe, qui avait déjà largement commencé à mettre le nez dans la poudre en 1977, comprend au moment de cette date auvergnate, en plus d'Eudeline au chant et à la guitare, Éric Feidt, alias Rikky Darling à la guitare, Henri Beaulieu, alias Riton à la basse et Didier Laffont, alias Grand Did' à la batterie. C'est en tous cas sa composition sur le papier. Car ce soir-là, Grand Did n'est pas en état de jouer et se voit donc remplacé par Dynamite, le batteur de Bijou. En souvenir de cet éphémère cross-over et de l'estime réelle que se portent les deux formations, Bijou ouvrira en 1980 son disque En public par quelques sonorités de "Poly Magoo". Tous les membres du groupe ont aujourd'hui disparu (qu'ils soient morts ou partis sans laisser de traces), à l'exception de Patrick Eudeline, qui poursuit une carrière d'écrivain, de chroniqueur et de musicien. Il a publié en 2016 Bowie, l'autre histoire.

Une image (de piètre qualité, mais précieuse) d'Asphalt jungle à La Bourboule. Puis le 45 tours "Poly magoo", face A et face B.

~ Bijou : Originaire de la banlieue parisienne, Bijou existe sur scène depuis 1975 et sur disque depuis 1977. Le groupe est composé de Vincent Palmer (guitare), Philippe Dauga (basse) et Joël Yan, dit Dynamite (batterie), tous susceptibles de chanter. Un quatrième membre agit depuis les coulisses : il s'agit de Jean-William Thoury, à la fois parolier, manager et producteur de la plupart des disques du groupe. L'année 1978, qui nous intéresse ici, constitue une période particulièrement riche et chargée pour les membres de Bijou : en janvier, ils assurent les premières parties de Status Quo ; en mai, ils sortent leur deuxième album, OK Carole, considéré comme l'une de leurs pièces maîtresses (un disque enregistré à une centaine de kilomètres seulement de La Bourboule, en Haute-Loire) ; la semaine qui suit leur passage sur l'hippodrome du Mont Sans-Souci, ils jouent dans les arènes de Barcelone, puis enchaînent avec une grosse tournée, dont le point culminant sera leur concert à Mogador, en décembre, avec Gainsbourg en guest. Il faut dire que Bijou a invité le chanteur à faire les chœurs sur sa reprise des "Papillons noirs", collaboration qui débouche sur une réelle camaraderie, au point que Gainsbourg écrit spécialement pour le groupe "Betty Jane Rose", sorti fin 78 et qu'il les rejoint à plusieurs reprises sur scène. En live, justement, Bijou s'est taillé une solide réputation, qui fera écrire à Best début 79 : "il n'est plus un seul groupe français susceptible de les concurrencer quant à la qualité de leurs prestations." Cette même année 79, ils iront enregistrer leur nouveau projet à Los Angeles, puis sortiront encore trois albums (dont un live), avant de se séparer en 1982. Adeptes du jus d'orange et du pain complet (ni drogue, ni alcool !), les membres du groupe sont encore en vie aujourd'hui.

Bijou sur scène, quelques semaines avant son passage par La Bourboule. À l'Olympia, le 8 juillet, puis à Fourvière, le 29.

~ Gérard Daval : Le quotidien régional annonce, en plus des groupes de rock listés ci-dessus, "la projection des films d'un jeune cinéaste clermontois, Gérard Daval." Le réalisateur en question n'est en réalité pas si jeune, du moins par rapport à la moyenne d'âge générale du plateau, puisqu'il approche de la trentaine. Après avoir interrompu ses études universitaires, il s'est lancé en 1974 dans la réalisation de courts métrages, un format dont il apprécie la liberté qu'il lui offre. Il tourne ses films en Auvergne, avec des acteurs et techniciens du coin, et les finance avec l'aide des ses proches. Suite à un premier essai intitulé Trauma, il a notamment produit Cancer, Psychédélire et Tempora. Ce dernier film, réalisé en 1977, fut sélectionné dans plusieurs festivals, dont celui de Cannes. Daval explique : "j'imagine que cette relative 'popularité' avait favorisé sa projection à La Bourboule. Ce film avait retenu l'attention parce qu'il s'agissait d'un clip avant l'heure : un concept, le temps qui passe et le mélange d'effets spéciaux, d'animation et de prises de vue réelles…" Le synopsis du film indique : "Genèse de l'homme et son évolution jusqu'à sa mort. L'homme créateur face à la matière qu'il façonne." À la fin de l'année 1978, Daval commencera le tournage de son premier long métrage, Shoot again, qui évoque les difficultés de deux êtres à trouver leur place dans la société, puis continuera à réaliser des courts métrages et des films institutionnels. Il mène aujourd'hui une activité de plasticien du côté de Tours.

Poudre blanche sur La Bourboule (ambiance)

Il est difficile d'obtenir de nos jours des témoignages précis sur un festival qui eut lieu voici près de quarante ans, qui ne paraît pas avoir autant marqué l'histoire de la musique locale que Murat aimerait le laisser penser et qui ne rassembla pas une foule immense. Pour avoir une idée de l'atmosphère sur place, on peut toutefois s’appuyer sur quelques éléments trouvés ici ou là, à commencer par l'article paru dans La Montagne le surlendemain. Signé d'un certain "C.G." (peut-être Christian Guillaumin, reporter bien connu du quotidien...), il porte un titre qui renseigne vite sur le degré de satisfaction de son auteur, lequel n'a manifestement pas passé la meilleure soirée de sa vie :

  On ne reviendra pas sur les raisons possibles de ce que le journaliste considère comme un piteux échec, certaines d'entre elles ont été effleurées plus haut. Peut-être faut-il aussi envisager que l'Auvergne n'était pas encore prête pour accueillir cette supposée "Nouvelle Vague"... Après tout, deux mois avant La Bourboule, c'est Genesis, groupe phare de la musique planante, qui avait créé l'événement à Clermont et joué devant 5000 personnes, pour une soirée qui resta dans les annales locales – pas seulement pour des raisons purement musicales [NDLR: voir en fin d'article]. On supposera tout de même que la sévérité dont fait preuve La Montagne dans son compte rendu n'est pas sans rapport avec le niveau d'ambition affiché initialement par les organisateurs.

 

Mais le dénommé C.G. aurait sans doute pu passer une meilleure soirée s'il s'était adressé aux bonnes personnes. Il semblerait en effet qu'il y ait eu à La Bourboule les ingrédients pour se divertir. En 2014, JLM nous livrait quelques détails : "Mon premier festival de rock, c'était un gros dealer français qui l'avait organisé, fin des années 70. Dans la chambre d'hôtel, il y avait une pyramide de coke, et si tu voulais de l'héro, il y avait des trucs à côté. Tout était gratos." Scarface sur les bords de la Dordogne ? Un musicien présent sur place, sans se montrer aussi pittoresque dans sa description, garde en mémoire l'image d'un organisateur, comme qui dirait, nerveux : "je me souviens de son pote taulard, gros dealer, qui organisait le concert et qui tournait dans sa bagnole pendant le festival dans la Bourboule pour ne pas se faire repérer par les flics. On était obligé de monter à l'arrière pour se faire payer en roulant, car il ne voulait pas s'arrêter!". Rappelons que le "dealer" en question  jouera un rôle important dans le destin de Clara, puisque, quelques mois plus tard, alors qu'il se trouve en prison, il entendra un morceau du groupe diffusé dans l'émission de Jean-Bernard Hébey et préviendra ses amis, permettant ainsi à Bergheaud d'entrer en contact avec celui qui deviendra le producteur de son premier disque. Ce dernier, sollicité par le journaliste Sébastien Bataille, ne confirme pas l'anecdote livrée par Murat, mais comme l'ancien présentateur de Poste restante souffre – en plus de menus soucis d'audition... – d'une mémoire "défaillante", il est difficile de trancher le vrai du faux entre les souvenirs (et oublis) des uns et des autres.

Toujours à la rubrique Délinquance dans le Sancy, nous avons pu retrouver un des spectateurs de ce festival qui n'était alors âgé que d'une douzaine d'années et qui passait ses vacances dans la région : "Je me rappelle le vol des affiches sur la camionnette annonçant le concert et nous fûmes repris par la police… Coup d’œil d'Eudeline qui nous avait déjà vus au concert à Beauvais quelques mois auparavant. […] Je sais pas si l'organisateur du festival était un dealer, il ne nous a jamais rien proposé en tout cas quand il a fallu qu'on recolle les affiches qu'on avait décollées sur sa camionnette !" Mais avant d'être un dangereux terroriste en puissance, le jeune homme était d'abord un passionné de musique : "Je me rappelle surtout du passage des Lou's, wahhhhh… Quelle pêche ! Ensuite, le passage de Bijou qui m'a paru un peu fadasse… […] Je me rappelle que j'étais monté sur scène pendant le concert des Lou's et que j'ai eu mal au cou pendant quelques jours !"

Notre premier témoin musicien pose quant à lui un regard plus favorable sur la prestation du trio de Juvisy : "Le concert par lui-même, je me souviens de Bijou, toujours impeccable, d'Asphalt Jungle qui était assez détruit, comme dab. Je crois qu'il y avait les Lou's, un groupe de filles très Clash. Aux alentours de 500 personnes. Beaucoup d'alcool." Tous deux s'accordent en revanche pour dire qu'il faisait chaud... là où CG évoque "le froid" qui aurait désaccordé les instruments. Concernant l'affluence, on note aussi un écart significatif entre les cent spectateurs comptabilisés par La Montagne et les cinq cents évalués par le musicien cité. Mais outre le fait que le festival s'est étalé sur une après-midi et une soirée, rendant le nombre des spectateurs fluctuant, il serait présomptueux de penser que nous puissions parvenir, à quarante ans de distance, à dissiper totalement la fumée qui entoure ce modeste et lointain festival.

NDLR:  Hasard... Chuck Berry est décédé ce week-end (18 mars 2017), et  les acharnés pourront noter avec un gros point d'interrogation "Sweet little 16" dans la longue liste des inédits de Jean-Louis Bergheaud. Voici en effet ce que nous disait JR:

"Je revois les yeux complètement éclatés de Patrick Eudeline sans ses lunettes, ni gris ni verts... Je me rappelle avoir chanté peut être sweet little 16 accompagné par Jean Louis qui en avait fait un arrangement inédit, c'est vague..."

Tous mourus ? (ad lib)

Au matin du 29 septembre de cette année 1978, on retrouve dans son lit le corps sans vie de Jean-Paul 1er, qui serait décédé la veille au soir, dans des conditions qui demeurent aujourd'hui encore obscures. Albino Luciani n'aura donc pas eu le temps de faire escale à l'Hôtel des Étrangers de La Bourboule, où son prédécesseur Jean XXIII avait ses habitudes et comptait quelques amis. Mais la mort prématurée du souverain Pontife, dont l'élection avait coïncidé avec le baptême scénique de Clara, ne serait-elle pas un mauvais présage pour ce groupe ? La une de La Montagne du 8 novembre pourrait le laisser craindre, puisqu'elle contient ce titre, inscrit sur trois colonnes, en lettres capitales : LA MORT DE CLARA.
Déjà ? Un groupe à peine monté, composé de jeunes musiciens prometteurs, emmenés par un leader au charisme évident ? Il n'y aura donc eu en tout et pour tout qu'un seul petit concert de Clara et puis voilà ? En réalité, la Clara dont il est question dans le journal n'a a priori aucun rapport avec la bande à Bergheaud. Sous ce titre accrocheur, on distingue en effet la photo d'un homme en larmes, serrant dans ses bras le cadavre d'un animal. Puis, juste en-dessous, ce chapeau : "La jeune lionne a été abattue pour avoir vécu cinq heures de liberté." Pour mieux comprendre qui est Clara, il faut revenir quelques semaines en arrière.

Le 2 août, La Montagne consacre un long article à Roger C., modeste employé de la SNCF, qui vit aux Martres-de-Veyre (à une quinzaine de kilomètres de Clermont). Enfant, l'homme rêvait de devenir dompteur, mais ne put embrasser la carrière, faute d'être issu du sérail. Loin de renoncer à son aspiration, il se documenta patiemment, partit observer les fauves dans leur milieu naturel au cours d'un safari en Haute-Volta, puis finit par adopter une lionne, nommée Clara. Un fauve qu'il installa chez lui, dans une cage située dans son jardin et avec qui il réussit petit à petit à établir un rapport de confiance, au prix de quelques coups de griffes de temps en temps. Mais ce mardi 7 novembre, au cours de sa promenade quotidienne, Clara échappe à son maître. Les gendarmes sont alertés, ils parviennent à localiser l'animal en fuite grâce à un chien policier, sans toutefois réussir à l'approcher. La lionne s'est en effet réfugiée dans d'épaisses broussailles. Son maître tente alors de la faire sortir, en vain. À la tombée de la nuit, le vétérinaire équipé d'une seringue hypodermique, que des proches de Monsieur C. sont partis chercher, n'est toujours pas arrivé. Les gendarmes décident alors d'exécuter la bête. D'où le titre définitif du journal local le lendemain...

Si ce retour sur le concert initial de Clara (le groupe) n'était déjà pas assez touffu, on pourrait se laisser aller à méditer longuement sur l'histoire de Clara (la lionne). Car dans ce mini-feuilleton tiré de la presse régionale, il est question, mine de rien, du destin des rêves d'enfants dans le monde des adultes, des rapports complexes entre humanité et animalité, de l'instinct, de la domestication et du goût inextinguible pour la liberté, de la sauvagerie jamais apaisée, mais encore, de la prison que tout amour peut devenir, prison que l'on ne saurait pourtant quitter sans y laisser sa peau... Autant d'éléments, on l'aura compris, qui nourrissent depuis toujours le rock and roll.

 

REMERCIEMENTS : Pour leur contribution, de près ou de loin, à cette petite plongée dans le passé, un grand merci à Olivier Chabrillat, Gérard Daval, Marie David, Elmeco, Christian Eudeline (Nos années punk : 1972-1978), Patrick Eudeline, Pierre-Jean Fontfrède, Patrick Foulhoux (Une histoire du rock à Clermont-Ferrand), Guillaume Gilles (L'esthétique New Wave), Olivier Huret, Jean-François Jacq (Bijou. Vie, mort et résurrection d'un groupe passion), Bruno Juffin, La Montagne, Didier Le Bras, MrAttila76, Jean-Éric Perrin (Frenchy but chic. Chroniques 1978/1982) et Pierre Sanki. J'ajoute les sites Gonzai et paris70.free.fr.

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Note de Pierrot:

M évoque le concert de Génésis "devant 5000 personnes, pour une soirée qui resta dans les annales locales – pas seulement pour des raisons purement musicales". Des raisons non musicales mais liées à ce qu'était le secteur de la musique à l'époque et qui a eu une grosse influence sur ce même secteur ensuite!  En effet, l'organisateur du concert, le principal de Clermont, "s'est auto-braqué"  le 02/06/78 la recette du concert... mais avec une voiture louée à son nom, un flic qui promenait son chien note la plaque...et il file en prison. La place est ainsi laissée libre pour Arachnée (la société de Pierre-Yves Denizot) qui aidera par la suite Murat et Clara (en leur proposant des premières parties).   Le pied nickelé du concert de Genesis aurait-il pu être  l'organisateur du festival de la Bourboule? Non, il semble qu'il s'est fait arrêter rapidement et séjourne donc en prison en août.... L'autre personnage le rejoint quelques temps plus tard, ainsi que Marc Zermati (4 mois en 1979).

Et au fait, pourquoi me suis-je décidé à sortir enfin cet article?

- Parce qu'en mars 2017, le premier festival "Larsenik" de la Bourboule a eu lieu... "point d'orgue d'une saison culturelle qui a déjà fait la renommée de la Bourboule" (sic). [A La Bourboule, "soignez vos bourres, soignez vos..." ... et vos esgourdes. Since 1978].     - Avec la mort de Chuck Berry, un pan de l'histoire  disparait... mais avec cet article, je suis heureux de participer à ma petite échelle à l'écriture des  petites anecdotes qui font la grande histoire du rock, même si ça ne change pas le monde.

"Le rock'n roll est passé comme une comète. Ce n'est pas parce que 40 000 personnes vont aller voir les Rolling Stones que cela représente encore quelque chose. Nous avons vécu dans l'illusion qu'un riff de Chuck Berry allait changer le monde. Tu parles! L'inventeur de la pilule a plus fait avancer le monde que l'inventeur de Sweet Little Sixteen... Ce sont les scientifiques qui ont changé le monde, pas les artistes. Cela m'énerve d'être un chanteur aussi vieux que mon pays". JLM, événement du jeudi 1995

 

Reconnaissances éternelles accompagnées de ma plus haute estime à l'irremplacable M.

LE FESTIVAL DE LA BOURBOULE EN 1978, Murat fait ses premiers pas sur une grande scène...

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Rédigé par m

Publié dans #vieilleries -archives-disques

Publié le 30 Juillet 2016

M. n'est plus ici, même s'il a toujours été ailleurs... mais il a laissé en réserve du matériel. Dont cette article.. dont nous avons souvent parlé ensemble.  Me mettait-il au défi? Je ne sais pas.  Je me rappelle soudain que ce blog a failli s'appeler: jenaimepasjeanlouismurat, et que mon premier article s'intitulait ainsi...  une façon de célébrer la liberté d'expression, raison d'être de ce blog à ce moment-là.  Après, il a grandi...  J'ai ménagé il est vrai parfois les susceptibilités, refusé de faire de la publicité à des gens nauséabonds, mais l'actualité a toujours été traitée.  Et dans l'actualité et les archives, force est de constater qu'on trouve souvent des gens qui n'aiment pas Murat. Si!  M nous propose donc une petite compilation... et l'été, c'est l'époque des marronniers dans les médias... Ils pleuvent ici (des marrons niais?). Ames sensibles, attention... 

Dix bonnes raisons de détester Jean-Louis Murat
Crash-test

Peut-on rire de tout ? Le droit au blasphème inclut-il les chanteurs de variété ? Est-il permis d'être susceptible quand on admire un provocateur ? Jean-Louis Murat a-t-il vraiment toujours été le chouchou des journalistes ? Quid de la liberté de dézinguer un artiste sur un site qui lui est entièrement consacré ? Le rancherisme est-il un humanisme ? Et la muratophobie, un voltairisme ?  Hootchie !!!

"La liberté d'expression, c'est d'abord pouvoir dire du mal…"
[Jean-Louis Murat, le 2 mai 2016].

 

En guise de préambule prise de tête et superfétatoire...

