Cartes imaginaires à la BNF: à la recherche de Murat

Publié le 21 Juin 2026

Bonjour amis Saint-Ex-plorateurs, de Rio, de Tanger, de Santiago, Dantzig, Moscou,  Manitoba, Chappaquiddick, Tahiti, Himalaya, Corée du Nord, Danemark et Plateau de mille vaches,   en ce week-end désormais particulier...

j'ai mis de côté deux, trois trucs sur l'actualité pour vous dire que : 

 

jusqu'au 19/07/2026, à la  Bibliothèque François Mitterrand, à Paris, se tient une exposition intitulée "CARTES IMAGINAIRES"

Cette exposition invite les visiteurs à un voyage aux frontières du réel et de la fiction, à la découverte des liens entre cartographie et imaginaire. Car si les cartes tracent d’ordinaire les contours de terres connues, elles donnent également forme à des territoires imaginaires qui prolongent, interprètent ou personnalisent le monde réel.

Je m'y suis rendu lors de mon séjour pour la sortie du live "Tour De France 2022"... en escomptant que l’œil Muratien pourrait s'y exercer.  Et il s'y est affûté... si bien qu'au vu de ce que le public peut découvrir dans ce parcours, j'ai senti poindre un regret que la cartographie Muratienne n'y soit pas  présentée (d'autant plus que j'ai découvert le soir qu'un muratien travaille aux services des expos de la bibliothèque, il était présent à la pré-écoute du disque, - je fais du outing sans vergogne).... Ainsi, à côté de ce cahier de Proust (ci-dessous), où l'auteur a pris note de lieux - aux noms inventés - dans lesquels ses personnages vont évoluer (ligne de train fictive),  qu'il aurait été émouvant de retrouver par exemple la  "carte de Babel" esquissée par Jean-Louis....

Pour les gens de passage, petit rappel : Murat a mêlé à son oeuvre toute une géographie, objet poétique à part entière.  Il en a été question dans les articles LES CARTES ET LE TERRITOIRE MURATIEN   et  EN SA CONTREE (les mots du paysage dans les chansons de JL MURAT), on ne s'y repromènera donc pas en détail ici. Comme me l'écrivait Samuel Arlaud,  "Son œuvre incite au dépassement de soi et des petites idées d’apparence du monde pour nous aider à comprendre ce qui est structurel, ce qui relie les espaces et les temps des sociétés. C’est en Auvergne, c’est en Poitou, c’est partout et tout le temps à la fois. Personne n’avait jamais écrit une telle géographie musicale".  Bienvenue dans "Le Dessous des cartes" (arte).

 

Les quelques noms de lieux auvergnats présents dans les chansons...  qui contrastent avec le Pérou, Venise ou Arkhangelsk, Barre des écrins et tant d'autres. 

 

Je voulais clore cette petite parenthèse ici, mais  la poursuite de la visite "monomaniaque" ne va que renforcer l'idée que l'exposition permet de plonger assez largement dans "l'inspiration" muratienne. Notons pourtant que Murat n'a jamais placé le mot "carte" ou "plan" dans ses textes, pourtant gorgés de lieux, de chemins et de paysages.

 

Point GPX  1:   Revenons bien sûr à Proust : l'album Lilith est "proustien à mort" (Quand le passé nous saisit   Dans ces lieux de vague à l'âme / Ring ring ring tout n'est donc que jeu, temps perdu), et Murat évoque Balbec dans "Le mec qui se la donne" (sans parler de "Xanadu"*, référence de Citizen Kane, unanimement évocateur de Proust). Quelqu'un se penchera un jour sur le lien entre Proust et J.L Murat qui a indiqué avoir consacré sept ans à la lecture de La recherche du temps perdu (exercice délicat car Murat n'est pas du genre à intituler une chanson "du côté de chez Swann", la dilution, les couches de calque peuvent être nombreuses, on l'a vu avec l'exercice sur VS NAIPAUL, autre source revendiquée par Murat).

*Il a chanté d'autres villes imaginaires : "De la coupe aux lèvres adieu Jérimadeth" (inventée par Victor Hugo dans le poème "Booz endormi" de La Légende des siècles), et  dans  "Rémi est mort ainsi", le lieu Colnage  comme Marendossa qui laissent google map sans voix/sans voies (d'accès).

 

 

 

REPERE 2:  Malgré les cartes, je dois faire des allers-retours, des détours, car la carte de Babel signée Murat n'était pas à ranger avec Proust.