En septembre 2013 paraissait aux éditions Écriture Les Funambules de la ritournelle de Patrice Delbourg, copieux ouvrage regroupant cent portraits de chanteurs francophones, tous genres confondus, depuis (notre) Béranger au début du XIXème siècle jusqu'à (notre) Camille au début du XXIème siècle. Usant délibérément d'un ton subjectif et incisif, l'auteur – déjà connu pour quelques mémorables éreintements – nous offrait, dans cette somme de plus de six cents pages, ce qui reste à ce jour la charge la plus dévastatrice, corrosive et réjouissante contre Jean-Louis Murat. S'il est en effet courant de rencontrer des personnes qui ont une opinion mitigée sur l'artiste (par exemple, des gens qui aiment ses chansons, mais pas sa personnalité – ou l'inverse), la particularité de Delbourg est qu'il n'aime (à peu près) rien de Murat.
Ce texte, qui n'est mentionné nulle part sur les sites de référence dédiés au chanteur, a rapidement suscité en nous l'envie d'aller faire un tour du côté obscur de la force, chez celles et ceux que Murat insupporte. Mais entre 2013 et 2016, deux faits ont infléchi notre démarche. La publication d'un essai biographique sur JLM a provoqué chez certains de ses admirateurs des réactions tièdes, voire hostiles. Indépendamment des lacunes de l'ouvrage et de la personnalité clivante de son auteur, dont la probité n'est pas la qualité première, sa parution a confronté ceux qui suivent Murat de près à cette désagréable impression que l'on peut ressentir lorsqu'un intrus (ou supposé tel) met le nez dans des affaires intimes (ou jugées telles). Voir sa vie raconter sans son consentement par un étranger, que ce soit dans un dossier d'instruction judiciaire, un rapport médical ou un ouvrage biographique, a toujours quelque chose de traumatisant ("Il est incroyable que la perspective d'avoir un biographe n'ait fait renoncer personne à avoir une vie", écrivait Cioran) et l'on peut estimer, avec du recul, que certains muratiens ont vécu (à un degré moindre) une expérience voisine.
Autre événement, d'une ampleur sans comparaison, les attentats meurtriers contre Charlie Hebdo ont réactivé l'éternel débat sur la liberté d'expression et ses limites, marqué dans ce cas par une injonction lancée à une partie de la population à davantage d'autodérision (sur le thème : ces gens-là devraient apprendre à accepter qu'on se moque de leur Dieu...). Or, il faut bien reconnaître que chez les fans en général, quel que soit le domaine (et cela vaut aussi bien sûr pour l'auteur de ces lignes), le manque d'humour et de recul est parfois spectaculaire, sitôt qu'on égratigne l'être adoré – y compris lorsqu'il ne s'agit que d'un humain. La susceptibilité est donc un travers largement partagé, dont aucune communauté ne détient le monopole – même si, et c'est heureux, elle ne débouche pas à chaque fois sur la violence armée.
C'est pourquoi, le texte qui suit se voudrait tout à la fois un pot-pourri de critiques négatives émises au fil du temps sur JLM, un joyeux divertissement rancheromasochiste, mais aussi, en creux, un éloge de l'autodérision et de ce "penser contre soi-même" si souvent prêché, si rarement pratiqué. Voici donc dix – excellentes ! – raisons de détester Jean-Louis Murat...

AVERTISSEMENT : Toutes les citations utilisées ci-dessous sont authentifiées et sourcées (cf. infra). Leur sélection, leur agencement, leur mise en scène et les commentaires qui les entourent sont en revanche inspirés par une mauvaise foi flagrante et revendiquée. Bête et méchant, qu'on vous dit...

RAISON N° 1 : SES TEXTES. Tombé dès l'enfance dans "l'étang limoneux de la poésie logorrhéique", Jean-Louis Murat a produit depuis "des dizaines de ballades hypnotiques, souvent brumeuses, au verbe pompeux, sans âme ni ligne mélodique, [qui] peinent à retenir l'attention du badaud. Dans ce bric-à-brac sonore, le démiurge cueilleur de myrtilles fourre au chausse-pied les termes suivants : cormoran, rhubarbe, gastéropode, Poulidor, gentiane, réséda, testostérone, jaguar… Ce n'est plus de la chanson, c'est du Scrabble en duplicate. Avec 'fanfaron' sur un mot triple…" Cette analyse philologique de Patrice Delbourg pourrait au premier abord paraître sévère, mais ils sont en réalité plusieurs à émettre des réserves sur les textes de JLM. Le professeur de musique Christophe Sibille, par exemple, n'hésite pas à se gausser des "paroles insanes de tes merdes, que je ne pourrais nommer 'chansons' sans éclater de rire". Affinant sa description des étrons sus-mentionnés, il précise : "Ce seraient des chansons sans texte dont on aurait enlevé la musique, et d'où toute voix et sentiments musical serait absents". Déjà en 1992, Thierry Séchan ironisait à propos "des audaces de style qui ravissent midinettes et gogos" de celui qu'il surnommerait plus tard "le Cioran de la chansonnette". Il est vrai que les textes de Murat ont de quoi déconcerter : "Ce que Murat raconte, c'est vraiment pour moi devenu un vrai mystère […] J'ai l'impression d’entendre Frédéric Nihous qui a avalé de travers Les Nourritures terrestres",  jugeait ainsi Christophe Conte lors de la sortie de Grand Lièvre. Jérôme Pintoux le suit dans son analyse en relevant "un goût prononcé pour le décousu, l'ellipse [qui] rendent ses textes souvent énigmatiques." Au point que même les meilleures volontés s'y épuisent, telle celle de la journaliste Guillemette Odicino : "Cheyenne Autumn, c'est un album que j'ai écouté et sur-écouté, pour vraiment le pénétrer, mais celui-là [Grand Lièvre], j'ai pas envie de passer outre cet hermétisme de départ. [...] Les paroles hermétiques, cette poésie un peu chamanique et tout [...] moi ça me fatigue, vraiment, là définitivement, Murat, ça me fatigue." Une telle lassitude se comprend d'autant mieux que, non content d'écrire des textes plus obscurs les uns que les autres, le parolier auvergnat souffre d'une tare bien repérée par Sophie Delassein : "Son problème, c'est qu'il lâche le thème du début, en général, à la fin. C'est-à-dire qu'il peut commencer une chanson d'amour et finir sur le saucisson, c'est assez bizarre quoi, il devrait se relire peut-être." Se relire... ou travailler davantage. Pintoux regrette ainsi "une certaine désinvolture dans l'écriture, un peu par-dessous [sic] la jambe". Ce que reconnaît Murat lui-même : "Je n'ai jamais été un fanatique du travail sur les textes". Il n'y a donc aucune raison sérieuse de faire passer pour poète un simple rimailleur, suffisamment lucide pour déclarer : "Moi, j'ai un niveau de seconde/première en français, c'est tout ! C'est pas plus compliqué que ça ce que je fais…" Tout est dit. (Et encore, on ne vous parle pas des paroles de Golden Couillas...).

RAISON N° 2 : SA MUSIQUE. Il arrive qu'un parolier médiocre se sauve par des compositions particulièrement inspirées. Las, Murat n'a pas ce talent non plus. Delbourg : "Longtemps, il n'a paru accorder à la musique qu'une fonction accessoire de support balistique, décor plus ou moins escamoté devant lequel sa voix, ses textes occupaient sans partage les premiers rôles. Il aimait à composer dans sa grange, du foin dans les amplis, et enregistrer dans des studios de fortune au cœur des monts d'Auvergne de grandes tartines sonores à la petite semaine, où il se regardait le nombril à la loupe…" La situation a-t-elle évolué favorablement depuis ? Rien n'est moins sûr. S'il fut un temps où Benoît Sabatier considérait Murat comme une possible "alternative à la variété avariée", il estime désormais que "Jean-Louis incarne la chanson française de qualichié." Et force est de constater, avec Delbourg, que "sa musique de caddie pour intellos ramollos continue à défiler comme les cartons ajourés d'un limonaire." En fait, le principal défaut des compositions de JLM réside dans leur platitude, dans ce côté déjà-mille-fois-entendu qui provoque immédiatement l'ennui. Olivier Lamm sait trouver les termes adéquats pour décrire ce phénomène : "Cette musique est tellement atrocement banale et continue qu'elle en devient pour moi [...] absolument impénétrable, je peux pas entrer, y a pas une seule mélodie qui m’accroche, c'est comme des blocs d'emmerdement". Murat admet d'ailleurs n'avoir jamais été un avant-gardiste : "Je pense que musicalement je me suis jamais amusé à faire des trucs d'acrobate..." Quant à ceux qui espéreraient que des ornementations subtiles et inventives puissent doper ces compositions indigentes, ils peuvent toujours attendre. Jean-Bernard Hébey, son premier producteur, est revenu depuis longtemps de ses illusions, lui qui déplore l'absence d'efforts dans ce domaine de son ancien protégé, aujourd'hui comme hier : "Il a encore sorti un album de maquettes, ça n'a toujours pas le son des productions des chanteurs de variété (au sens noble du terme). [...] De toute façon, même si vous lui donnez le London Symphony Orchestra, il fera une démo enregistrée dans sa cave." Delbourg a donc tout lieu de regretter que dans le répertoire de Murat, "tout baigne dans un rata frugal, souvent coupé d'eau chaude." Triste. (Et encore, on ne vous parle pas des BO pour Lætitia Masson...).

RAISON N° 3 : SON CHANT. Il se murmure que la voix de Murat déclencherait chez certaines auditrices des réactions physiologiques inattendues… Patrice Delbourg, chromosomes XY, ne connaît pas ce genre de plaisir et se fait le porte-parole de tous les autres : "Sa voix reste pour le plus grand nombre un puissant antalgique à action lente. Beaucoup de dégoût stagne au fond du palais. Il chante comme on s'exonère." Dominique A ne peut que renchérir en regrettant cette manière de "parfois chanter comme il parle : comme si ça le dégoûtait, que ça ne valait pas la peine de faire travailler ses maxillaires." Mais le fond du problème vient-il de la voix elle-même, de son timbre ou de la façon de chanter ? À lire attentivement Delbourg, le mal se situerait au niveau de l'articulation… ou plutôt de l'absence d'articulation : "Il chante un peu comme un épicier-bougnat, gardant les gros morceaux entre les dents et oubliant de rendre la monnaie. Tout ceci reste crispé et chiche, manquant nettement de générosité aux entournures." Résultat ? "Nombre de séquences psalmodiées sont expédiées d'un timbre ébréché en dégueulando." De son côté, Thomas Sinaeve insiste sur la "voix de crooner bourré" du musicien, tandis que Bruno Lesprit trouve celle-ci d'"d'une nonchalance endémique, complaisante dans la complainte." Mais au final, c'est peut-être Valérie Lehoux qui réussit le mieux à ordonner ce mini-débat entre l'organe et son usage : "On se retrouve avec ce garçon qui a une voix évidemment très particulière, mais qui parfois marmonne, avec une voix qui est traitée d'une façon très lointaine, donc qu'on capte pas [...] Je trouve ça regrettable, je trouve que c'est une des limites de ce disque-ci [Le cours ordinaire des choses] et de Murat en général d'ailleurs." Résumons : JLM a une voix singulière qui aurait tendance à endormir l’auditoire et il prend en plus un malin plaisir à la triturer et à ne pas articuler. Ajoutons à cela que ses chansons expriment pour la plupart un sentiment de frustration et l'on comprendra qu'Arnaud Viviant ait pu synthétiser autrefois "la discussion esthétique autour de Jean-Louis Murat [...] en ces termes : peut-on chanter l'ennui sans finir par être soi-même calamiteusement ennuyeux ?" On ne s'étonnera pas non plus que l'humoriste Wally ait avoué avoir piqué du nez en écoutant une Black session du chouchou de Bernard Lenoir. Que celui qui n'a jamais été gagné par le sommeil en entendant chanter Murat lui jette la première pierre ! (Et encore, on ne vous parle pas de 1451...).

"Le prince charmant", chanson parodique inspirée à Wally par Murat. À retrouver sur "À vendre" (cd ou DVD).

RAISON N° 4 : SA PRODUCTION DISCOGRAPHIQUE. Aux yeux de Patrice Delbourg, elle est marquée par la surabondance et l'uniformité. "Une flopée d'albums s'agglutine dans les rayonnages des soldeurs à un rythme plus que soutenu, plus d'un par Noël ouvrable. Beaucoup trop pour la bourse d'un fan moyen. Quelle chanson retenir dans tout ce capharnaüm ? Aucune, à première oreille." Certains attribuent ce rythme de travail au-dessus de la moyenne à la formidable créativité de l'artiste. D'autres se permettent d'avoir quelques doutes à ce sujet. Ainsi Jean-Vic Chapus émettait-il à propos de Lilith le jugement suivant : "Murat est aussi une grosse fainéasse (plus de la moitié de ces 23 morceaux semble à peine peaufinée) qui n'aime rien tant que se voir chanter, écrire et jouer de la guitare." Le chanteur serait-il parfois gagné par une forme d'onanisme ? Pour Christophe Goffette, c'est évident : "Jean-Louis Murat est un branleur, on pourrait même dire que tout son travail est établi sur une stratégie de la branlette assez sophistiquée." Beaucoup de chansons, pas assez travaillées... Au moins peut-on prédire que sur la quantité, certaines marqueront les esprits. À moins que... Hébey : "Il n'a pas du tout fait carrière, il a fait des disques les uns derrière les autres dont tout le monde se fout". Dans le même esprit, l'humour en plus, Laurent Gerra dépeint JLM en "poète dépressif autoproclamé dont personne ne peut citer la moindre chanson". Le blogueur Damie Chad se montre plus indulgent en sauvant tout de même un fragment de l’œuvre : "il existe un passage d'un morceau de Murat que j'adore, je ne sais pas le titre, c'est celui où vers la fin l'on entend un canidé aboyer. [...] Évidemment, avec le goût déplorable qui le caractérise, Murat l'a mixé en sourdine, faut tendre l'oreille pour l'entendre, mais tout de même ces quinze secondes canines sont le seul moment de sa discographie digne d'être retenu." Murat ne laissera-t-il alors d'autre trace dans l'histoire de la chanson française que celle d'un Stakhanoviste sans tubes ? Conscient du danger, Renaud Paulik avait eu la sagesse de lui conseiller dès 2005 de "lever le pied, voire de passer aux trente-cinq heures pour éviter le pire". Mais pour Delbourg, on y revient, le pire est déjà atteint et la cause devenue sans espoir : "Les albums s'accumulent, avec cette impeccable lucidité de savoir que chaque nouvelle livraison sera une défaite. Préférer l'abondance de cataplasmes musicaux à la compétence de l'expertise, n'est-ce pas un aveu d'impuissance ?" La réponse est dans la question. (Et encore, on ne vous parle pas de la malle à inédits planquée au grenier...)

RAISON N° 5 : SES CONCERTS. Avez-vous déjà vu JLM sur scène ? Non ? Quelle chance ! Vous n'imaginez pas à quoi vous avez échappé. Patrice Delbourg dresse un portrait précis de l'artiste en live : "Peu bavard sur les rares scènes qu'il consent à ses affidés, à la limite du coup du mépris pour les premiers rangs, il affirme chanter 'comme on fait un strip-tease'. Sorte de culbuto introverti, Zavatta narcissique, hésitant entre l'amour de soi, la rumination de soi et la délectation de soi". De fait, si les disques de Murat vous endorment (cf. point 3), ce ne sont pas ses concerts qui vous réveilleront. Dès 1993, Josée Barnérias rebaptisait JLM "le mou chantant" et confiait ses impressions de spectatrice en ces termes : "Lorsque le chanteur gratifie son public d'un 'merci beaucoup' languide en réprimant un baîllement, on se dit que la prochaine fois on apportera le café et les croissants." Et qu'en disait à l'époque le principal intéressé ? "J'ai répété sept semaines avec les musiciens, assis sur un tabouret. Puis je me suis emmerdé six mois, sur le même tabouret, à me répéter, moi". Vu ainsi… À la décharge de l'auteur de "Rouge est mon sommeil", il faut préciser que cette tournée était sa première véritable. Depuis, il a forcément progressé. Ou pas. Témoignage de Michel Kemper, docteur ès chanson française : "Un concert de Murat est-il préférable quand on connaît son Murat par cœur, sur le bout des lèvres ou faudrait-il, comme un opéra italien, donner la traduction du livret à l'entrée ? [...] On aimerait comprendre le texte pour moitié bouffé par la voix du chanteur, pour l'autre absorbé par le son. Au final nous n'avons qu'une monotonie irritante, agressive car forte, et hypnotique." "Languide", "hypnotique", on n'en sort pas… Patrick Ehme puisait dans le même champ lexical en 2015, dans son compte rendu pour La Montagne, lorsqu'il décrivait "cette voix lancinante proche de la léthargie" et regrettait que "chez Murat, les révoltes comme les douleurs semblent devoir rester monocordes à défaut de ne pouvoir rester muettes." Alors bien sûr, parmi les milliers de spectateurs qui ont assisté aux prestations de JLM depuis ses débuts, vous en trouverez inévitablement trois ou quatre qui auront eu droit à une performance honorable, un soir de fortune, aussi rare qu'un bon match de Paul-Henry Mathieu. Mais même un fan comme Yann Giraud devait reconnaître en 2009 que l'artiste qu'il admirait était sur le déclin : "Jouant soir après soir les mêmes morceaux usés et abusés, vestiges d'une gloire pas si lointaine ou d'un présent moins glorieux, accumulant les plans de guitare les plus éculés, chantant avec peu de conviction, il n'est plus que l'ombre du show-man qu'il était". Les vestiges du KO, en somme. (Et encore, on ne vous parle pas du Tristan Tour...).

RAISON N° 6 : SES DUOS. C'est bien connu, le talent consiste aussi à savoir bien s'entourer. Tout naturellement, au long d'une carrière de plus de trente années, JLM aura eu l'occasion de chanter avec des collègues et d'enregistrer plusieurs duos. Malheureusement, dans ce secteur non plus, le résultat n'est pas à la hauteur des espoirs. À l'origine de tout, il y a d'abord ce que Delbourg nomme "un duo risible avec Mylène Farmer – 'vilaine fermière' pour les intimes." Collaboration matrice que Thierry Séchan décrivait alors de la façon suivante : "Mylène égrène sa mélancolie. Récemment, elle a rencontré Jean-Louis Murat, son pendant masculin. Ensemble, ils ont enregistré Regrets. Pour le tournage du clip, Boutonnat leur a trouvé un beau cimetière. Mylène Murat, Jean-Louis Farmer. Ils s'aiment. Ils ne se quittent plus. Pendant que Jean-Louis enregistre du silence, Mylène apprend des grimaces à ses vieux singes. Ils s'emmerdent un peu, mais c'est la vie, hein ? Vivement la mort, qu'on se couche." Après un aussi piteux démarrage, il était sans doute inévitable que Murat s'enlisât. On eut donc droit à "une merde prétentieuse où il duettise avec Isabelle Huppert sur des poèmes signés Madame Deshoulières" [dixit Jean-Vic Chapus], au "chant sans saveur aucune de Morgane" sur Charles et Léo [Yann Giraud], à "des duos atones avec la femme en cour du moment, la murmurante Carla Bruni" [Patrice Delbourg], laquelle usait et abusait de ses "minauderies de voix proprement insupportable[s]" [Giraud encore], à des prestations répétées en compagnie de Camille et de ses "tics vocaux et autres feulements qui ne le sont pas moins" [Giraud toujours], enfin, tout récemment, à "un assez médiocre dialogue vocal avec la (jamais négligée, mais assez négligeable) chanteuse Rose" [Rocky Brokenbrain]. De là à en déduire que la médiocrité de Murat serait contagieuse... Si tel était le cas, ne lui resterait plus alors qu'à s'en tenir à des duos… avec lui-même, comme sur "Amour n'est pas querelle". (Et encore, on ne vous parle pas de la choriste de Taormina...).

RAISON N° 7 : SES INTERVIEWS (AUTREFOIS). Il y eut une époque où les entretiens que Murat accordait à la presse n'étaient pas particulièrement drôles – ou alors, ce n'était pas fait exprès. En ce temps-là, Thierry Séchan pouvait écrire ces mots qui surprendraient aujourd'hui : "Inquiétant en diable, ce Murat-Bergheaud, car d'un sérieux papal. Jamais l'on ne trouvera chez lui la plus infime touche d'humour, trace d'ironie." L'ironie, l'auteur de Nos amis les chanteurs pouvait donc en user avec délectation contre un personnage aussi maussade : "La dernière fois qu'on l'a vu sourire, Jean-Louis, c'était à l'âge de 3 ans, le jour où il apprit que les hommes étaient mortels." Le surnom dont il l'avait affublé de "Zavatta auvergnat" faisait donc moins référence à son sens de l'humour (inexistant) qu'à ses "déclarations débilo-mégalo dans les médias", comme l'expliquera plus tard un autre Séchan, Renaud. En ce début des années 90, Delbourg décrivait JLM en "prince de l'autocomplaisance", image qui inspirera bien après au chroniqueur Guy Carlier la définition suivante : "Murat Jean-Louis : Comment réussir dans la vie quand on est con et pleurnichard." Mais déjà, la perspicace Josée Barnérias sentait poindre sur scène un (petit) début de (minuscule) quelque chose : "c'est vrai qu'il est drôle, même s'il a encore besoin de quelques cours du soir pour devenir un vrai boute-en-train professionnel." Et justement, JLM prit des cours du soir et acquit une telle puissance comique que certains devinrent des inconditionnels... de ses interviews. Arnaud Viviant, par exemple, confessait en 2002 dans Les Inrockuptibles : "Avec le temps, on a fini par préférer ses interviews à ses albums". Un autre Arnaud, Laporte, exprimera un goût similaire dix ans plus tard, sur France Culture : "Je préfère effectivement le Murat interviewé que le Murat chantant." Comme le note Delbourg, "à défaut du sens du riff, il a celui de la formule désagréable qui fait mouche. [...] À se demander s'il n'a pas loupé sa vocation : bonimenteur de champ de foire." Murat aurait-il enfin trouvé son domaine d'excellence ? Hélas, les choses sont plus compliquées : si la situation a effectivement évolué, c'est pour... se dégrader ! (Et encore, on ne vous parle pas de la vaisselle avec Bayon...).

RAISON N° 8 : SES INTERVIEWS (MAINTENANT). Bien sûr, n'est pas Devos ou Desproges qui veut et pour le commun des mortels, Patrick Sébastien paraît plus accessible. Christophe Conte ose la comparaison : "Le lichen rare qui nourrissait autrefois ta prose terreuse et boisée t'aurait donc peu à peu transformé en petit bonhomme en mousse ?" Mais chez Murat, le sourire se change vite en grimace et l'on ne fait pas longtemps tourner les serviettes. Michel Kemper s'en offusque : "Chaque interview de Murat, depuis toujours, nous amène son lot de relatives ignominies : Murat n'aime personne si ce n'est lui, et encore. [...] Certes c'est pas Sartre, mais ça tient quand même parfois de la nausée, formules assassines et méchantes d'un qui se la pète plus haut que les volcans de son Auvergne." Même le doux Vincent Josse en vient à prendre en grippe "ce personnage éructant" qui déverse "un vomi médiatique au vernis libertaire", au point de suggérer un "boycott de la vulgarité et de l'aigreur" ! Alors certes, JLM ne donne pas dans la langue de bois, c'est une qualité qu'on peut lui reconnaître, mais comme le dit Renaud : "Si ta sincérité se résume aux conneries que tu balances, je me demande si je ne préfère pas l'hypocrisie." D'autant que, comme le fait fort justement remarquer Vincent Delerm, "tirer sur tout ce qui bouge, c'est un truc que l'on peut se permettre quand on fait des choses parfaites, ce qui n'est pas son cas." Et Delbourg de se ranger plutôt du côté d'une autre forte personnalité : "Dans le domaine de la déréliction crépusculaire, on est libre de lui préférer l'univers de Bashung. Plus de classe. Moins frelaté et tellement plus élégant dans le déjantage." Si bien qu'on est tenté d'en revenir à Patrick Sébastien pour lancer à Murat : "Ah... Si tu pouvais fermer ta gueule...". (Et encore, on ne vous parle du resto avec Olivier Malnuit...).

RAISON N° 9 : SON CARACTÈRE. Il est inévitable d'en arriver à évoquer le tempérament d'un artiste qui suscite autant d'irritation. Et l'on comprendra sans mal qu'une grande partie des problèmes vienne de là. Delbourg réussit le mieux à cerner ce mélange explosif de narcissisme et de misanthropie. Le narcissisme, d'abord : "Le chanteur se fait une montagne (plutôt un puy) de sa petite personne et veut montrer à qui en douterait qu'il en a. Quoi, au fait ? De la morgue, de l'indélicatesse ou de la balourdise à revendre ?". Un sentiment auquel vient se mêler la détestation des autres : "Allergique à la planète, à ses contemporains, mais toujours très inquiet du retour de sa propre image. Dans son miroir, le matin, l'ermite hirsute se veut prédateur, revêche et irréconciliable avec ses pairs. Le pari est gagné." Cette attitude n'est pas nouvelle et Jean-Bernard Hébey se rappelle son ancien ami, tel qu'il était déjà à trente ans : "Il avait un caractère de cochon : il savait tout, il connaissait tout, on ne pouvait rien lui dire, rien lui apprendre…" Il n'a dès lors pas assez de qualificatifs élogieux pour louer ce caractère délicat : "Il est insupportable", "le mec est ingérable", "chieur !", "c'est un beauf", "il est cinglé, de toute façon"... La réputation de Murat est ainsi devenue quasiment proverbiale du côté de la capitale de sa région natale : "Tu sais que t'es de Clermont quand tu croises Jean Louis Murat complètement pété en terrasse du Café des Beaux Arts et que tu crains soudainement pour ta vie". Michel Kemper n'est pas clermontois, mais en fin psychologue, il a bien cerné lui aussi le personnage, dont il dessine un portrait tout en nuances, quelque part entre Marc Dutroux et Mohammed Merah : "Murat est un loup solitaire qui haït le genre humain et le lui fait bien sentir, un asocial qui n'a pas assez de formules assassines pour ses congénères (à plus forte raison s'ils sont chanteurs et qu'ils ont réussi), d'une prétention, d'une suffisance sans bornes." Et ce sont précisément ses collègues chanteurs qui parlent le mieux du cas Murat. Benjamin Biolay s'interroge : "Pourquoi tant d’aigreur ? Le syndrome de l’artiste à la campagne, c’est un truc terrible à la longue… Un destin à la Shining assuré." Dominique A, lui, établit un constat attristé : "Personne ne fait plus de tort à son travail que lui, à force de la ramener, de jugements à l'emporte-pièce." Quant à Renaud, l'une de ses cibles favorites, il n'y va pas par quatre chemins et s'adresse directement à son confrère : "Essayer de plaire à tout le monde en n'adhérant surtout pas à des causes qui divisent, fuir celles qui rassemblent afin de se la jouer 'vrai rebelle' et distribuer de temps à autre, du haut de ta suffisance, les bons ou mauvais points à tel ou tel artiste. Quand cesseras-tu de les jalouser tous, les juger tous, les cataloguer tous ?" Au final, Murat ne réussit qu'à faire le vide autour de lui. Et Delbourg de commenter : "Le dandy agreste et arrogant subjugue les nouveaux venus, puis bassine tous ceux qui s'attardent en sa compagnie." (Et encore, on ne vous parle pas des cochons qu'il tuait à l'Opinel quand il était enfant...).

"La méthode charcutière a du bon" chante Murat. On retrouve donc ici
le "Boucher d'Orcival" dans son élément : un abattoir.

RAISON N° 10 : SES SOUTIENS. À survoler ainsi les mille et une tares de JLM, une question émerge pourtant : comment se peut-il qu'une personne aussi dépourvue de qualités (tant artistiques qu'humaines) ait pu accomplir ce qui ressemble, bon an mal an, à une carrière ? La réponse est simple : l'homme a ses inconditionnels. Malheureusement, s'ils lui permettent de vendre encore quelques disques et de se produire ici ou là, ils ne valent guère mieux que lui. "Jean-Louis Murat a pour fidèle attachée de presse l'espace culturel du journal Libération. À la moindre rage de dents, la moindre note d'électricité, un article pointe dans les pages 'musique'." Delbourg mentionne ici Libé, mais il aurait tout aussi bien pu citer Les Inrocks ou Télérama, "ces médias crétins-sectaires prétendument arbitres du bon goût musical", selon Renaud. Il est exact que JLM paraît bénéficier auprès de certains organes de presse d'une quasi-immunité. Chapus s'en amuse : "Tant qu'il y aura des sérieux pour prendre pour parole divine ses élucubrations, notre clown du Massif Central pourra toujours se serrer de la meuf." Sur un ton comparable, Goffette remarque que Murat se trouve "immédiatement adulé par la presse à tics qu'est toc (Inrocks et Magic), presse qui s'empresse de placer haut dans les cieux la pop floutée et truqueuse de ce beau parleur manipulateur". D'ailleurs, Hébey n'en revient toujours pas : "C'est la plus grosse bulle qui ait jamais existé sur un mec qui n'a jamais plu au public. Jamais, jamais, jamais."
Pourtant, il se trompe sur un point : Murat dispose bien d'un (petit) public. Mais alors quel public… Olivier Lamm affiche à son endroit une méfiance de bon aloi : "J'ai toujours un peu peur des fans de Murat, pour moi c'est comme les fans de Thiéfaine en fait, c'est des gens, on a l'impression qu'ils ont trouvé leur héros ultime et on a envie de les prendre par la main comme ça, de les faire voyager un peu plus loin". De tels jugements peuvent d'ailleurs s'entendre dans la bouche de proches du chanteur, lesquels semblent parfois penser qu'il est "dur d'être aimé par des cons". Il faut dire qu'entre celle qui passe son temps à faire de la psychanalyse sauvage avec les textes de l'artiste, cet autre qui pond des articles de trente mille signes où il projette sur son idole ses propres obsessions à coups de phrases interminables ou encore celui qui lui cire les pompes à longueur de site tout en se prétendant totalement objectif, Murat n'est pas gâté. Quant au fanzine en ligne de celui qu'un musicien clermontois appelait un jour "l'autre con de Pierrot", il mériterait à lui seul un onzième point... Mais n'en jetons plus, la coupe est pleine – et l'on sait qu'elle est loin des lèvres. (Et encore, on ne vous a pas parlé des bêtises de Cambrai...).

 

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SOURCES : Les citations de Patrice Delbourg (dont le texte nous a inspiré l'idée de cet article) sont extraites de son livre Les Funambules de la ritournelle. Cent fous chantants sur le fil, paru en 2013, aux Éditions Écriture. Entre exercices d'admiration et caricatures vitriolées, tout amateur de chanson française devrait éprouver du plaisir à parcourir cet ouvrage. Les citations de Thierry Séchan proviennent de sa série d'essais satiriques Nos amis les chanteurs, Nos amis les chanteurs 2. Le retour et Nos amis les chanteurs 3. La totale, tous parus aux éditions Les Belles Lettres, respectivement en 1992, 1994 et 1995. Les citations de Dominique A et de Jean-Bernard Hébey sont tirées du livre de Sébastien Bataille, Jean-Louis Murat. Coups de tête, publié aux Éditions Carpentier, en 2015. Les sources des autres citations utilisées dans l'article sont indiquées ci-dessous, par ordre d'apparition et précédées des initiales du locuteur (l'origine des dessins est signalée en mauve) :

(1) CS, "Jean-Louis Murat", Le Coq des bruyères n°170, août 2010 /// CC, La Dispute, France Culture, 06/10/2011 /// JP, Chanteurs et groupes français des années 90. Les désenchantés, Camion blanc, 2016 /// GO, Les sonos tonnent #45, www.telerama.fr, 28/09/2011 /// SD, Les sonos tonnent #2, www.telerama.fr, 22/09/2009 /// JP, Chanteurs et groupes français des années 90. Les désenchantés, Camion blanc, 2016 /// JLM, [Entretien avec Pierre Andrieu], Foutraque.com, 20/06/2003 ///  JLM, [Entretien avec Pierre Andrieu], Foutraque.com, 17/10/2003 /// Sylvain Gibert [Illustrateur], Les Funambules de la ritournelle, Éditions Écriture, 2013 /// (2) BS, "Trop près du centre", Technikart n°78, Décembre 2003 /// OL, La Dispute, France Culture, 06/10/2011 /// JLM, [Entretien avec Sylvain Fesson], Parlhot, 06/11/2011 /// Luz, J'aime pas la chanson française, Hoëbeke, 2007 /// (3) TS, "Jean-Louis Murat – On achève bien les poètes", Le Golb, 15/11/2007 /// BL, "À l'Européen, Jean-Louis Murat seul entre ses murs", Le Monde, 03/10/2008 /// VL, Les sonos tonnent #2, www.telerama.fr, 22/09/2009 /// AV, "Murat : un berger en ville", Le Nouveau Quotidien, 01/12/1993 /// (4) JVC, Newcomer, 2003 /// CG, Compact #8, Novembre 2000 /// LG, RTL, 11/02/2015 /// DC, [Critique de Johnny Cash. I walk the line], KR'TNT 281, 11/05/2016 /// RP, [Critique de 1829], Magic, 2005 /// (5) JB, "J.-L. Murat, le mou chantant", La Montagne, 19/11/1993 /// JLM, "En route pour le mythe", L'Express, 26/09/1996 /// MK, "Murat muré en son art", Nos enchanteurs, 10/11/2013 /// PE, "Le trouvère ténébreux…", La Montagne, 21/06/2015 /// YG, [Discographie de JLM], Xroads, septembre 2009 /// (6) JVC, Newcomer, 2003 /// YG, [Discographie de JLM], Xroads, septembre 2009 /// RB, "Rose et Matt Low : Jean-Louis Murat au rabais après Babel", www.unidivers.fr, 16/09/2015 /// (7) RS, Platine n°150, Avril 2008 /// PD, L'Événement du jeudi, 18/03/1993 /// GC, Quand j'étais méchant, Le Cherche midi, 2007 /// JB, "J.-L. Murat, le mou chantant", La Montagne, 19/11/1993 /// AV, [Critique Le moujik et sa femme], Les Inrockuptibles, 28/02/2002 /// AL, La Dispute, France Culture, 06/10/2011 /// François Lasserre, Clermont tronches : cent dix-neuf personnalités auvergnates sur le gril, Éditions de Borée, 1996 /// (8) CC, "Cher Jean-Louis Murat", Les Inrockuptibles, 19/03/2012 /// MK, "Murat, la biographie-dossier qui fait coup de boule", Nos Enchanteurs, 11/02/2015 /// VJ, "Un beauf", Vincent Josse, Le blog, 26/09/2009 /// RS, Platine n°150, Avril 2008 /// VD, [Table ronde Delerm, Cherhal, Bénabar], Chorus n°50, Hiver 2004-2005 /// (9) Proverbe, "Tu sais que t'es de Clermont quand…", clermontmonamour.blogspot.fr, 05/11/2008 /// MK, "Murat, la biographie-dossier qui fait coup de boule", Nos Enchanteurs, 11/02/2015 /// BB, "Le talentueux Mr. Biolay", Libération, 13/09/2012 /// RS, Platine n°150, Avril 2008 /// (10) RS, Platine n°150, Avril 2008 /// JVC, Newcomer, 2003 /// CG, Compact #8, Novembre 2000 /// OL, La Dispute, France Culture, 06/10/2011 /// XX, Conversation privée avec l'auteur, 04/12/2014.

Nota Bene : Si certaines des personnes citées ci-dessus ne pensent effectivement pas beaucoup de bien de Jean-Louis Murat (Delbourg, Séchan, Sibille, etc.), d'autres ont à son sujet une opinion nettement plus favorable, dont nous n'avons volontairement retenu ici que le versant négatif – l'idée étant de faire feu de tout bois. Cette compilation ne prétend en aucun cas fournir un aperçu représentatif de la pensée de tel ou tel sur JLM. Précisons enfin que certaines citations sont tirées de textes écrits et publiés, tandis que d'autres le sont d'interventions orales, souvent en direct, ce qui explique les différences de niveau de langue pouvant exister entre les propos des uns et des autres.

M., Juin 2016, pour www.surjeanlouismurat.com.

 

 

Merci M pour cette bonne rigolade (et PSDT)...

PS: Je me rappelle lui avoir demandé de taper un peu plus fort sur moi...

L'article complet de Delbourg :

 

Voir les commentaires

Publié le 6 Juillet 2016

Murat journaliste? On en parlé longuement ici. Voici ci-dessous ce qu'on peut ajouter au CV de JL Bergheaud. Cela peut lui être utile puisqu'il serait en recherche d'une reconversion professionnelle en ce moment!

A l'occasion de cette demi-finale d'Euro France-Allemagne qu'on espère de légende, revenons donc sur le foot (on en avait déjà parlé ici par exemple) via une archive inédite! Oui parce qu'on a eu beau parler ici, ou ailleurs, de Jean-Louis Murat envoyé spécial de Libération en Italie pour la coupe du Monde 1990, on n'était jamais allé chercher les articles (ils n'étaient pas disponibles sur le net). Mon dernier travail de rédacteur en chef auprès de M. a donc été de lui suggérer d'aller nous trouver les deux chroniques que Murat avait signées. Deux? C'était ce qui était indiqué selon les sources... Il y en a eu 3! Merci à M. !

Bon, ce n'est pas vraiment du journalisme comme vous le verrez, mais des chroniques littéraires, à l'instar de ce que France Inter propose en ce moment dans la matinale...

8 juin 1990

8 juin 1990

18/06

18/06

25/06

25/06

Voyage en Italie:

Si Foule Romaine est un souvenir joyeux de voyage avec Laure, ce séjour de 1990 comme le montre les chroniques a été plus difficile. Libération racontait en 1991 l'histoire de ce reportage avorté, première étape de l'élaboration du "Manteau de pluie". A lire ici.