En effet, dans l'exposition, on retrouve également la fameuse Ile au trésor de  Stevenson, roman qui est littéralement né d'un plan dessinée par l'auteur lui-même : "la carte stimule son imagination et donne naissance aux personnages et à l’intrigue. Plus qu’une simple illustration proposée au début du roman, elle constitue aussi le cœur même du récit, remplissant trois fonctions narratives essentielles. Objet de convoitise au début de l’histoire, elle devient l’outil de navigation permettant d’accéder à l’île, et bien sûr, un guide essentiel de la chasse au trésor". Et Murat a dessiné sa carte en s'inspirant de Stevenson, après l'écriture de Babel (Libération 2014) alors qu'il lisait le livre à ses enfants : le Sancy comme une île, même s'il ne s'agit surtout pas d'y trouver un trésor. La quête de Murat est un tourment sans fin (et le poète nous a donné sa vie pour cette exploration que  l'on peut vivre par procuration, comme nous l'a dit Bayon), il faut se perdre de vue, rester insaisissable... et remplir "la malle au trésor du grenier". D'ailleurs, dans l'album, il convoque Long John, l'un des personnages du livre, qu'il appelle à fuir, en préférant le voyage. 
 

 

 BALISE 3:    Plus loin,  référence easy, avec cette édition originale pour de vrai : c'est DEFOE.

 

Murat a écrit la chanson "ROBINSON" dans Toboggan où il chante "apprends à savoir t'orienter", "apprends à trouver le chemin" (tout un symbole pour cet article, dans un texte qui emploie le vocabulaire de la cartographie : "N'oublie jamais ton azimut   Nord-ouest dit la boussole").  Le prénom Robinson est également mentionné dans "La treizième porte" (Il Francese).

Dans une vidéo de la BNF sur l'expo, des propos nous interpellent : "Depuis l'Antiquité, on compare souvent la vie à un voyage. Au 17e siècle, les moralistes pensent que vivre, c'est avancer sur un chemin [...] Pour eux, il faut savoir s'orienter dans la société comme sur une carte". Et Jean-Louis était bien dans cette perspective :

"J’ai des enfants et des petits-enfants, et j’en parle beaucoup avec eux. C’est difficile de se situer. Quoi leur dire ? “Apprends à t’orienter de nuit, apprends à t’orienter de jour…” Mon petit, à cinq ans, il parle déjà de gravité. Il a bien repéré que c’était dans la chanson, qu’il faut s’amuser, mais ne pas être trop léger, ne pas trop se distraire. En sachant que c’est un combat perdu d’avance… Robinson relate le moment où ça part complètement en couilles, à la toute fin. L’apocalypse des animaux, le toboggan de Toy Story 3 : les jouets, eux aussi, terminent au four crématoire." (Magic en 2013)

 

 

 

Pour aller plus loin à propos du mot "île":  Les autres références dans les chansons sont  obscures.  "Il est le dieu d'une île" écrit-il pour les lèvres de Nolwen Leroy, et à ses débuts : "Je médite en cachette   dans une langue morte sur les scènes d'amour   entre les bons chevaux   on prend le copyright à deux     île à scaphandriers   je désire un gros bouillon."  Références sexuelles ? Plus tard, l’Île  sera terre de cafard : "Île de Bréhat    Face caméra    Coupez."  En 2015, il indique pourtant à Philomag (après avoir parlé de Houellebecq), que le lieu d'une cité idéale serait une île. "Qu'on puisse devenir une île pour soi-même. Un îlot au milieu d'un lac?"

Et dans cette exo ambitionnant l'exhaustivité, cela m'amuse pour terminer de vous faire remarquer que Murat a chanté :Nous avons pris Langogne et Le Puy" qui est la première section du chemin... de Stevenson (que l'on parcourt dans dans le sens inverse). Le hasard fait bien les choses? 

 

Point non géodésique 4 :   la carte du Tendre était inévitable dans l'exposition. 

Murat ne l'a pas chantée, mais il l'a survolée dans un clip, celui du "Train bleu". 

La référence assez commune en fait une "carte à la crème" des commentateurs :

"Le parcours de Jean-Louis Murat n’en dessine pas moins une carte du tendre (et de l’acerbe) de la chanson à la singularité exemplaire, recourant autant à une certaine tradition poétique romantique qu’à la désinvolture d’un blues aux penchants élégiaques." (24 h.ch 2023)

"Quand il chante encore des chansons d’amour, vieux, en bajoues, le visage constellé de taches brunes, il me fait l’effet d’un Robinson de la carte du Tendre, encore une fois, le survivant de son propre charme, de sa propre puissance de séducteur de la chanson française" (Agnès Gayraud)

"Le résultat donne à entendre un soft rock topographique, aux allures de carte de Tendre franchissant le Rubicon de la Mer dangereuse" (Causeur, 2015)