- Et avant de céder à un certain emballement de supporter, voyez ce qu'il disait sur le foot à Magic en juin 2008. La rupture avec le foot est consommée après la première fracture de 2002. Le terme "pourri" revient dans chaque séquence.

- Impossible de paramétrer l'insertion des vidéos sur le blog sans qu'elles ne démarrent, je vous mets donc les liens-

http://www.magicrpm.com/saga-jlm-1-5/

http://www.magicrpm.com/saga-jlm-2-5/ Un euro des toquards!

http://www.magicrpm.com/saga-jlm-3-5/ (l'engouement pour le foot est un truc de vieux de con)

http://www.magicrpm.com/saga-jlm-4-5/ (Murat qui porte le maillot italien)

"je suis Materrazi à fond" (avant 2010!) et un discours assez prophétique sur Domenech ("qui ne maitrise rien").

http://www.magicrpm.com/saga-jlm-5-5/

Sur Zidane, pas si prophétique... du tout... au vu de son succès comme entraineur. Murat craignait qu'il s'engage sur un "parcours de pauvre type"... du fait du surrengagement des français autour de ce personnage.

LE LIEN EN PLUS MANQUANT

 

A l'ina, on trouve la fiche suivante:

Emission Giga du 15 mars 1993, reportage intitulé "Jean-Louis Murat au PSG" (réalisé par Patrick Marsault). Descriptif de l'INA : "Le chanteur se promène sur le terrain où s’entraînent les joueurs du PSG et compare la musique et le football. Il échange brièvement quelques mots avec Joël Bates."

Il s'agit bien-sûr de Bats, le bourreau des brésiliens en 1986, et poète à ses heures.... Et cette rencontre n'est pas visionnable.  Si quelqu'un avait enregistré à l'époque, on est preneur!

LE LIEN EN PLUS POUR COMPENSER

 

Après Murat,  Alexandre Rochon, Matthieu Lopez et Christophe Pie ont aussi parlé foot à So Foot en février 2013 (http://www.sofoot.com/the-delano-orchestra-tu-passes-clairement-pour-un-blaireau-si-tu-dis-que-tu-es-supporter-de-clermont-166401.html). 

Quant à l'auteur préféré d'Alexandre (avec qui il travaille, ses livres sont même en vente à la boutique Ne rien faire) Jean-Philippe Toussaint, il  a   aussi signé pour Libération des chroniques sur la Coupe du Monde, douze ans après JLM:

http://www.liberation.fr/sports/2002/06/10/maree-bleue-dans-la-baie-de-tokyo_406362 

http://www.liberation.fr/sports/2002/06/17/j-aurais-pu-etre-le-voisin-de-zidane_407223   

http://www.liberation.fr/sports/2002/06/24/c-est-l-ete-a-kyoto-qu-importe-le-foot_408072   

http://www.liberation.fr/sports/2002/06/29/que-serait-le-foot-s-il-n-y-avait-pas-le-bresil_408739

allez, tous avec Dédé!

allez, tous avec Dédé!

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #vieilleries -archives-disques

Publié le 29 Mai 2016

 Un iMMense Merci à M.

Quand Murat fait son Enfoiré...
CARITATIF, du latin caritas, caritatis : amour, affection, tendresse.


Qu'est-ce qu'au fond du cœur

Associer le nom de Jean-Louis Murat à la notion d'engagement humanitaire ou d’œuvre caritative ne va sans doute pas de soi pour le grand public. Celui-ci – lorsqu'il a déjà entendu parler du chanteur – le connaît probablement davantage pour son scepticisme moqueur, voire suspicieux, envers les artistes engagés ou pour certaines des piques qu'il lui est arrivé d'adresser à la troupe des Enfoirés. En 2004, dans l'émission d'un Thierry Ardisson qui n'en finissait plus lui-même de lancer des "À vot' bon cœur, m'ssieurs-dames" aux téléspectateurs du prime time se refusant à lui, Murat y était allé précisément de bon cœur au sujet de la bande à Goldman : "une vingtaine d'artistes squatte la cause humanitaire et les bons sentiments. […] Les émissions de télé sont faites par cette vingtaine d'artistes qui squattent l'humanitaire. Ils ont compris assez vite que c'était le moyen le plus efficace de se faire de la promo. C'est un genre de mafia." On ne s'étonnera donc pas que sur les 1264 chansons interprétées par les Enfoirés depuis leur naissance, aucune ne soit signée Bergheaud. Les muratiens dépités pourront éventuellement se consoler en songeant que Denis Clavaizolle travaille avec Zaz...

Ceux qui suivent avec plus d'attention la trajectoire de l'Auvergnat savent pourtant qu'il ne rechigne pas, de temps  à autre, à soutenir de justes combats. Son nom figure ainsi sur plusieurs albums destinés à défendre telle ou telle cause, il fit une brève apparition voici quelques années lors du Téléthon et, bien sûr, on peut le voir chaque mois de juin, depuis plus de dix ans, à la Coopérative de Mai, pour un concert au profit de l'association Clermauvergne Humanitaire. Alors que ce traditionnel rendez-vous a lieu dans trois semaines, nous voudrions aujourd'hui revenir, à l'aide de quelques archives, sur deux soirées caritatives auxquelles prit part Murat dans les années 90, bien avant l'instauration du concert annuel pour ses amis pompiers. Direction Koloko, donc, mais en passant par la Roumanie et le Kurdistan.

Libertatea, j'écris ton nom...

Décembre 89. Dans ces dernières semaines d'une année qui aura vu les régimes communistes d'Europe centrale et de l'Est sévèrement remis en cause, le pouvoir dictatorial roumain s'effondre en moins de dix jours : les 16 et 17, des milliers de manifestants s'insurgent à Timisoara et sont violemment réprimés ; le 21, le président Ceausescu voit son peuple se retourner contre lui ; le 22, le "Danube de la Pensée" quitte le pouvoir ; le 25, il est exécuté avec son épouse. Cet embrasement politique et social – trouble conjonction d'une révolte populaire spontanée et d'un coup d’État habilement préparé – s'accompagne d'un emballement médiatique : évaluations très approximatives du nombre de victimes (on ira jusqu'à parler de 60000 morts), descriptions morbides de charniers montés de toutes pièces, récits d'actes de barbarie plus effroyables les uns que les autres (cf. ce reporter clermontois décrivant des femmes éventrées, leur nourrisson attaché autour du corps avec du barbelé…). Timisoara reste aujourd'hui le nom d'un des plus grands dérapages médiatiques des dernières décennies.

Il n'empêche que cette escalade émotionnelle, conjuguée à la proximité des fêtes et aux souffrances bien réelles des Roumains (le bilan de cette révolution-coup d'État est estimé à 1104 morts et 3352 blessés), aura l'avantage de déclencher une large mobilisation internationale en faveur de ce pays. C'est le cas en France, où associations humanitaires, partis politiques, hôpitaux et collectivités s'organisent pour recueillir les dons qui affluent de toutes parts. On envoie sur place du matériel de première urgence, ainsi que des professionnels en mesure d'assurer un encadrement logistique et médical et d'évaluer avec le plus de justesse possible les besoins de la population. Le nombre de blessés ayant été surestimé, l'aide d'urgence se révèle vite efficace et il convient alors de mettre en place un soutien à plus long terme : les dons en argent sont privilégiés, les autres besoins des Roumains pris en compte (la FNAC envoie par exemple plus de 10000 livres, ainsi que des disques)...

En Auvergne, la mobilisation est forte. Le SAMU de Montluçon recueille très vite trois tonnes de matériel et de médicaments qui sont expédiés en avion, l'association Pharmaciens Sans Frontières (créée quatre ans plus tôt par des Clermontois) réussit à lancer une première mission dès le 23 décembre pour parer au plus pressé et des centres de collecte s'ouvrent dans de nombreuses communes. C'est dans ce contexte que le musicien et dessinateur Jacques Moiroud a l'idée d'organiser un concert pour récolter de l'argent. Il contacte JLM, qui accepte d'y participer, Pierre-Yves Denizot (patron d'Arachnée) appuie la démarche, la municipalité clermontoise embraye et, en quelques jours, une dizaine de formations de la scène rock locale se retrouve programmée pour un concert prévu le vendredi 6 janvier 1990, à la Maison du Peuple de Clermont-Ferrand.

Baptisée Libertatea, la soirée rassemble notamment les Coyotes, emmenés par Rocky et sa célèbre washboard ; les Flags, avec les deux Thierry (Chosson et Chanselme), Découvertes du Printemps de Bourges en cette année 90 ; les Radio Active Kids du fantasque Jean-Paul Freyssinet, le plus éMÈCHÉ des musiciens locaux ; Jack et les Éventreurs, dans une formation déjà différente de celle d'origine (avec Jeff, le batteur des Killers, à la guitare) ; les Good Old Boys, pas encore génétiquement mutés en spécialistes du rock agricole ; ou les Real Cool Killers, avec un Buck à la fois ardent et potache. À en juger par les quelques rares images qui circulent sur le net, l'ambiance fut celle d'un bœuf rock n roll et bon enfant, riche en reprises de toutes sortes, de "Boppin the blues" à "Satisfaction", de "It's only love" à "Drives me wild" en passant par "Have love Will travel" et bien d'autres.

Vidéo réalisée par Gut. Merci à Michel (chanteur de Jack et les Éventreurs) pour le partage.

Et Murat alors ? Il est bien présent et la chose peut surprendre pour au moins deux raisons. D'abord, à cette époque, il ne fait officiellement plus de scène, se voulant à la recherche d'une nouvelle approche, qui échapperait à la formule ankylosante du concert comme simple moment de promotion du disque. Ensuite, il vient de passer une partie des deux années précédentes sur les plateaux de télévision, à interpréter de jolies ballades, le plus souvent en play-back et parfois dans des tenues douteuses. L'époque où l'impétueux leader de Clara partageait la même affiche qu'Asphalt Jungle ou Little Bob paraît donc éloignée. Pourtant, Murat ne renie en rien son ancrage dans le rock. Quelques semaines seulement avant ce concert à la Maison du Peuple, il confiait sur une chaîne de télévision normande : "J'le revendique pas, mais bien évidemment je viens du milieu rock. J'ai fait mes classes dans les groupes de rock et dans les caves enfumées de Clermont-Ferrand." Il faut aussi répéter qu'il répond ici à l'invitation de Jacques Moiroud. Or, les deux hommes se connaissent et s'apprécient, ils se sont croisés dans le Clermont rockailleux des années 70, au point que Moiroud co-réalisa en compagnie d'Agnès Audigier (musicienne et sœur de Marie) l'une des toutes premières interviews de Murat, dans le numéro 3 de Spliff, en juin 1981. Enfin, le garçon qui maudit les filles ne se présente pas tout seul sur scène, puisqu'il est solidement escorté par des musiciens du cru, tous chevronnés, qui évoluent sous l'identité de Steve McQueen.

En la circonstance, ce nom doit nous évoquer autant le célèbre acteur américain que l'album éponyme de Prefab Sprout sorti en 85. En effet, le groupe clermontois, monté en septembre 89, compte notamment à son répertoire, en plus de ses propres compositions, des morceaux de Prince, Simply Red, Talk Talk, Joe Jackson ou, justement, Prefab Sprout (dont le batteur, Neil Conti, travaillera avec JLM dans les mois suivants, pour Le Manteau de pluie). Dans sa minutieuse recension des groupes de rock de la région, Jacques Moiroud range Steve McQueen dans la rubrique "All-Star band à filles". Un intitulé attractif pour un casting qui a en effet une certaine allure : à la batterie, on trouve Stéphane Mikaelian, qui évolue entre jazz et rock et connaît Murat depuis le milieu de la décennie ; à la basse, Philippe Masoch, musicien qui a déjà bourlingué dans plusieurs formations du coin et qui joue aux côtés de Stéphane dans Last Orders depuis quelques années ; à la guitare, Christian Isoard, ancien des Sales Gosses et de Fafafa, deux groupes avec lesquels Murat a frayé (il a joué du sax sur un titre du premier, a emmené le second au Midem 83) ; également à la guitare, Jérôme Pietri, instrumentiste virtuose, qui marqua tout une génération au sein de SOS et participa aux aventures de Passions privées et Cheyenne Autumn ; enfin, à la guitare et au chant, Alain Bonnefont, présent aux côtés de Murat dans Clara, puis sur trois de ses quatre premiers disques. Il est d'ailleurs l'auteur de la musique de "Te garder près de moi", dont la sortie en 45 tours aura lieu quelques jours après le concert.
On ne connaît pas la setlist du groupe ce soir-là, mais on peut supposer que Murat préféra jouer des reprises plutôt que ses propres morceaux et qu'il puisa dans le répertoire habituel de Steve McQueen. On sait par exemple qu'il interpréta, les mains enfouies dans les poches de son grand manteau, "It's only love", dans une version plus proche de la reprise des Simply Red que de l'original de Barry White.

En fin de soirée, Jacques Moiroud découpera en petits morceaux le grand drapeau roumain confectionné pour l'événement et les distribuera aux nombreux spectateurs. En espèces sonnantes et trébuchantes cette fois, le concert dont il était l'initiateur aura permis de recueillir environ 25000 francs pour la Roumanie. Mulţumesc, Jacques.

Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.

Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.

Franco-kurde

Dans ces années 89-90, les Auvergnats ont aussi l'opportunité de se montrer solidaires vis-à-vis d'un autre peuple : les Kurdes. Entre février et septembre 88, le régime baasiste irakien engage une politique d'extermination contre les Kurdes du nord du pays, sans lésiner sur les moyens mis en œuvre : bombardements, attaques terrestres, empoisonnements des eaux, mines, internements, usage des armes chimiques… Ces atrocités coûtent la vie à plus de 100 000 civils et contraignent à l'exil plusieurs dizaines de milliers d'entre eux. Lorsque Danielle Mitterrand, à la tête de son association France Libertés, visite le camp de réfugiés de Mardin (en Turquie), où 16000 Kurdes vivent dans l'insalubrité et la malnutrition, elle s'émeut et décide qu'en cette année du bicentenaire de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, la France se doit de prendre sa part de cette misère du monde. Quelques mois après cet élan utopique doublé d'un magistral coup de com', 337 Kurdes débarquent en France, plus précisément en Auvergne, dans le camp militaire de Bourg-Lastic. Pendant deux mois, ils y sont logés et nourris, mais rien de concret n'est entrepris pour leur intégration, la démarche de la Première Dame ayant été grandement improvisée. Puis à partir du 11 octobre, ils sont répartis dans des villes du Puy-de-Dôme, de la Haute-Loire, de l'Ariège, de la Creuse et de la Corrèze.

C'est à Vic-le-Comte (63), première ville au monde à recevoir ces réfugiés, que l'Association franco-kurde (AFK) est créée en 90, afin de favoriser l'intégration des Kurdes et leurs relations avec les Français, mais aussi pour venir en aide aux milliers d'entre eux restés sur place, dans des conditions de vie peu enviables. En plus d'initiatives locales (un réveillon musical, par exemple), l'AFK soutient les opérations de Pharmaciens Sans Frontières au Kurdistan. Elle s'associe ensuite au Secours Populaire pour organiser ses propres missions, tournées notamment vers l'enfance et la scolarisation. Un premier voyage a lieu durant l'été 95, tandis qu'un deuxième est programmé pour l'automne 96 : il s'agira d'acheminer un convoi humanitaire vers Duhok, dans le nord du Kurdistan. Et dans le cadre de la recherche de l'argent nécessaire à cette expédition, les deux associations partenaires décident d'organiser le 28 mai 96, à la Maison du Peuple, une Nuit du Kurdistan, soirée musicale réunissant André Agier, Jack et les Éventreurs et Jean-Louis Murat.

 

 

Le premier de ces trois artistes, alors âgé d'une quarantaine d'années, mène depuis la fin des années 70 une carrière de chanteur. Il a notamment fait les premières parties d'Areski et Fontaine, d'Henri Tachan ou de Calvin Russel et fut remarqué par Jean-Louis Foulquier. À ses débuts, Lucien Rioux le qualifie dans Le Nouvel Observateur d'"auteur-compositeur désabusé, mais talentueux" et le mot "tendresse" revient souvent pour parler de son travail. Il ne le sait pas encore, mais ce concert à la Maison du Peuple est le dernier qu'il donnera. Depuis, il continue à créer d'honnêtes chansons bluesy, regards souvent incisifs sur notre modernité, mais se consacre avant tout à la peinture et à l'écriture. Jack Daumail, lui, est toujours en activité en 2016, avec pas moins de trois projets différents. Comme on l'a vu plus haut, il participait déjà au concert pour la Roumanie, mais son groupe a (encore) évolué, puisqu'il se produit à présent en trio, avec Bruno Chabrol à la batterie et l'ex-Steve McQueen Philippe Masoch à la basse. Ensemble, ils viennent de sortir un EP, après avoir été Découvertes du Printemps de Bourges en 95. Daumail a par ailleurs croisé le fer (guitaristiquement parlant) avec Murat plus d'une fois lors de bœufs au Poco Loco.

Murat, justement, est la vedette de cette soirée. En parcourant les articles de presse de l'époque, on apprend qu'il est lié depuis longtemps avec les Kurdes installés en Auvergne. Ainsi déclare-t-il à Info : "grâce à l'Association Franco-Kurde, j'ai des liens privilégiés avec des Kurdes originaires du nord de l'Irak et j'ai pu apprécier leur courage face à cette situation si difficile, face à l'exil et à la misère qui ronge leur pays." Pour mieux comprendre l'origine de ce lien, il faut se reporter à un entretien accordé au Nouvelliste fin 93 : "Avec ma copine qui est engagée, on a une cause, c'est les Kurdes, parce qu'il faut bien en choisir une. Parmi ces milliers d'injustices, on a que l'embarras du choix." C'est donc par procuration qu'il semble avoir été sensibilisé au malheur des Kurdes, au point – comme le note Bayon dans la colonne publiée par Libé pour promouvoir la soirée – d'évoquer ce peuple dans une de ses chansons, "Franco-kurde". Moins une chanson, d'ailleurs, qu'une vraie-fausse conversation relâchée autour d'un article de journal (sur la situation des Kurdes en Turquie), suivie d'un instrumental blues-jazz-oriental sur lequel les musiciens du Vénus Tour excellent. L'humeur à la fois négligée et frontale du texte rappelle le Murat préoccupé par les malheurs du monde depuis son univers quotidien que l'on retrouvera, par exemple, dans une chanson comme "Belgrade" (où le nom d'un criminel de guerre voisine avec celui d'une discothèque d'Orcines).


Hélas pour les organisateurs, le concert ne paraît pas avoir obtenu le succès espéré, avec 300 spectateurs seulement. On ignore dans quelle formule JLM fit son apparition sur scène, mais on peut présumer qu'en pleine préparation de Dolorès et compte tenu du fait qu'André Agier travaillait lui aussi à cette époque avec Denis Clavaizolle, ce dernier était dans les parages. On sait en revanche que les inédits attendus par beaucoup ne furent pas dévoilés et que Murat se contenta d'interpréter d'anciennes chansons, agrémentées de quelques reprises. Présent dans le public ce soir-là, Benjamin, alors étudiant, se souvenait il y a peu chez notre camarade Didier Le Bras d'un Murat disponible et bien disposé : "il avait de très longs cheveux, un grand pull blanc (un cheyenne), je n’en revenais pas de le voir de si près, si accessible, les gens sont allés discuter avec lui à la fin du concert, je n’ai jamais osé." Un parfum de Koloko avant l'heure ?

Dans les mois suivants, Murat ira passer une partie de son été en Sicile, dans une ville nommée Taormina (tiens, tiens...), puis il s'efforcera de promouvoir (parfois non sans mal) Dolorès, album-pivot de sa discographie. Sur le plan personnel comme musical, son parcours est à un tournant. Quant aux Kurdes, vingt ans après cette Nuit qui leur était dédiée, leur situation est loin d'être idéale. Pour preuve, en ce début 2016, une sociologue publiait chez Mediapart un article au titre tragiquement explicite : "Un génocide qui ne dirait pas son nom ? Le sort des Kurdes de Turquie". No comment.

Le grand vivier de l'amour

Retour en 89-90 et en Roumanie. Devant sa télévision, l'adjudant Jean-Marie Chastan, pompier professionnel, est ému par les images qui lui parviennent des événements se déroulant à l'Est. Il prend alors contact avec Jean-Louis Machuron, président-fondateur de Pharmaciens Sans Frontières, pour lui proposer ses services : l'association Clermauvergne Humanitaire est en train de voir le jour... À l'origine, une volonté plus générale de quelques sapeurs pompiers auvergnats d'aller au-delà de leurs interventions habituelles, d'en faire un peu plus et de "se bouger". Ils décident de prendre sur leurs jours de congés (avec le soutien de leur hiérarchie) pour épauler les équipes de PSF, en accomplissant le travail d'une main d’œuvre entièrement bénévole, mais qualifiée. Après un convoi en Roumanie dès 90 interviendront d'autres voyages en Hongrie, en Croatie, en Inde et ailleurs, afin d'apporter aux populations locales vêtements, médicaments, nourritures, etc.. Il y aura aussi des coups de main donnés en France, comme lors des inondations dans le Vaucluse de 92.
Par la suite, Clermauvergne organise ses propres missions et décide d'aider le village de Koloko, situé au Burkina Faso. L'association y construit des sanitaires, installe une bibliothèque, aménage un jardin communautaire et, surtout, apporte des véhicules réformés qu'elle remet en état (c'est ce qui coûte le plus cher), véhicules précieux pour les déplacements quotidiens.

Et depuis 2002, elle peut compter sur le soutien moral et financier de Jean-Louis Murat, de ses amis et de la Coopérative de Mai. Là encore, la rencontre entre le musicien et les pompiers a des origines sentimentales. En 2003, il expliquait à Pierre Andrieu : "J'ai connu les pompiers par l’intermédiaire de ma femme qui travaille dans l’association. Ce sont de braves gars, on a donc vite sympathisé et c’est moi qui leur ai proposé de faire un petit quelque chose s’ils voulaient bien : un concert par an à Clermont-Ferrand. Ça s’est fait petit à petit…" Dès la première édition (cf. l'affiche ci-dessous, avec le dessin d'Alain Bonnefont), sans doute favorisé par la participation des Rancheros, l'esprit de l'événement est celui d'une fête. Quelques jours plus tôt, Murat annonçait d'ailleurs à Bernard Lenoir que "l'âme de la soirée, ce sera une âme ranchero". Et de fait, au fil des ans, ce rendez-vous solidaire est devenu un grand moment de convivialité et de retrouvailles, que ce soit sur la scène, dans les coulisses (où l'ambiance est rarement à la morosité) ou du côté des spectateurs. Le concert est aussi l'occasion pour Murat de tester de nouvelles chansons (la meilleure version jamais entendue de "Qu'est-ce que ça veut dire ?" y fut donnée en avant-première en 2009), de proposer des inédits qui le resteront ("Le martyr des chrétiens d'Orient"), de ressortir de derrière les fagots de jolies antiquités ("La Louve", si séduisante vingt-huit ans après, qu'elle sera gardée en tournée) ou de reprendre des morceaux qui lui sont chers ("On the beach"). JLM laisse également la part belle à sa "mafia" à lui – ses compagnons de toujours (ou presque), Alain Bonnefont, Christophe Pie, les Mikaelian Brothers, ou de plus récents, Jérôme Caillon, Stéphane Reynaud, Morgane Imbeaud, Matt Low… Mais l'aspect caritatif de l'opération ne passe jamais complètement au second plan, avec la traditionnelle remise d'un chèque de plusieurs milliers d'euros en milieu de soirée. Jean-Marie Chastan rappelait en 2014 : "Sans Jean-Louis Murat, sans la Coop' de Mai, on n'existerait plus". Avant d'ajouter : "C'est un problème majeur". L'association, en effet, souffre d'un manque de membres réguliers, les nouveaux venus ne restant en général pas très longtemps.

Samedi 18 juin se tiendra donc la quatorzième édition de ce rendez-vous si particulier, dont le nom de code est devenu Koloko. Nous n'irons pas jusqu'à rebaptiser la soirée du nom du morceau de Barry White, repris par Murat et ses amis en 90, "It's only love", car ce serait grotesque. Pourtant, il faut bien reconnaître qu'il y a un peu de ça. Pour y avoir traîné ses guêtres et sa mélancolie de longues heures durant depuis le début du siècle, l'auteur de ces lignes peut témoigner qu'il a reçu en ce lieu depuis la scène comme dans la salle, de préchauffes en after, en chansons et charcuterie, entre fous rires et ferveur  quelques grandes rasades de tendresse. Tu viens ?

"Ce qui n'est pas donné est perdu", bande-son possible sur la route qui mène à Koloko...

Il est probable que certains de nos lecteurs aient des souvenirs en lien avec cet article, notamment des deux soirées de 90 et 96, sur lesquelles nous n'avons que peu d'informations. Ils sont cordialement invités à les partager (s'ils le souhaitent) dans la rubrique "Commentaires" ou bien sur Facebook ou encore via la zone "Contact" du blog. Les tentatives de reconstitution a posteriori ne peuvent évidemment pas remplacer les témoignages directs.
Nous remercions tout particulièrement pour cet article Michel (de Jack et les Éventreurs) et Éric (des Flying Tractors), qui ont l'amabilité de mettre en ligne des "vieilleries" que les jeunes générations se réjouissent de pouvoir découvrir. Un grand merci également à Jacques Moiroud, toujours prompt à évoquer le passé avec une générosité, une simplicité et un sens de l'exactitude qui l'honorent (et qui lui valent d'ailleurs d’occuper, en d'autres lieux, de prestigieuses et présidentielles – quoique peu rémunératrices – fonctions). Enfin, une très grosse bise à J., si d'aventure il passe dans le coin...

____________________

COMMUNIQUÉ INTERNE À LA RÉDACTION : Après environ cinq ans d'une collaboration aussi studieuse que touristique avec www.surjeanlouismurat.com, M., muratien tendance kolokiste (onze éditions au compteur), tire sa révérence avec cet article. Il se fendra prochainement de quelques remerciements larmoyants, dignes de Xavier Dolan, en zone "Commentaires" (l'accent québecois n'étant pas fourni avec le produit, il tentera de compenser avec des accents de sincérité).

yahooyah

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Rédigé par M

Publié dans #vieilleries -archives-disques

Publié le 14 Mai 2016

Lui ne s'est pas absenté pendant trente ans, mais il commençait quand même à nous manquer : l'Insu-bmersible Fred Plainelle revient mettre les pendules à leur place. En direct de la buvette des Archives Départementales du 6-3, il nous parle de Téléphone en 1979. Pas sans mobile, bien sûr...

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– Allo, Julien Dodon ? Y a Clara au Téléphone. Non mais Clara, quoi ?!

Ici, on l'aime plutôt bien le camarade Dodon. Il faut dire qu'on a souvent croisé son nom ces dernières années, quand il était question de Murat dans La Montagne. Chroniques d'albums, comptes rendus de concerts, interviews (cf. la dernière en date). Le type a même le cran de tenir tête à JLM quand il le juge nécessaire (par exemple, lorsque le chanteur empêche les photographes professionnels de faire leur boulot), ce qui n'est pas si fréquent parmi les journalistes favorables à l'artiste. Du coup, on n'a pas envie de lui jeter la pierre sur ce coup-là, d'autant qu'il n'y est sans doute pour rien si les archives de son canard sont un peu "défaillantes", comme il dit. N'empêche qu'avant-hier, Juju, il nous a bien déçus !

Ce jeudi, donc, La Montagne consacrait une pleine page au concert des Insus prévu le soir-même, au Zénith de Clermont – concert complet depuis belle lurette. Pour pimenter la partie actu, Julien Dodon et son collègue Pierre-Olivier Febvret avaient la bonne idée de faire un peu d'histoire, en revenant sur les anciens passages à Clermont de Téléphone (je ne vous rappelle pas le lien entre Téléphone et Les Insus, je suppose que vous n'étiez pas dans le coma ces douze derniers mois ?). Mais si Centre France aime ressortir de temps à autre de vieux articles dans des hors-séries sépias, vu l'état économique de la presse ces temps-ci, on se doute que le budget alloué à l'entretien et l'indexation minutieuse des archives ne doit pas être faramineux. Au final, donc, retrouver les traces de tous les passages de la bande à Aubert dans les parages s'avéra une tâche plus ardue que prévu pour nos deux apprenti-Foulhoux.

Pour commencer, l'édition papier du journal nous donnait trois dates de concerts de Téléphone dans la capitale auvergnate : le 20 janvier 80, le 10 octobre 82 et le 21 octobre 84. Puis, vers midi, sur le site internet cette fois, la date du 20 janvier 80 se transformait en 20 janvier 81 et l'on voyait émerger d'un passé marécageux un set à la Rotonde, le 5 février 77. Enfin, hier matin, le quotidien dénichait – photo du billet d'entrée à l'appui ! – un concert donné par Téléphone le 15 décembre 1977, à la salle des fêtes de Riom (vous marrez pas, elle a vu passer Motörhead… et y avait pas foule ce jour-là). Le problème, c'est qu'au bout du compte, il nous manque encore une date et pas n'importe laquelle. Tenez, regardez, là, l'affiche :


Le 7 avril 79, Téléphone est donc passé à la Maison des Sports de Clermont pour y défendre son deuxième album. Et cette date concerne particulièrement les amateurs de Murat, puisque Clara, son groupe d'alors, assurait la première partie. Enfin, il paraît. On ignore comment tout ça s'est goupillé, mais moins d'une semaine avant les agapes, le menu annonçait encore un autre hors d’œuvre :

D'ailleurs, Clara n'était pas non plus mentionné dans le communiqué officiel faisant la pub du concert, qui donnait plutôt dans une espéce de microsociomusicologie de la France d'alors : "Contre les croquemorts de la chansons [sic] française et de ce rock français si hypothétique, laborieux et qui sent le renfermé, ils ont proposé leur joie – pas le bonheur bien sûr impossible – la joie, comme seuls peuvent être joyeux ceux qui ont fait l'expérience d'autre chose, dans une société qui foule au pied ses enfants." Tu m'étonnes, tiens, avec cette satanée loi El Khomri ! Heu, il date de quelle année déjà, le communiqué ?

Enfin, le jour J arrive et ce sont entre 3000 et 3500 spectateurs qui se pressent place des Bughes pour voir sur scène le quatuor. Dès le lendemain, La Montagne rend compte de sa prestation sous la plume tourmentée d'un certain Ph. V. : "'Téléphone' a su articuler sa musique électrique autour de la pulsion fondamentale et à trois temps de tout être humain : la vie, l'amour, la mort. Pulsion dans son rythme d'aujourd'hui, saccadé et excessif, conséquence des efforts quotidiennement renouvelés pour desserrer l'étau meurtrissant les envies et les espoirs de l'homme." L'étau qui meurtrit nos espoirs... T'as raison, mon Philou, encore cette maudite loi El Khomri ! Mais, bon, toujours aucun trace de Clara.

Un mois plus tard, du côté d'Hebdo (journal gratuit de petites annonces), Christian Goutorbe livre à son tour son point de vue sur la soirée du 7 avril, qui aura au moins eu le mérite à ses yeux de mettre un peu d'ambiance à Clermont : "Lorsque l'on ne fait pas partie de la télé-faune, qui charentaises aux pieds, s'installe béatement devant le petit écran pour apprécier les play-back de 'N. 1' et que l'on n'est pas non plus saisis par la fièvre disco, les samedis soirs sont un peu mornes à Clermont-Ferrand, restent les concerts." Mais de nouveau, nada sur Clara.

C'est à cet instant que le consciencieux reporter d'investigation que nous sommes (pluriel de majesté) revêt son gilet multipoches (pluriel factuel) pour lire entre les lignes et tenter de détecter la présence scénique de Clara, dans la brume électrique et butyreuse de ce lointain samedi soir des seventies agonisantes... À la fin de ce même mois d'avril 79 se tenait en effet à Riom un festival rassemblant de nombreuses formations rock de la région (un peu trop, sans doute, le chiffre sera revu à la baisse l'année suivante). Une  manifestation de cette ampleur, organisée par l'association Rockulture (Jean-Paul Haddou, notamment), n'avait alors rien de négligeable et constituait même un petit événement pour la scène locale (jetez donc un œil aux recherches sur le sujet de notre estimable confrère Denis Lajambe). Or, Christian Goutorbe, le M. Culture d'Hebdo, annonce la participation de Clara à ce festival, en rappelant au passage que le groupe a reçu un mauvais accueil en ouverture de Téléphone. Quoi ?! Un mauvais accueil ? Avec un leader aussi sympathique et affable que Jean-Louis Bergheaud (Murat, en 2003, à propos du passage de Clara en première partie de Lavilliers fin 78 : "dès la première note le public nous hue, on enchaîne, je les traite de tous les noms, de culs-de-plomb, de public de merde dans une ville de merde, et on part sous les quolibets et les canettes de bière !") ? Il faut préciser qu'en ce temps-là, les premières parties recevaient souvent un accueil froid, voire carrément hostile, et que le lancer de projectiles sur musiciens, à défaut d'être une discipline olympique, était assez répandu. Pourtant, il semblerait que cette fois-ci, cette atmosphère conflictuelle ait eu une origine moins affective. La Montagne, évoquant également le festival riomois, signale que ces deux prestations de Clara "se sont déroulées dans de mauvaises conditions (mixage défectueux, etc.)". On ne dispose pas de plus de détails sur le concert, mais il est avéré que Jean-Louis Murat et ses trois compagnons issus de la fertile pépinière rock du lycée Ambroise Brugière de Montferrand, les dénommés Alain Bonnefont, François Saillard et Jean Esnault – se sont présentés sur la scène de la Maison des Sports, ce samedi 7 avril 79, juste avant Aubert-Bertignac-Marienneau-Kolinka et probablement pas dans des conditions optimales.

"Téléphone public" contient des extraits du concert de Téléphone au Palais des Sports, le 7 juin 79. De quoi se faire une idée du spectacle proposé aux Clermontois deux mois auparavant.

Un quart de siècle plus tard, Murat reviendra brièvement sur sa rencontre avec Téléphone, au détour d'une réflexion sur le business : "quand j’étais avec le groupe Clara, nous faisions les premières parties de Téléphone et je leur avais demandé 20 ou 30000 balles pour faire notre disque. Je me demandais pourquoi les artistes qui vendent ne fondent pas une coopérative pour enregistrer de nouveaux groupes. Un fonctionnement solidaire est beaucoup plus dans une tradition européenne que le fonctionnement sauvage à l’anglo-saxonne. Les coopératives fonctionnaient avant Marx, avec les Saint-simoniens, les guildes, les compagnons du tour de France ou même les bistrotiers auvergnats… Les artistes ont beaucoup abdiqué de leurs responsabilités en se déchargeant sur un fonctionnement ultra libéral et arrogant qui fonctionne bien dans une culture anglo-saxonne mais qui chez nous est assez décalé." L'Auvergnat a-t-il réellement demandé quelques dizaines de milliers de francs à Aubert et ses amis ? Étant donné le tempérament du jeune homme, cela ne paraît pas impossible. Une rumeur dit même qu'il aurait amorcé à l'époque une démarche similaire auprès d'Alain Chamfort, lequel aurait rapidement flairé l'embrouille ("Clara veut la Lune / Il m'arrive de refuser"). Murat parle aussi dans cet entretien à Bertrand Dicale "des premières parties de Téléphone" au pluriel : faut-il en déduire que l'expérience se serait renouvelée en d'autres occasions ? Là non plus, ce n'est pas impossible. Téléphone était par exemple annoncé sur scène le 9 mai 79, à Montluçon, sans qu'on ait pu trouver de trace de cet éventuel passage dans l'Allier. Manifestement, les concerts de Téléphone en Auvergne sont comme les gros beaufs à l'Assemblée nationale : on croit les avoir tous identifiés et puis…

Pour revenir à des considérations plus sérieuses, il n'est pas inintéressant de méditer quelques instants sur les propos tenus ici par JLM. On peut éventuellement les trouver un poil démagos ou un tantinet simplistes. On a aussi le droit de s'amuser de cette envolée collectiviste de la part d'un homme qui a souvent défendu une forme d'individualisme et croit davantage aux vertus de la hiérarchie qu'à celles d'un égalitarisme hyperdémocratique. Pourtant, à l'heure où quantité de musiciens largement blanchis sous le harnais remplissent stades et Zénith, souvent à des tarifs inversement proportionnels à leur degré de créativité, tandis qu'à l'autre bout de l'écosystème musical, beaucoup ne réussissent pas à trouver de lieux pour se produire en public, de budgets pour enregistrer ou d'acheteurs pour leurs disques, on peut se demander si cette tirade quasi-fouriériste de Murat n'aurait pas une certaine actualité…

En attendant, ils étaient 9400 avant-hier à aller applaudir les créateurs d'"Argent trop cher" et ils paraissaient nombreux à avoir passé une chouette soirée, si l'on en croit les témoignages laissés depuis sur les réseaux sociaux. Quant à notre quotidien régional préféré, il consacrait hier rien de moins que sa une et les pages 2 et 3 à l'événement. Et encore, les trois champions n'avaient pas apporté leur bouclier de Brennus, il paraît que c'est Corine qui l'a gardé…

– Allo, Louis Bertignac ? J'vous appelle à propos d'un ami à Carla… Dites, vous n'auriez pas deux ou trois briques de côté pour dépanner par hasard, on aimerait organiser quelques concerts à la rentrée ? Allo ? Louis ? Non mais Carla, quoi ?!