"Murat a les pieds bien ancrés dans la terre humide du Massif central "comme un lichen gris sur le flanc d'un rocher" ; juché sur cet observatoire usé par l'érosion, il dresse une carte de Tendre sans complaisance." Hubert Deshouse

"Est-ce que c’est pour ça que ta carte du Tendre, si je peux l’appeler comme ça, si présente dans tous tes albums, me semble nettement moins en avant que d’habitude sur cet album ? "(Jean Théphaine)

"Murat est un indécrottable Auvergnat. Babel, double CD comprenant 20 chansons originales, regorge de plus de 25 noms de lieux situés dans un rayon de 30 km autour de chez lui. Sa carte du Tendre en quelque sorte." (La libre Belgique en 2015)

 

"Dans quel marigot allez-vous nous jeter ?" Dans Le lac de l'indifférence serait une possibilité.... Mais son "AMI AMOUR AMANT"  dessine un parcours : "Chemine l'amour/Noble ami des bois  Aux quatre coins   De la vie/ Je vais à belles dents/Livré à la bise/  Je tourne aval  Dans le courant/   Aux portes du glacier  Je descends"

 

Point de polygonation 5 :   L'expo  propose de nombreux documents exceptionnels, dont ces cartes... qui nous viennent du 2e siècle...

 

Ptolémée, Claude Ptolémée...  En Ptolémée!! C'est dans "Alexandrie" de Taormina !  Après nous avoir fait découvrir Elisée Reclus, autre précurseur [à lire ici],  Murat nous cite l'inventeur de la géographie (en plus d'être astrologue, musicologue et auteur d'autres travaux sur l'optique et les mathématiques),  oh, c'est une belle trouvaille !! wikipédia

Oui... c'est trop beau... car en fait, Murat a peut-être voulu citer Ptolémée 1er (4/3e siècle avant JC).... grand personnage d'Alexandrie, constructeur du phare... et grand témoin des aventures d'Alexandre le grand. wikipédia.  Ceci dit, Claude Ptolémée a aussi vécu en Egypte... 

 

 

    Devant les routes capricieuses de nos vies 

    Les alizés t’auront guidée vers moi

 

 

TRACE 6 :   Mais pourquoi photographiai-je  la carte du pays imaginaire des soeurs Brontë?  Peut-être pour ma fille.... Je me suis interrogé ensuite : Murat, personnage romantique et gothique à ses débuts, a-t-il  pu échapper aux grands classiques anglais, comme Jane Eyre ou Les hauts de Hurlevent ?

"Je vis dans un mois de juillet
sous-titré pathétique
où des héroïnes en anglais
me rendent romantique"

Carte de Verdopolis, ou Glass Town; une terre imaginaire, illustration de 'L'histoire des jeunes hommes depuis leur première installation jusqu'à nos jours', par Patrick Branwell Brontë et sa sœur, Charlotte... 

 

A priori et après recherche, rien de très évident et probant à évoquer à propos de Murat, on n'est pas chez Kate Bush... mais j'ai aimé me perdre sur un terrain l inconnu...  Malgré tout, on m'a  confirmé qu'il avait lu le livre d'Emily (pas dans le Tarn et  Garonne) et ce HAUT ARVERNE  où règne le vent tourmentant, le pays de landes,  est bien comparable au Yorkshire des Miss... ce qui pourrait expliquer ce "Haut Averne" (La Haute Auvergne est plus dans le Cantal et le sud de l'Auvergne). D'ailleurs, le texte de la chanson colle assez bien au livre: "L'homme qui sort de l'arbre" ne peut-il pas être le personnage central, bâtard gitan, qui vit un destin d'amant  dans un livre dans lequel -pour le moins - "le cœur se soigne à la torture"?    ... Bon, allez, disons que c'était pour écrire qu'on peut tout faire dire à un texte de Murat?  Voici néanmoins quelques éléments interpelants sur le livre (wikipédia) :   

la mort est obsédante. Loin d'être moralisateur, le récit s'achève néanmoins dans une atmosphère sereine, suggérant le triomphe de la paix et du Bien sur la vengeance et le Mal[1].  Romantisme chronique villageoise

elles s’inspirent de ces fameuses landes qu’elles connaissent si bien pour définir leur paysage imaginaire  On retrouve notamment les falaises, les montagnes, les côtes rocheuses et effrayantes, les hautes herbes, les fougères et les bruyères. Mais également un temps orageux, souvent pluvieux.  Les Hauts de Hurlevent dépeint une nature sauvage et dangereuse. Cette dangerosité relativement présente tient de l’isolement du lieu où se déroule le récit. Effectivement, ces landes sauvages, sans chemin, piègent ses personnages qui se retrouvent perdus dans cette large campagne, victime du temps et de la nuit qui tombe avant même qu’ils ne s’en rendent compte. Cette solitude perd les personnages, elle les rend fous et craintifs. 