Jean-Louis Murat lui aussi sait cracher son "Venin" quoiqu'il ne ressemble guère à celui de Téléphone...

Fred PLAINELLE, pour Le Blog de Paulo.

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Rédigé par m

Publié dans #vieilleries -archives-disques

Publié le 27 Octobre 2015

Archives! A la télé belge...

Histoire de faire se faire pâmer les ex-jeunes filles en fleur... parce que la voix qui fait jouir c'est bien joli... mais avec les images... Voici donc une interview de 1991 dans l'émission FELIX sur la RTBF pour débuter.

Ce soir, ça met beaucoup de temps pour que ça se lance... mais ça a fini par démarrer:

http://www.sonuma.be/archive/jean-louis-murat-le-tortur%C3%A9

La phrase finale de Jean-Louis Bergheaud "Murat est un sorte de Bruel" et inversement... est pour le moins cocasse, de la part de celui qui souhaite se démarquer des autres...

Archives! A la télé belge...

E

- Le deuxième document est assez formidable:daté de 88 (émission cargo de nuit), on l'entend chanter "si je devais manquer de toi" à la guitare , puis évoquer Bayon, son stock de chansons : "500 émotions qui ont produit 500 chansons et c'est peu", et Marchès (dont on avait parlé ici)....  

http://www.sonuma.be/archive/jean-louis-murat-nostalgique-et-romantique

 

 

 

Archives! A la télé belge...
Archives! A la télé belge...
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Rédigé par Pierrot

Publié dans #vieilleries -archives-disques

Publié le 3 Mars 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En 2007, Marie Myriam avait repris "PARS" (une bossa) de CHEYENNE AUTUMN sur son disque ENCORE, une jolie version ma foi. A l'époque, on se demandait sur le forum si la dernière française ayant gagné l'Eurovision avait demandé l'autorisation à Murat... Ce qu'on ignorait, c'est qu'ils avaient travaillé ensemble... et bien avant 2007.... Preuve en est cette version inédite de la chanson "la valse des adieux" en duo que je vous invite à écouter ci-dessous et qui n'avait jamais été diffusée, ni même évoquée!

 

On connaissait ce titre sur plusieurs versions déjà :

- Comme un outtake de DOLORES: Il faisait partie de ceux enregistrés à Londres, en 1995, avec Tim Simenon, la fameuse session d'espionnage pour Murat. "à Londres, Murat bosse deux titres avec lui: «"Ça m'a fait du bien. Tim travaille avec des batteurs, des mecs qui samplent tout... A la fin, tu as un son à tout casser sur 76 pistes et lui il se noie là-dedans, ça manque d'émotion"... Exit Simenon et retour à la case départ: la bonne franquette"(Libé 24/09/96) . "En travaillant sur deux titres, il avait rempli des pages et des pages de notes sur ses méthodes et les outils employés" (C.Dupouy)

- Murat a également versé au dossier une version antérieure sous le nom "les adieux" (avec mention "inédit 1991"). Jean-Louis nous avait fait cadeau de la chanson comme dernier titre de son calendrier de l'avent en 2000.

- Il existe également une version live (concert d'un soir sur RTL en 1998). C'est à ce moment-là (1998/1999) qu'il enregistrait avec Marie Myriam (selon les informations de celui qui m'a remis le titre). L'échec (ou la non parution) du duo lui donne sans doute envie de chanter le titre.

 

Cette succession de date est tout-à-fait étonnant (Le Lien défait l'indique d'ailleurs comme peu probable) : un compositeur peu enclin à regarder en arrière et à recycler (officiellement)  pioche en effet un titre datant de 91 pour DOLORES (95/96), et le repropose (?) encore quelques années plus tard à Marie Myriam. Cela marque-t-il  un  attachement important à ce titre?   Ou, au contraire, a-t-il choisi un vieux titre à faire "bosser" à Simenon (et à Marie Myriam) juste comme du matériel à brouillons, une étude ? Jean-Louis ayant diffusé plusieurs fois le titre, on peut pencher pour la  première proposition.   J'ai tenté de joindre Marie Myriam via une agence artistique qui semble s'occuper d'elle pour en savoir plus, mais sans réponse pour le moment.

 

Signe de ce parcours à épisodes, il existe deux dépôts SACEM: le titre "les adieux" référencé juste après ceux de cheyenne autumn et "la valse des adieux" plus tardif (cela confirme les dates de création).  Il se trouve qu'il existe quelques variations dans les textes. Le couplet "Je pense aux jours passés aux rêveries...." est absent pour "La valse des adieux (95)". Concernant Les adieux (91), l'architecture de la chanson n'est pas la même. Après "Nous irons nous fondre dans l’oubli......", il passe directement à "S’il faut servir de bétail aux dieux..." et le couplet "Nous resterons toujours interdits.." se retrouve en fin de chanson du coup. On retrouve encore quelques petites différences (Merci P.L.).   Le fait est qu'il "collait" bien à la thématique de DOLORES, peut-être trop...  Le texte sur murattextes

 

Petite précision: je ne savais pas trop quoi faire de ce titre car j'essaye de ne partager que ce qui a été "mise à disposition" officiellement, mais soit, je fais une petite entorse :  d'abord, nous l'avons fait écouter aux spectateurs de la soirée LIVRE UNPLUGGED samedi 21 février... et maintenant, via cette vidéo élaborée sans trop réfléchir j'avoue (mais vous avez l'habitude), sur le thème des adieux, des cheveux de Marie Myriam, et de la valse.

 

(Merci B.V.).

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #vieilleries -archives-disques

Publié le 22 Février 2015

On savait que Jean-Louis Murat avait tenté d'être journaliste musical durant ses années de galère. Hier, lors de la soirée Livre Unplugged, Olivier NUC nous en parlait en disant qu'un article sur Véronique Sanson était disponible sur le net, "peut-être sur le blog de Pierrot" a-t-il dit.

Ce n'était pas ici... J'ai donc pensé que c'était chez la concurrence. J'ai cherché ce soir via google... et trouvé l'article signé Jean-Louis BERGHEAUD sur un site consacré à Véronique SANSON...

http://veronique-sanson-presse.eklablog.com/coupures-de-presse-1976-a104198036?noajax&mobile=1

Je leur pique la photo, mais allez consulter ce site très intéressant pour compenser!!

L'article est donc issue de la revue Chanson, 18 avril 1976. Il est bien écrit, sensible... C'est à croire qu'il a raté sa vocation... Je rigole! Puisque je vous dis que je rigole!!

Jean-Louis Murat, journaliste... en 1976

Ci-dessous une vidéo de l'époque du directeur de la REVUE Lucien Nicolas... qui a été édité quelques années plus tard par Hidalgo ("chanson vivante" en 84). Il était membre du comité de rédaction de Chorus et/ou Paroles et Musique, et a également travaillé pour TELERAMA. On voit que Murat avait tapé à la bonne porte.

http://www.ina.fr/video/RBC08061601

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #vieilleries -archives-disques

Publié le 13 Février 2015

Allez, c'est le retour des ARCHIVES... Voici un grand article qui sert de sources importantes à Sébastien Bataille. Une interview au long cours, passionnante, juste avant le déménagement à Douharesse. Pour la petite histoire, Murat y évoque très rapidement sa soeur...

C'est lisible sur le site des inrocks:

http://www.lesinrocks.com/1991/09/25/musique/mon-ame-de-berger-11223454/

LES INROCKUPTIBLES - n° 31 (1991)

"Mon âme de berger"

Dans une bulle très terre-à-terre habite Murat, ce vénusien parfaitement isolé du spectacle musical. Son cirque de "pauvre gars" à lui, bricolé dans la cohésion, est vital pour les rares instants de clarté qui reposent de la peine du parcours. Otez-lui ses chansons sacrées, rythmées par le pouls, il en crèvera. Mais, pour le moment, en ce jour de plein été, le soleil chauffe tout le pays. Sauf chez lui, évidemment : là-haut, dans un hameau agrippé à la montagne, il fait humide et frais. Le brouillard est tombé sur le puy de Dôme comme pour gommer les aspérités, effacer les cols et remplir les vallées. Un paysage de folie douce.

Interview : Christian Fevret

J'habitais en ville, mais j'ai passé les six derniers mois dans une maison ici, à Pessade. Nous sommes juste au-dessous du col de la Croix Morand, qui est devenu le titre d'une chanson. C'était en fait la "Croix du Mourant" au départ, car un type a été pris dans une tempête de neige là-haut et avait juré d'y dresser une croix s'il s'en sortait. Le col s'est longtemps appelé le col de la Croix du Mourant, puis la contraction s'est faite. J'aimais bien cette histoire.

Dans Le Manteau de pluie, les éléments et les animaux sont plus que jamais présents. Le 'cliché bucolique" ne te fait-il pas peur ?

Si. Pour moi, les animaux ou les éléments naturels sont des intercesseurs avec autre chose. Sinon, évidemment, je serais dans le cliché absolu du chanteur régional. Alors que je n'ai pas d'animaux, j'aime trop les animaux pour en avoir. J'ai conscience d'être sur un terrain miné, car je peux facilement être apprécié de façon tordue, consommable pour les journaux de jeunes filles ou les magazines sur la nature : c'est le rapport pornographique tous azimuts, je suis un peu trop fille de joie. Il n'y a pas à craindre qu'un jour ce soit la fin des haricots pour moi. Ce sera aussi ma vie. Je n'ai pas envie de tomber dans tous les clichés sécurisants. Si je dois aller à la catastrophe, j'irai. Mais ça me plaît de faire tout ce que je fais. Je me sens assez d'énergie pour porter toutes les contradictions.

LA CRINIÈRE POUSSE AU LIONCEAU

Selon toi, il n'y a pas de patrimoine Murat à gérer. N'est-ce pas en contradiction avec le fait de vouloir contrôler le moindre aspect de ta carrière ?

C'est juste une histoire de caractère. Ce n'est pas que j'ai peur que Murat échappe à Bergeaud (son état civil}, mais je n'ai jamais fait confiance à qui que ce soit. C'est un truc assez paysan, ça. La fin du monde paysan, c'est lorsqu'ils ont commencé à faire confiance au Crédit Agricole.

On a l'impression qu'au fil des disques, tu parles moins. Avec ce nouvel album, tu sembles de plus en plus apprécier les silences mais surtout les faux silences, un peu comme on dit : faux plat".

Le premier mois à Pessade, je n'ai enregistré que du silence. Je l'enregistrais de 3 h l'après-midi jusqu'à 6 h, je menais les enceintes dehors et le balançais à un autre moment. Jusqu'au moment où je me rends compte que le silence est une rumeur énorme. En le travaillant au sampler, il devient un cri d'enfant, un râle de mourant, un soupir de femme ou un train qui entre en gare. Ça me travaillait tellement que je l'ai fait sur ma voix. Je la samplais et j'en faisais du vent, des cris, un arbre qui tombe, tout. Tu te rends compte qu'il est vain de te prétendre silencieux et de faire des chansons sur le silence.

Tu aimes le silence et les gens qui savent se taire, mais tu es le premier à être un parleur, un bavardeur.

C'est un phénomène assez naturel, un oiseau avec son chant participe du silence. Parler, c'est mettre de l'ordre dans son propre silence. J'ai donc malgré tout la sensation d'être silencieux. J'ai passé six mois à Pessade pour composer les chansons de l'album : l'essentiel a été fait ici, dans la maison qui se trouve derrière cette auberge. Ce qui me travaillait le plus était de transcrire ça, c'est pourquoi j'étais parti avec Le Manteau de pluie du singe, avec Bashô, avec le haïku ou des choses comme ça, qui sont des poésies du silence. Mais en fait, c'est du pipeau.

L'impression de faux plat tient au rythme, en l'occurrence ce mid-tempo insistant et confortable, qui domine tout l'album.

J'aime bien les chansons qui sont menées sur le ton de la conversation, ou d'un échange amoureux. Dès que le tempo est un peu élevé, les chansons te stressent. Le beat parfait, c'est le battement du cœur. Sorti du battement du cœur, je me sens gêné : j'ai l'impression d'avoir une démarche strictement commerciale lorsque j'accélère le tempo. Je pourrais dire tous les textes de l'album tranquillement, sans chanter. Ce tempo lent se trouve sur beaucoup de ballades de rhythm'n'blues. Tous les gens que j'aime bien, les Otis et les Sam Cooke, travaillaient dans ces eaux-là. C'est le tempo de l'amour. Moi, je ne fais que des chansons d'amour et on ne peut pas parler d'amour sur un rythme de lapin mécanique. Ce que j'aime bien chez Neil Conti (le batteur de Prefab Sprout jouant sur Le Manteau), c'est qu'il a le son de caisse claire du batteur d'Otis Redding, Al Jackson. Dans mon biberon, j'avais cette musique et cette sonorité. Ces trucs de rhythm'n'blues mais aussi Wyatt, Cohen : j'aime ce qui n'a jamais été à la mode. J'en reste aux mots, aux mélodies, aux arrangements qui vont toujours dans le sens des mots et à l'efficacité de la rythmique, sans qu'elle soit omniprésente. Mais pour moi, le grand exemple, c'est Prefab Sprout et Talk Talk. A Pessade, pour le travail sur Le Manteau, je n'avais que leurs disques, je voulais viser entre les deux. Je trouve que les mots français vont très bien sur ce genre de choses.

Fais-tu un complexe vis-à-vis des Anglo-Saxons ?

Dans Johnny Frenchman, sur Passions privées, je dis "Attends que la crinière pousse au lionceau", je parlais pour moi. Cette chanson était au départ une lettre ouverte à Costello, car j'avais lu une interview où il nous traitait de minables. C'était à l'époque des Pale Fountains : d'un seul coup, je sentais quelque chose de neuf, que je pourrais aller dans cette direction. Je voyais les Anglais comme des voyageurs modernes, avec une langue invincible mais je leur disais "Attends que la crinière pousse au lionceau", je sentais qu'il faudrait du temps. Ça peut s'apprendre, il faut avoir des connaissances en art poétique, aimer la grammaire, le vocabulaire, écouter beaucoup de musique, trouver son rythme à soi, ne pas se précipiter. J'avais conscience de partir de très loin. Un peu comme le retard de la renaissance française sur la renaissance italienne.

On pourrait penser qu'en vingt ans, le tour de ce genre musical a été fait. On peut soit baisser les bras, soit penser que le genre musical est acquis et que les territoires sont maintenant personnels, intérieurs. Et c'est encourageant, on peut croire que c'est un progrès de civilisation. Plutôt que de juger si le type est bon explorateur, s'il fait du nouveau, il s'agit de savoir s'il fait du vrai. Ici, on est assez fort pour l'exploration intérieure, pour avancer dans sa forêt vierge. On est plus introverti, on a plus le sens du sacrifice. A part quelques exceptions, des gens comme Lennon, eux ont assez peu le sens de la culpabilité. Dans cette espèce de far-west intérieur, on peut être les champions.

Tu parlais de l'influence rhythm'n'blues, il y en a une autre plus surprenante sur Le Manteau de pluie : celle de la musique brésilienne et de la bossa, notamment sur Le Mendiant à Rio.

Tu entends le coq ? Il vient de chanter. Je voulais le garder sur l'intro de La Croix Morand (Plus tard on entendra le chien dont l'aboiement accompagne la même chanson). En ce qui concerne la bossa, c'est pour moi la musique du chagrin. Un souvenir très précis. Tout gamin, je n'avais pas le droit de regarder les films à 20 h 30. Il y avait Orpheo negro qui passait un soir. Je devais être tout triste, pauvre garçon dans mon lit. J'ai passé tout le film l'oreille collée à la cloison et ce fut un émerveillement. Ce que j'étais se trouvait en phase avec ces harmonies et ce tempo. Ça, je l'ai toujours gardé. Je pense que Le Mendiant à Rio est le truc définitif, que je ne ferai plus de bossa. Car il y a une connotation mièvre dans la bossa, c'est pour ça que je dis à la fin "Tu peux te moquer de moi" . beaucoup de gens n'arrêtent pas de se foutrent de moi parce que je fais de la bossa. On croit qu'il y a là une faiblesse élémentaire. Mais Joao Gilberto, c'est la voix que je préfère. Et les mélodies, les harmonies, c'est Antonio Carlos Jobim. Instinctivement, une chanson sur deux que je fais est une bossa, et je sais que ça vient de l'enfance. Michael Franks déteste l'adaptation de sa chanson sur Le Mendiant à Rio. Je lui ai pourtant envoyé une lettre en lui expliquant qu'il avait fait une chanson sur Jobim en tant que Californien et que moi, en tant que Français, j'avais une façon de voir les choses un peu plus cruelle, avec un sentiment de culpabilité.

Tu étais déjà surpris par des réactions morbides suscitées par tes chansons. Peux-tu encore t'en étonner, lorsque tu commences cet album par quelque chose comme "Vois comme je vis mal" ?

Ca va sûrement amener de l'eau à leur moulin, mais je le ressens comme ça : je trouve que je vis mal, donc je le dis, c'est tout.

Est-il déjà un peu plus difficile d'écrire qu'avant ?

Non, j'ai tout de suite l'impression d'être une source infinie, que ça va couler tout le temps. Certaines chansons du Manteau ont été réglées dans la demi-journée. Je ne peux pas vivre sans faire des chansons. Alors que beaucoup assurent leur train de vie. Manset par exemple, ce n'est plus un besoin vital. Ça doit se tarir. Chez moi, tout ça se tarira et il faudra que j'aie alors le courage d'arrêter.

Ton image souffre de quelques collaborations... douteuses. Mylène Farmer dernièrement, qui t'a demandé de chanter en duo. Es-tu flatté ou gêné ?

Flatté. Je ne trouve rien de méprisable dans son succès. On m'a aussi demandé une chanson pour Johnny. En écoutant la maquette, les gens de son entourage m'ont dit "S'il n'y a pas de grosses guitares rock, pour Johnny ce ne sera pas une chanson". J'ai refusé et j'ai repris ma chanson. Je suis boulimique, ça ne remplit pas ma vie de faire des chansons uniquement pour moi. Et je suis un piètre interprète, mon job est plutôt de les écrire. En studio, le moment pénible est lorsque je dois chanter, je n'y prends pas de plaisir. Pour moi, le vrai chanteur c'est Sinatra, ou Johnny Mathis. Même s'il y a des gens qui chantent faux, sans beaucoup de voix et qui sont des interprètes sensationnels.

On sent d'ailleurs que tu as renoncé à être chanteur, pour n'être plus qu'interprète.

Avant, je poussais toujours la tonalité de chaque chanson au maximum, je braillais pendant trois minutes. Alors que maintenant, j'aime chanter comme à la maison, lorsque je ne fais pas trop de bruit et que je cherche. Chanter comme on parle, un peu comme le fait Cohen.

Sans le succès de Cheyenne autumn, ta trajectoire aurait elle été modifiée ?