Destin d'amant:   À cette nature gothique[9], s’ajoute un personnage romantique par excellence, jaloux, colérique, capable d’un grand amour mais qui détruit tout sur son passage. Il renferme une rage profonde en son être qui est aussi puissante que le vent qui souffle sur les landes du Yorkshire.

 

 

 

LE PETIT CLIN D'OEIL EN PLUS et fin de visite

- Pour celui qui s'est dit intéressé par le bouddhisme, on peut aussi contempler ce drôle d'objet dans l'expo :

On a parlé de ce "OM" avec Mahadev Ok (ex Travis Burki).

 

- L'univers Tolkien, et du Hobbit, ne m'a pas inspiré et je pense à juste raison... La fantasy de Murat n'est pas dans cet imaginaire là. 

 

 

- Je n'ai pas non plus photographié les cartes à propos de Thomas More,  tant l'utopie politique, l'humaniste, qui se termine en dictature et prétend maîtriser la nature me parait très éloigné de l'inspiration de Murat qui préfère mettre en garde contre "le chant soviet". Par contre, la "carte des fées" (Anciente mappe of Fairyland), qui est "peuplée de créatures légendaires comme les centaures et les nymphes, ou de héros tels qu’Ulysse et Arthur  aurait plu à celui qui gardait L'Illiade et L'Odyssée sur son bureau... Elle a été réalisée en 1919, "elle traduit un profond désir d’évasion et d’émerveillement de l’époque" après les années qui virent tomber des Jean-Louis Bergheaud au champ d'honneur. 

 

je parcours les rues
du monde disparu

J'ai perdu la trace
Perdu le sentier

c'est la fin du parcours

On voudrait voir d'en haut
on voudrait partir sur le chemin

on espère la rectitude
entre ces deux points un jour
on cherche de lumineuses trajectoires
pour nos amours

 

Tourne au virage
Cent mètres à droite
Voilà la maison

 

Me suis-je perdu en chemin?

LE LIEN DES CHEMINS EN PLUS 

 

Ah, voilà l'article idéal pour vous parler des musiciens qui arpentent à pied (en portant leurs instruments)  les chemins (Jordanie, La Réunion) mais surtout les Alpes (jusqu'au Mont-Blanc, la Brèche de l'Olan...)  depuis plus d'une décennie, et qui ont été largement copiés depuis... le tout en proposant un large choix de musique du monde (folk et jazz américain, italienne et d'Europe de l'est, et tzigane). 

Je veux parler du projet "LA TOURNEE DES REFUGES" dont je vous ai déjà causé. J'essaye de les voir chaque année (depuis 2015). Cette année,  vous pouvez aller à leur rencontre sur les chemins du Jura, Savoie et Haute-Savoie cet été et c'est la garantie d'un beau voyage!

J'ai assisté à leur concert de sortie de résidence à Grenoble la semaine dernière, et notre peter pan, lutin souriant dauphinois Gaspard Panfiloff nous a comme toujours enthousiasmé de sa dextérité à la guitare et à la balalaïka, accompagné du talentueux violoniste et d'un contrebassiste (oui, il sait: il aurait mieux fait de faire du triangle, notez que c'est l'instrument où le personnel est le moins assidu année après année). 

La troupe au gré des dates verra arriver d'autres musiciens: un grand percussionniste égyptien les accompagnera cette année ainsi que sur d'autres, l'un des plus réputés joueurs de cymbalum roumain (petit exploit pour imaginer un instrument transportable).  J'envisage d'être de randonner sur leur trace autour de la mi-juillet.  Cet été, en montagne, alerte aux patous et aux musiciens (- pour penser à Reinhard Mey-)

 

Rédigé par Pierrot

Publié dans #bibliographie, #le goût de qui vous savez

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F
Un témoignage d'outre tombe de JL Murat contre Patrick Bruel <br /> https://www.larep.fr/france-monde/faits-divers/jai-vu-patrick-bruel-jouer-une-pauvre-gamine-au-poker-ce-vieux-temoignage-de-jean-louis-murat-refait-surface_15011373/
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A
Bonjour Pierrot, c'est très fouillé et intéressant ces référence aux cartes, aux repères, je découvre tout çà le jour où j'apprends la disparition d'un grand géographe que j'appréciais beaucoup, Yves Lacoste, à 96 ans, très original et enrichissant.Un travail impressionnant et beaucoup de découvertes, merci Pierrot!
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C
Bravo Pierrot ! C'est une magnifique façon de montrer à quel point l'univers de Murat est foisonnant, et tellement nourrissant, mais surtout comment il chemine en chacun de nous, tout ce qu'il y sème et fait lever. Merci !
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