Lorsque j'ai fait Cheyenne, j'en avais ras-le-bol, j'avais l'impression que c'était un dernier effort. Si ça n'avait pas marché, je pense que j'aurais fait autre chose. Je voulais partir de France. Quitte à arrêter la musique, il me semble. Avec Cheyenne, je me suis rendu compte que ce n'était pas très bon pour moi de faire des chansons, ça me ramenait toujours à moi. Et comme je me voyais toujours un peu en position d'échec, ce n'était pas sain. Avant, je ne savais plus trop où donner de la tête. Cheyenne était encore un album légèrement bicéphale, je mettais un peu d'eau dans mon vin sur certaines chansons, car je n'arrivais pas à intéresser des gens. Je partais à la pêche. Je faisais vraiment ce que j'avais à faire sur les autres, notamment sur celles composées juste avant l'enregistrement, comme L'Ange déchu, Le Venin ou 89. Ça m'a mis dans une voie qui est vraiment la mienne, et je suis arrivé fin prêt pour Le Manteau de pluie.

Ton succès lui aussi est bicéphale : crédibilité auprès des "spécialisés" et succès plus grand public.

Dans l'absolu, c'est l'idéal, mais c'est extrêmement dangereux. J'attends le retour de bâton. Avec les médias, il y a un côté quasi pornographique. A un moment, je vais être jeté comme un kleenex, dans la mesure où je me suis laissé pénétrer tranquillement par tous, des FM aux journaux spécialisés. A un moment, je vais payer. Mais je n'aurai pas tendance à me protéger, je suis prêt à tout. Non, surtout ne pas être frileux. J'ai le choix, mais je vais à l'accident le cœur léger.

PAUVRE CARRIOLE DÉGLINGUÉE

Un thème revient plus que jamais dans Le Manteau, la perte de goût. A quel moment s'en rend-on compte ?

Comme beaucoup de gens, je suis constamment en train de faire des efforts pour apprécier les choses. Dès que je me laisse aller, je n'apprécie rien. Rien ne me plaît, rien. Faire des efforts, c'est me lever tôt le matin, bouffer... C'est aussi essayer de rendre heureux les gens avec qui on vit, ne pas être un poids. Donc je ne vis pas très naturellement, je fais des efforts pour tout. Ce que je peux dire là est un peu exagéré, mais je me sens sursitaire. Déjà tout petit, j'étais comme ça, je crois. Comme s'il manquait définitivement quelques vrais bonheurs de bébé. Un déficit en bonheurs de bébé (rires)... Le danger est de s'apitoyer sur son sort, car c'est le lot de beaucoup. Simplement, ça ressort davantage chez moi car c'est mon terrain d'action.

Qu'est-ce que "l'âme de berger", dans Le Col de la Croix Morand ?

Je suppose que je parlais de la mienne (rires)... Je n'aime pas trop le terme paysan ou agriculteur, je ne connais que le nom de berger. Plutôt que de dire âme de paysan, je dis âme de berger. Là-haut, dans la montagne, il n'y avait que des troupeaux, donc que des bergers.

Le Lien défait est, à la première écoute, la chanson la plus impressionnante de l'album, parce que la plus noire et résignée.

Chaque fois qu'on noue quelque chose, on sait que ça va se dénouer. J'ai fait beaucoup de chansons sur le lien serré, ou sur le nœud serré. On se plaint parce qu'on a l'impression que le nœud est trop serré et puis une fois que le lien est défait, on se sent toujours aussi malheureux.

Tu fais pourtant un effort pour tenir le nœud serré . notamment avec cette volonté farouche d'habiter dans l'Auvergne de tes ancêtres.

Ça, c'est le garde-fou. C'est une volonté de survie, chacun survit avec ses petites choses et moi, j'ai l'enfance. Une espèce de volonté ridicule de vivre ma vie comme j'ai vécu mon enfance. Comme beaucoup de gens, j'essaie de réaliser mes rêves d'enfance. Et souvent, c'est l'enfance elle-même. J'essaye de la retrouver. Tout en sachant, et c'est là que ça devient ridicule, que ça ne sert évidemment à rien. Je crois qu'ailleurs, je m'en sortirais aussi. Ma hantise est de me retrouver avec des valeurs réactionnaires. Ces valeurs de l'Occupation, le retour à la terre, l'agriculture, le monde paysan, être contre le monde industriel, contre les citadins, "On ne peut pas mentir avec la terre". Je sais que je porte tout ça et je m'en méfie. Déjà que je suis assez pour les jacqueries ou ces choses-là.... Je finirai comme je n'ai pas envie de finir. Une espèce d'écolo paysan qui bégaye "Les citadins, c'est de la merde". C'est une pulsion forte chez moi, donc je m'en méfie.

Qu'est-ce qui te fait peur ?

L'exclusion que ça amène. Tu vois bien comment je veux vivre, je n'ai pas envie d'avoir de voisins, d'être emmerdé, d'avoir l'horizon pollué par d'autres. J'ai envie d'avoir toute la vue, de voir perdurer les valeurs paysannes et ça, c'est assez dangereux car tu fais partie du monde, tu ne peux pas essayer obstinément de recréer ton enfance, tu es obligé de vivre au milieu des gens. Je pourrais très bien être citadin, je pourrais m'habituer à n'importe quelle situation. Rendre sa vie multiple, c'est quand même pas mal. Plutôt que d'être un monomaniaque. Je ne veux pas être toujours avec les mêmes rêves. Le monde paysan et la façon dont je voudrais vivre, c'est une douce illusion que je me fais. Ce n'est pas parce que j'aurai cinquante bêtes, trois mouflets, quatre chiens et cinquante hectares que tout ira comme sur des roulettes.

Tu parlais de la peur d'être réac. Plusieurs images illustrent le regret du passé : le paradis perdu, l'ange déchu, le monde disparu.

C'est perdu depuis longtemps. C'est le début de l'album : depuis qu'on a fait vraiment fonctionner notre cervelle, c'est la fin des haricots. Je ne trouve des satisfactions que dans les dernières petites choses qui me restent de l'animal. Etre un humain, je n'y vois que des inconvénients. La curiosité et le savoir m'ont apporté la tare fondamentale, comme à beaucoup de gens : le cynisme. La culture m'a rendu cynique. J'aimerais beaucoup être primaire, ne parler que par grognements et n'avoir que des émotions primaires. Me brûler au feu, me baigner dans l'eau, apprécier l'air, le vent et la chaleur et ne pas chercher midi à 14 h. J'ai l'impression d'être devenu une machine trop sophistiquée qui n'arrête pas de tomber en panne, qui ne peut pas vraiment fonctionner (rires)...

Et qui a trouvé comme seul moyen de s'en sortir le jeu et le cynisme, ces maladies mortelles qui tuent tout. Surtout être cynique, c'est le pire, la tare absolue.

N'est-il pas confortable de se laisser aller à son cynisme tout en le dénonçant ?

C'est difficile de se refaire. Comme dit Cohen, le seul truc est d'essayer d'y voir clair. "Did you ever go clear". Juste d'être propre, ou tenter d'être limpide sur le court terme. L'effort qu'on peut fournir sur une chanson ou sur de petites choses comme ça, c'est un effort pour la clarté dans la simplicité. Un effort de pureté. Ça ne fait pas passer tout le reste, mais après, tu deviens un peu comme moi, boulimique. Je fais des tonnes de chansons. Sur les deux premières années, lorsque j'ai commencé à faire des chansons, j'envoyais des cassettes à mon éditeur. Je n'ai aucune trace de toutes ces chansons. L'autre jour, il a dit à mon éditeur actuel qu'il en avait deux cent cinquante (rires)... Dont je n'ai pas le moindre souvenir. Dès que je suis tranquille, je fais facilement une chanson par jour. Quand je n'ai que ça à faire, c'est un enfer. Si je n'ai pas fait ma chanson dans la journée, je me sens sale. Comme si je n'étais pas allé courir, si je ne m'étais pas lavé ou si je n'étais pas allé aux chiottes. J'ai une chanson là-dessus, un de mes textes préférés, qui s'appelle 'On n'attend que ça' : les trois minutes trente qu'on passe toute sa vie à attendre pour trouver une trajectoire un peu limpide. Un instant de clarté.

Ton cynisme, qu'a-t-il comme cible principale ?

Moi-même et, par conséquence, un peu tout le monde. Je suis quand même extrêmement sévère avec moi et avec mes chansons. Je suis toujours le premier étonné qu'une de mes chansons puisse plaire. Peut être qu'il y a un peu de complaisance là-dedans, mais sincèrement, je trouve que je suis un pauvre gars... Je me fais pitié, quoi. Heureusement que je ne m'appelle pas par mon propre nom, ça m'aide. Souvent, je me dis "Mon pauvre Murat, tu me fais pitié"... Pitié d'avoir peur, peur de vieillir, de vouloir faire le malin en faisant des chansons, de vouloir gagner quatre sous, de vivre différemment, de faire du sport pour m'entretenir, d'avoir mal aux dents, de faire de la sinusite, tout. Etre malade, ça me fait pitié, ça me dégoûte. Je me vois comme un vieil engin pour lequel j'ai un peu de sympathie... Mais je me dis que vraiment...Pauvre carriole pourrave. Et l'esprit pareil, je suis une vieille carriole déglinguée. Ça m'amuse d'autant plus de me voir essayer, en promo, en télé, de passer pour du neuf, alors que je me sens une vieille chose.

C'est donc l'orgueil suprême, c'est qu'on a une très haute opinion de soi.

Bien sûr, ce n'est que ça, une ambition, un orgueil démesurés. Comme à l'école, c'est le "peut mieux faire" qui tue. Avant, c'était les profs ; maintenant, c'est moi. Me voir en truc déglingué fait aussi partie du cynisme, c'est "pour qui tu te prends ?". Car pour penser de moi tout ce que je dis, mais pour qui je me prends ?! J'ai honte d'être uniquement un chanteur de variété, et pourtant je le suis à fond.

PLAISIR ET CHAGRIN SONT COUSINS GERMAINS

Où trouves-tu ton plaisir ?

Il n'y a que dans l'amour que tu peux prendre de la hauteur. Etre avec la fille que j'aime. Il n'y a que dans mon histoire avec Marie que je prends de la hauteur. Bien que ce soit extrêmement compliqué, qu'on ait chacun un caractère de cochon... Moi, je ne me sens vraiment bien que si je peux donner du plaisir à la fille que j'aime. C'est le seul moment où tu ne te poses pas de question, où tu ne te sens pas archi-déglingué. Ce sont des moments à saisir rapidement, parce que tu as toujours l'impression que le plaisir et le chagrin sont cousins germains, que tu prends toujours le plus grand plaisir dans l'antichambre de la mort. Tu es dans le plus grand bonheur, mais tu frôles le plus grand malheur. Parler du chagrin ou du plaisir, c'est un peu la même chose. Le Manteau, ce sont toutes des chansons de sexe, quand même (rires)...

Le même thème revient d'ailleurs systématiquement, sous des métaphores voisines : dans Infidèle, Corridor humide, Gorge profonde, "Les Entrailles vives", même dans Le Col de la Croix Morand.

Oui, quand je dis col de la Croix Morand, c'est vulgaire mais c'est le col de l'utérus, sans problème. Pour Corridor humide, j'étais en studio, j'avais cette nouvelle chanson et je me suis dit que j'allais la faire comme : ça, rapidement... Une fois terminée, je suis revenu en cabine, Marie et quelques copains m'ont dit "Elle est dégueulasse c'te chanson I" J'ai dit "Quoi, qu'est-ce qu'il y a de dégueulasse ?!" Sincèrement, il ne m'était jamais venu à l'esprit que le corridor humide puisse être une métaphore sexuelle. Je le promets, ça m'a vraiment échappé. L'image du corridor humide venait encore de Tarkovski, dans Le Stalker. Je voyais le petit enfant du Stalker passer un corridor, humide comme toujours dans les films de Tarkovski. Ensuite, je me suis rendu compte que lorsque je parle, dans L'Ephémère, de l'humidité chérie des femmes, ça m'échappait, que c'était comme le Corridor humide.

Cette chanson a choqué beaucoup, notamment les filles. En la matière, as tu des barrières ?

Ça ne me plairait pas de choquer une femme avec les paroles d'une chanson. Par contre, il y a des textes que je lis à ma façon, qui me paraissent très violents et vulgaires, alors que personne ne me dit rien, comme L'Infidèle (rires)... Pour moi, la grande intrigue, c'est le plaisir des femmes. J'ai l'impression que la seule fonction à peu près utile de l'homme, ou d'un mec comme moi, c'est de donner du plaisir à la femme, tout en restant totalement étranger à ce plaisir-là. Il me semble retrouver tout le mystère du monde, tout le mystère de nos vies, de la création. Tu es au cœur d'une femme et tu es au cœur du monde. Tu frôles la mort et le chagrin, malgré tout, tu es dans la joie et le plaisir. Mon plaisir, je m'en fous, c'est toujours le plaisir de l'autre qui est fondamental. Je suis à la fois émerveillé et intrigué. Rien de culturel là-dedans. Ça reste strictement animal, mais tu atteins le plus grand moment de spiritualité. Malgré tout, lorsqu'on voit des animaux s'envoyer en l'air, c'est magnifique, parfois beaucoup plus beau que deux grassouillets suants. Les danses d'amour, la fidélité... Conrad Lorenz par exemple, lorsqu'il étudiait ses couples d'oies : c'est à la vie à la mort, toute la vie le même couple sera toujours fidèle.
Si le mâle ou la femelle meurt, l'autre se laisse mourir.

Quand as-tu compris que c'était pour toi une question clé ?

J'ai toujours été fasciné par les filles, les femmes. Même avant que ça puisse être envisagé, sexuellement parlant. Même tout ce qui est féminin dans la nature, carrément (rires)... Tout ce qui est féminin me sidère. Evidemment, une vie ne suffit pas pour comprendre ne serait-ce qu'un peu ce qui se passe. J'y suis souvent allé en scientifique, en essayant de trouver ce qui se passe, ce qui nous échappe.

Les tout premiers sentiments, les tout premiers émois ont-ils été déterminants pour la suite ?

J'étais d'une fidélité absolue, j'ai eu un grand amour pendant très longtemps et il ne s'est jamais rien passé. Depuis tout petit, depuis la maternelle jusqu'à 14-15 ans. Il ne s'est jamais rien passé. Des fois, je me dis que je vis peut-être les autres histoires comme une espèce de dégradation, qu'en amour c'est ce que j'ai vécu de mieux, cet amour chaste. L'amour dans la chasteté, c'est vraiment fort. Quand tu es avec une fille, il y a souvent beaucoup plus à perdre qu'à gagner à s'envoyer en l'air. Et dans l'amour chaste, c'est trouver le plaisir ailleurs. Sinon, il y a une facilité : beaucoup de couples n'ont pas vraiment plaisir à être ensemble, sauf au pieu (rires)... Je me souviens de plaisirs tout cons, comme prendre la main de la fille qu'on aime. J'étais vraiment très romantique, des fleurs, des petits cadeaux, des heures passées à attendre sous une fenêtre, à rêvasser, à ne pas dormir la nuit, à ne pas manger pendant deux-trois jours, à apercevoir l'ombre, un pied, ou une chaussure, ou le cartable posé contre un mur, tout ça. Des choses qui me donnaient énormément de plaisir. Après, comme on va directement au but, il est difficile de régénérer tous ces plaisirs-là. Pour tout ça, je n'ai pas vieilli, je crois qu'on ne change jamais. Ce genre de fièvre, j'espère bien l'avoir jusqu'au dernier jour. C'est à peu près le seul plaisir (rires)... A part le foot et lire L'Equipe, les plaisirs y' en n'a pas à la pelle.

Tu es d'ailleurs passionné au point de te rendre sur place pour suivre les compétitions : la Coupe du monde, le tour de France, les 24 heures du Mans. Est-ce un simple moyen de tromper l'ennui ?

Ce sont des rêves d'enfance. J'ai tellement phantasmé sur tous les trucs de sport sans voir ce que c'était vraiment. C'est une façon d'aller au plus près de sa passion. Mais j'en retire à chaque fois de la déception. J'attends toujours la lune et comme évidemment je ne trouve jamais la lune, je fais toujours la tronche. C'est comme à Naples, lors de la Coupe du monde, au bout de trois jours j'ai dit "On se casse", je ne veux pas briser mes rêves sur ces réalités lourdingues. Le Tour de France, deux jours, ça suffit. C'est à la fois les rêves de l'enfance et un phantasme sur l'héroïsme. Pour moi, tous les sportifs sont des héros. C'est donc aller le plus près possible des héros, toucher le héros. Bernard Hinault, pour moi c'était tout, l'homme le plus génial du monde, et puis le rencontrer, discuter avec lui... Encore que c'est avec lui que j'ai été le moins déçu... Tu te dis "Ah bon, c'est ça..." C'est comme la fille la plus belle au monde, tu la vois le matin et tu te dis "Ah bon, elle pue... Elle pue, elle chie, la plus belle fille du monde,.." (Rires)... Entendre Platini dire "Pardon, où sont les toilettes", ça me dégoûterait (rires)... C'est la déception permanente.

Qu'est-ce qui ne te déçoit pas ?

L'instant où je fais les chansons. Un instant très bref et passager. Mais les seuls vrais instants où il n'y a pas de déception, c'est avec la nature et les animaux. Dans le disque, on se rend compte de tout ça : un lever de soleil, un souffle d'air frais, une fourmi, n'importe quoi, c'est l'émerveillement continuel. Avec les humains, c'est la déception continuelle, c'est le mystère insondable de la femme qui nous ruine la vie. Mais la nature ou les animaux, ça c'est extra, tu t'en lasses pas, tu parles... A part la nature, le reste c'est quand même des illusions. Même quand tu es avec la fille que tu aimes, tu peux te dire que c'est un putain de hasard de s'être trouvé là, ça aurait pu être un autre blaireau. Il n'y avait donc pas de quoi phantasmer là-dessus non plus. Quant au plaisir des disques, j'écoute d'abord par curiosité. Si je suis ému par un disque, j'aime bien comprendre pourquoi. Après, je peux vraiment avoir du plaisir. Les films, je n'aime que les vieux. Je trouve que, lorsque les acteurs et le réalisateur sont morts, c'est sensationnel, tu n'as pas d'horribles déceptions. Les actrices pourraient toutes mourir à 30 ans, on pourrait continuer à phantasmer... Gene Tierney, Daho l'a rencontrée, il paraît que c'est une grande déception... Au fait, Jean Rouch, vous ne l'avez pas rencontré ?! Parce qu'il y a des questions géniales à lui poser! Ils nous cassent les couilles avec leur world music et leurs machins, alors que Jean Rouch, lui, est allé très loin : Cocorico monsieur Poulet, c'est dans les cinq meilleurs films du monde, quand même! Sinon, l'actualité culturelle m'intéresse, normalement. Mais je me dis que le meilleur moyen de développer du mauvais goût, c'est de s'intéresser à l'actualité, notamment à l'actualité culturelle, En ce moment tout particulièrement. Les festivals d'été, Avignon, je ne supporte pas, je t'interdirais tout ça (rires)... Des moitiés de ringards qui ont eu des subventions pour amuser un peu les blaireaux qui sont partis en vacances en août, ça m'énerve. N'importe quel crétin qui monte Le Roi Lear mettant le Roi Lear en barboteuse avec une couche-culotte... Bon, faut pas que je me lance car mon côté réac va ressortir.

LE DÉGOÛT CHIC

Je m'ignore complètement, je ne sais absolument pas quel genre de zèbre je suis. Dès que je dis un truc, je pense le contraire. J'ai l'impression que dans mon esprit, l'eau et l'huile, c'est chacun son tour. Mon angoisse, c'est que les gens ne comprennent pas la contradiction. Ce qui implique des difficultés avec mon entourage.

Les chansons sont-elles entièrement honnêtes, contiennent-elles ces contradictions ? Ou y a-t-il là aussi une part de faux, de jeu ?

Le danger, c'est la complaisance, dans le choix des mots, choisir ce qu'il y a de plus joli dans le paysage. Comme je fais beaucoup de chansons, je saisis beaucoup de moments de ma vie intime. Sur la même sensation, j'ai souvent cinq ou six chansons, parmi lesquelles j'en choisis une. C'est comme si je travaillais au fusain, je n'arrête pas de faire des croquis, j'en choisis toujours un au dernier moment. En multipliant les chansons, j'évite sans doute le problème de la sincérité ou de la complaisance.

Eviter la complaisance, c'est aussi n'avoir absolument rien à cacher dans une chanson ?

Je découvre souvent deux ou trois ans après ce qu'il peut y avoir dans la chanson, ou une facette. L'image première qui sort de mes chansons est une image de moi qui me dégoûte.

Tu n'es pas tenté de cacher tout ça ?

Oh non, dans le dernier album, ça pue, quand même. Physiquement, moralement. Mentalité, choix de vie, destin. Destin pas palpitant. Je déteste me voir en photo : d'un seul coup, tu vois que tu ne ressembles à rien, que la vie que tu sens en toi n'existe pas. Que ta vraie vie est incommunicable. Comme si tu restais toujours étranger à toi-même. La chanson est une prothèse, une jambe de bois. Tu vis tes chansons avec l'illusion qu'elles vont t'aider à vivre ou à y voir un peu plus clair, mais en fait, elles t'enfoncent encore plus la tête sous l'eau. Je n'ai pas à m'en plaindre, je ne suis pas heureux mais je n'ai pas le souci de l'être.

Et s'il devait y avoir une seule chose à bannir de tes chansons ?

Je ne vois pas vraiment ce que je cache. Toute ma vie sentimentale, toute ma vie sexuelle, mon passé sont dans les chansons. Il suffit d'avoir la bonne clé pour y entrer. Cette espèce de dégoût chic est dans les chansons. Chic, car je connais beaucoup de gens qui auraient une flopée de raisons d'être dégoûtés de la vie, des gens simples qui galèrent mais qui ne sont pas en train de baver continuellement sur la vie. C'est donc une espèce de luxe que je peux me permettre. Si j'étais, comme ma ligne était tracée, plombier avec quatre mouflets sur les bras, en train de galérer, au chômage, là oui... J'ai parfois honte, lorsque je viens à Paris et que je vois tous ces gens malheureux dans la rue, moi je suis là avec mon petit malheur que je mets en 33t, je vends des disques en faisant des tronches de trois pieds de long sur les photos, je me dis "Arrête un peu ton char, pour qui tu te prends ? Regarde autour de toi", je me sens quand même ridicule. Donc c'est chic.

Enfant, tu étais déjà quelqu'un qui n'avait, apparemment, rien à cacher ?

J'étais très secret. Je suis d'un monde où tout était caché, enfermé dans des malles. Rien n'était au jour, les gens puaient la naphtaline. Le monde de la France profonde, paysan et auvergnat, le monde du secret, car beaucoup de choses ne se font pas. Ma mère me dit encore souvent que je lui fais honte lorsque je dis certaines choses. Je ne disais jamais rien, car lorsque tu racontais quelque chose d'intime, tu faisais honte à tes parents et à ta famille. J'ai voulu me sortir de ce sentiment de honte, tout dire. J'étais l'introverti type, c'est un gros effort de sortir tout ça, mais indispensable. Avant, j'étais une sorte d'individu bouché.

Tu aurais pu ne garder qu'un souvenir détestable de l'enfance. N'as-tu pas été tenté de la rejeter en bloc ?

Ce qui me retient encore à tout l'univers de l'enfance, c'est que j'ai été élevé par mon grand-père. Il était très silencieux, mais en lutte contre ce monde de l'hypocrisie, du mensonge et des silences de la campagne. Au milieu de toute cette famille, c'était un peu un artiste, silencieux, un sage. Qui buvait comme un trou, mais sage. Qui pouffait lorsqu'il y avait des hypocrisies, qui haussait les épaules, prenait sa casquette et sortait. Bien que je me souvienne aussi de moments où il n'était pas aussi clair que ça... Evidemment, il y avait les parents, tout ça, mais mon enfance c'est chez mes grands-parents et le rapport privilégié avec mon grand-père. Très souvent, j'y pense. Le film que j'ai tourné dans la chapelle de Roche-Charles, c'est pour lui.

Comment te considérait-on lorsque tu étais enfant ?

J'étais le bon élève type, mais de la campagne. Un peu bouseux, quoi. Je sortais plus tôt de l'école, pour aider aux foins. Ça m'a mis de suite à part, c'est de là que vient ma haine du citadin. Il n'y avait que l'amour des filles qui m'intéressait, j'étais le sentimental premier de la classe, qui ne parlait pas beaucoup. De l'enfance, je garde en moi une impression. Mais les individus, les objets, les lieux, je vomis tout ça. Il ne faut pas utiliser les souvenirs d'enfance plus que le parfum. Je ne peux pas m'asperger en permanence. Un peu derrière les lobes d'oreilles, pas plus (rires)... J'avais une sœur, mais avec la différence d'âge, nos souvenirs sont différents... Donc dans mon souvenir, je suis tout seul.

Ton seul rapport avec la culture était à l'école ?

Oui. Mais le gros déclic, c'est lorsque j'ai eu un Larousse à un Noël. Je garde d'ailleurs une culture Larousse, mosaïque, paraît-il (rires)... J'en ai gardé le défaut d'acheter des bouquins en permanence ; une maison avec une bibliothèque a toujours représenté pour moi le paradis. Chez nous il n'y en avait pas, j'avais le petit Larousse, la carte du Tour de France et ma grand-mère qui chantait "Mon Dieu que la montagne est belle". C'est très peu, ça fait pauvre, mais c'était pauvre. Il y avait huit vaches laitières... Mais à l'époque, je trouvais ça extra. A part le Larousse, j'ai lu très tard. J'aime les mots, les définitions. Comme beaucoup de gens à la campagne, ma vraie approche d'une certaine culture, très méprisée par les gens des villes, c'est le Jeu des 1000 F. Et puis en seconde, je me suis retrouvé à Clermont-Ferrand, complètement déraciné. Mes grands-parents avaient été obligés d'arrêter l'exploitation parce que ma grand-mère avait failli se tuer. Interne à Clermont-Ferrand, j'ai découvert autre chose. Un peu avant, un prof d'anglais m'avait filé des bouquins de Gide, j'allais souvent faire mes devoirs chez lui. Il me faisait écouter des disques de jazz et je n'en revenais pas. Car je ne connaissais rien à rien. Si je ne l'avais pas rencontré, j'étais foutu. Je n'avais jamais ouvert un bouquin, d'un seul coup lui m'a fait lire Les Caves du Vatican, en me l'expliquant. Je ne connaissais que la musique de fanfare, puisque je jouais dans l'harmonie municipale, et lui me faisait écouter Miles Davis et Charlie Parker. Au bahut, ça a été l'explosion. J'ai donné des quatre fers (rires)... J'étais fourré à la bibliothèque, je n'avais jamais assez de temps à l'étude, je lisais tout... Je suis allé voir le surgé pour lui demander une salle d'études pour moi, car je ne pouvais pas travailler avec tous ces gens autour de moi. Je suis devenu très ami avec un Américain de San Francisco. Je découvrais soudain tout, Dylan mais aussi Marcuse. C'était le branché avec le bouseux. En première, je trouvais qu'on n'avait rien à foutre, je me suis donc inscrit en candidat libre en terminale et j'ai fait les deux années en même temps, ce qui fait que j'ai passé le bac en sortant de première. C'était la boulimie.

En l'occurrence, la culture t'a sauvé. Comment a-t-elle commencé à te pourrir ?

Je me suis spécialisé dans tous les phénomènes culturels du moi. J'ai dû par exemple trop rester sur Gide. Je n'admirais que ceux qui étaient fascinés, intrigués, terrorisés ou désespérés par leur propre mécanique. Je me suis spécialisé dans les ouvrages techniques sur la mécanique humaine, qui me renvoyaient toujours à la mienne. Comme beaucoup d'adolescents, je croyais découvrir du flambant neuf, du brillant, un palais, je me suis retrouvé avec des ruines. C'est là qu'a été la cassure. Le bourdon ne m'a pas lâché à partir de ce moment-là de l'adolescence, tu penses être illimité. Les années passent et tu te rends compte que tu es limité, d'un seul coup l'élan est brisé. Tu te crois supersonique, tu te découvres coucou à hélice. La culture peut pourrir car elle te donne des illusions. Gide, sublimer le moi, se délecter de ses turpitudes. Faut vraiment être de la graine d'aristo, je pense à des gens comme Proust, ou être un enculé de bourge pour supporter ça.

LE COING ET LA POMME SAUVAGE

A quoi ressemble la ferme que tu habiteras dans quelques semaines ?

C'est une ferme auvergnate typique, parmi les dernières construites, vers 1914. Elle se trouve à l 200 mètres, en haut de la vallée d'Orcival, ancienne vallée des Ours. A vol d'oiseau, je suis à 3 ou 4 km de la terre des grand-parents. Je suis un peu effrayé maintenant d'avoir acheté ça. Maintenant que je l'ai, j'aimerais aller habiter ailleurs. C'est encore le vice de fonctionnement, le défaut majeur. Avoir envie de quelque chose, penser que ça comble, alors qu'en fait ça ne comble rien. Si je veux être honnête, il faut que je parte en courant... Parce que là-dedans, je vais en ressasser des trucs, c'est sûr. J'me vois déjà, tu parles, avec mes bottes, avec mon bérêt... Je vais faire un son et lumières de la vie campagnarde, c'est ridicule... C'est donc peut-être plutôt du caprice, cette baraque. La nature, je l'aime lorsqu'elle me manque. Je ne fonctionne vraiment que sur le manque et sur une satisfaction morbide dans le manque. Je n'aime pas trop être rassasié des choses. Habiter dans un appartement à Clermont-Ferrand, mais savoir qu'on peut y aller. Pour tout l'été, pendant cinq mois, j'ai loué un buron dans la montagne. Je n'y suis pas allé une fois. Savoir que je peux y aller me suffit. Le manque me suffit, c'est ce que je dis dans Le Mendiant (rires)...

Le tournage du court métrage à la chapelle de Roche-Charles, c'est un caprice ?

C'est typique de la boulimie. J'avais terminé ce putain d'album. J'avais avec l'enthousiasme une marge d'une dizaine de jours en rentrant du Tour de France, il fallait que je trouve quelque chose à faire. Sinon, Marie m'aurait emmené en vacances. Vu que je déteste ça, je devais me lancer dans quelque chose (rires)... Entre la décision et la dernière image, douze jours : ça me plaît beaucoup, opération commando. Je cherchais une chapelle totalement isolée en Auvergne. Roche-Charles était un endroit tellement retiré que même les Auvergnats ne le connaissent pas. Il n'y a qu'un pèlerinage tous les l 5 août, un paysan nous disait qu'il y a vingt ans ils étaient trois mille, maintenant ils se retrouvent à trente. Il n'existe pas de route, même pas de chemin, on a traîné tout le matériel, dont un groupe électrogène, à travers les champs. En trois jours, on a enregistré six morceaux dont quatre filmés live pour un court métrage.

Chanter dans cette chapelle, n'est-ce pas une manière un peu facile de convoquer de force les éléments dont tu rêvais comme thèmes de tes chansons : ta foi, l'âme, les anges, la grâce ?

Bien sûr, c'est une façon de me faciliter la tâche avec ces chansons-là. Un peu comme tu emmènerais ta copine se faire saper par Saint Laurent. Tu te dis qu'au moins, les sapes seront bien. Pour l'enregistrement, je me suis dit qu'au moins, Roche-Charles sera bien (rires)... Et puis ça fait longtemps que je veux faire une tournée gothique et une tournée romaine, dans des chapelles ou autres. Roche-Charles, c'est poser une première pierre de cette belle idée idiote.

L'âme, les anges, la grâce, la foi : ce sont juste des mots vaporeux ou correspondent-ils à une réalité plus palpable ?

Assez souvent, je crois. Ce serait une belle réussite de pouvoir attraper ce genre de virus, si une petite flammèche, quelque chose comme le Saint-Esprit, pouvait me tomber dessus. Donc c'est assez sincère, ce n'est pas une commodité, c'est ancré assez profondément en moi. Mais une foi rurale, campagnarde, primaire. Je crois en Dieu un peu comme je crois en les cerisiers, les fourmis, ou les bêtes à bon Dieu. J'envoie toujours des messages quand j'ai une bête à bon Dieu, pas toi ? (Rires)... En Auvergne, c'est l'intercesseur privilégié entre la terre et le ciel pour les enfants. Ce sont de petites bêtes qui ont une ligne directe avec le ciel, c'est extra. Ça et la marguerite, quand tu enlèves les pétales, un à un.

Ces mots sont-ils aussi un remède efficace contre le goût du désespoir ?

J'ai l'impression d'avoir un désespoir comme une bille d'acier, irréductible. Peut-être qu'une autre supercherie s'y ajoute. le fait de ne pas être heureux mais de ne pas avoir le souci de l'être. C'est une espèce de fatalité biologique. Au sortir de l'adolescence, tu te rends compte que le bonheur est la plus grande des illusions, mais aussi que tu ne peux rien faire contre ta biologie : de vrais défauts de fabrication, héréditaires. Du côté de ma grand-mère paternelle, je suis de toute une lignée de vrais mélancoliques, du soleil noir. De vrais migraineux. Je me demande donc bien par quel miracle je pourrais aller contre ça.
Dans les manifestations physiques, mon grand classique, c'est la migraine, comme beaucoup. Un Français sur trois est migraineux, ils vont quand même pas tous se jeter par la fenêtre. Je suis le patraque, Marie tient parfois la liste des maladies que je peux avoir sur une semaine. Je n'arrête pas de me bourrer de médicaments, j'ai toujours peur d'attraper quelque chose.

L'acquis ou l'héritage du désespoir est une chose. Le goût du désespoir, c'est une autre étape.

Le désespoir n'est pas toujours dégoûtant. Ça laisse souvent un goût amer... Mais toi qui aime aussi la rhubarbe, tu comprends. Ça ne me dérange pas de retourner régulièrement croquer du désespoir, ça fait vivre aussi. Ce n'est pas une chose satanique, qui brûle, destructrice. On ne peut pas être pour l'euthanasie de ce truc ultra-vivant en soi qu'est le désespoir. Mais lorsque sur cette base solide de désespoir, tu accumules les déceptions dans ce qui est marginal, dans les histoires d'amour et le reste... Comme une personne se jetterait à la mer parce que son costume trois-pièces est déchiré, parce que "C'est pas bien". Le drame n'est pas de partir, mais le chagrin d'incompréhension que tu laisses chez les gens qui t'entourent. En soi, se barrer c'est rien, mais il faudrait ne connaître personne, ou alors que les scientifiques donnent vite une pilule de l'oubli. Mais ce n'est pas un échec. Dans la rue, c'est plein de suicidés partout. C'est pire que d'arrêter les frais tout de suite.

As-tu frôlé ce sentiment ?

Oh oui, mais je n'aime pas trop en parler, ça fait con : "Moi, mon p'tit gars, j'peux t'en parler, je sais ce que c'est"... Mais ce n'est vraiment pas pour faire le mariole. Je crains toujours d'en parler, car les gens qui le lisent le comprennent ou l'interprètent très mal. Comme si ton désespoir justifiait de faire des conneries. Il ne faut surtout pas laisser penser ça, une connerie pareille te ruine une interview. J'en ai déjà bouffé avec "Suicidez-vous, le peuple est mort" et "La Gamine", ça m'a quand même échaudé, je dois faire gaffe à ce que je dis.

La folie peut-elle être un refuge ?

Régulièrement, dans la journée, je me rends compte que je sors de moi. Je suis dans une pièce, mais la vision que j'ai de moi, c'est du coin, en haut. Je me suis vu partir cinquante fois : le cœur qui ralentit et d'un seul coup, sortir de moi-même, me retourner, me regarder. Je dois me mettre devant la glace, me regarder, et je ne me reconnais pas. Je suis absent. Peut-être est-ce l'indice d'un léger dérèglement, mais bon, chacun se démerde avec les siens. Ce sont des choses dont je ne parle jamais, mais c'est parfois un vrai problème. Ça procure un gros chagrin, car tu ne te reconnais pas. Tu te vois pire que si c'était la première fois, bien pire. C'est triste car tu reconnais quelques petites choses. J'ai la sensation d'être une ruine, comme si j'avais passé vingt ans loin de ma maison, perdu la tête et qu'en revenant, je reconnaissais vaguement quelque chose, sans savoir quoi.

Tu as dit qu'enchanter ton mal était pour toi une nécessité. Peux-tu prendre un vrai plaisir à dire les choses dures en douceur ? C'est l'impression que donne l'album.

Le plaisir se trouve dans le fait de bien le dire dans la chanson. J'en fais beaucoup, je n'ai pas de plaisir dans celles que je ne garde pas. C'est un plaisir d'artisan qui vient si la chanson est réussie. Le vrai plaisir du Mendiant à Rio, par exemple... C'est idiot, mais ça ne me dérange pas d'être un idiot : je me souviens que je chialais comme une Madeleine dans le train. J'avais beaucoup de mal à estimer si c'était un apitoiement sur moi-même et une vraie douleur, ou si c'était de satisfaction, de joie, de dire "Chapeau, mon gars, pas mal celle-là". C'est toujours dans cette marge indéfinissable. Est-ce qu'on pleure sur soi, de désespoir, ou est-ce des larmes de joie parce que la chanson est réussie ?

Pour l'auditeur, c'est un plaisir très jouissif d'écouter les choses dures dites en douceur.

C'est ce mélange que j'aime aussi. C'est de la rhubarbe et de l'abricot, du coing et de la pomme sauvage. Et ma foi, ça donne d'assez bonnes confitures de mélanger l'amer et le doux.

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Rédigé par Pierrot

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