inter-vious et murat

Publié le 14 Janvier 2026

Et voilà... Le gros du travail envisagé depuis plus de trois ans, celui pour lequel j'ai décidé notamment d'arrêter l'organisation des Week-ends Murat, est fait (NB: Je suis fada de consacrer autant de boulot pour si peu de lecteurs). C'est ici le dernier épisode de cette série consacrée aux années bourbouliennes.  Je vais maintenant pouvoir prendre des vacances, et me plonger sérieusement dans Le roman de Murat, de Yann Bergeaud et Marc Besse qui sort aujourd'hui. Je l'ai reçu par service de presse, je l'ai juste parcouru après avoir mis la dernière main à cet article. De ce que j'en ai lu pour l'instant, l'ouvrage m'a semblé intéressant dans ce qu'il permet d'apprendre sur les années avant Murat, notamment celles avec Michelle. A ce stade, je n'ai pas constaté d'écarts phénoménaux entre ce que j'ai écrit et ce qu'il y est dit, mais ça méritera qu'on y revienne et mon travail sera donc sans doute amendé.  Bonne lecture ci-dessous, et bonne lecture du Yann Bergheaud/Marc Besse (edit: ou pas!)! ps: Pour ceux qui découvrent cette série, il est recommandé de  commencer par le premier article 

 

A tous les aventuriers du rock, notamment les trois membres survivants de Clara!

 

Partie 3- Episode 2 - première partie ici et pour tout reprendre à zéro: Partie 1 "Dans le décor 

 

Michel Jonasz a chanté "les années 1980 commencent" (avec Georges Rodi qui jouera sur le LP Murat), et on arrive donc à :

 

- Février 80 (date fixée par José Pereira) :  concert dans la campagne à Jassy (cf partie 2). En plus de Plexiglass et Clara, un groupe éphémère de jeunes gens du plateau du Cezallier fait le nombre, ils s’appellent Chrysanthème et jouent du Téléphone. Pour certains, ils n’avaient même pas gardé en mémoire d’avoir assuré un jour la première partie de Jean-Louis Murat. Saluons donc Joël Cubizoles, Michel Chandeze et Marie Jo Genêt, que leur nom soit gravé à jamais sur le Hall of fame du rock cézallien, au côté de Joël Rivet qui gît dans le grand Ouest américain du cimetière de Saint-Alyre (Bouleversant hommage avec Alain, Christophe, Jacques... et un peu saisissant par rapport à  la cérémonie pour Jean-Louis, qui pourtant  rêvait d'un détecteur au cimetière pour que "Gimme Shelter" se déclenche à chaque visite!)

C'est devenu un gite. La salle était à l'étage (c'était certainement très secure!)

 

- En 80 toujours, un autre concert aux Cezeaux, après celui de 79, cette fois avec Plexiglas dont on ne connaît pas la date (cf Partie 2)

 

- 27/02 : première partie de  Lili Drop. On ne sait pas si Lili Drop a transformé l’essai au pays jaune et pas non plus si la copine Clara était bien de la partie et s’ils ont été payés rugby sur l’ongle... mais ils étaient annoncés tous les deux ! Oliv ne mena pas la carrière du fait de son addiction, sa bio est écrite par le muratien Jean-François JACQ.   Hebdo numéro 375:

JP Alarcen, le talentueux guitariste de Renaud notamment, que Zacha aurait voulu employer pour le LP Murat était dans la place.  

 

 

- 29 Mars 80 : première partie d’Edith Nylon. On en parlait déjà là dans cet article « Clara file du Nylon et met à bas Edith »

José Pereira:  « Ils avaient fait un concert à la maison du peuple à Clermont. On y était avec le matos, et tout, pour leur donner un coup de main. Et il y avait ces Parisiens. Ils ont failli se taper sur la gueule d’ailleurs. J’étais là. Ils avaient je ne sais pas combien de guitares, et aux balances, des boys pour les leur accorder… sans tenir compte de Clara qui patientait. C’était vraiment les Parisiens… Ils ont disparu du paysage et Jean-Louis était encore là ! Ils nous ont pris pour les paysans qui faisaient de la musique, c’était tendu. Lors du ramassage du matériel à la fin, ce n’était pas la joie ».

 

Christophe Pie [qui n’était donc pas encore dans Clara] a raconté :"je me rappelle de la première partie d'Edith Nylon à la Maison du peuple, et là ça a failli finir en baston avec les Nylon, j'ai même cravaté le gratteux et j'ai fini par cracher sur cette connasse de chanteuse ! ». Ce souvenir fait bien rire Jean-Pierre Gougnot : « j’ai dû calmer Christophe qui voulait casser du nylon du haut de son mètre 65, je confirme pour le crachat… et je me souviens de projectiles (des tomates peut-être) et des noms d’oiseaux. Je me demande encore comment ça n’a pas fini en bagarre générale. Les garçons d’Edith Nylon étaient chauds bouillants ». Quant à Marco, il nous raconte : « Pendant que Clara jouait, ils passaient au derrière la scène avec des cartons, Jean-Louis s'en est aperçu et a dit : dis-donc le colis postal, si tu dégages pas, je vais t'expédier ! Et moi, là, j'étais prêt à tout lâcher si jamais ils s'amusaient à recommencer, ça aurait été la dernière fois qu'ils portaient un carton... Les gens étaient déjà avec nous, avec Clara, il y avait déjà des groupies". 

 

Tout ceci a été relayé par la presse montagnarde… qui n’est pas très élogieuse. Le 31/03:

 

 

 

 

Et ce jour-là… José est témoin d’une scène aux Ecuries : Jean-Louis a pris son téléphone pour incendier le journaliste de La Montagne !

« Nul n’est prophète en son pays et c’était bien le cas. Il avait fait un concert et ça avait été écrit, et il y avait eu un article qui n’était pas terrible. Il avait le journal dans la main et il a décroché le téléphone pour appeler le journaliste de la Montagne : il lui a passé une charge monumentale ! Quand il se mettait en colère, il se mettait en colère. C’est des images que j’ai. Et après il avait dû remonter dans son studio».

 

- Dans ces eaux-ci, peut-être rincé, J.F. Alos quitte le bateau, pas forcement fâché, il restera encore quelques temps «le beau-frère » (non officialisé) de Jean-Louis : les forts caractères Bergheaud ne lui ont donc pas fait peur. Et il continuera de fréquenter Jean-Louis. Ici, en 1989, chez la sœur de Jean-François (photo de sa collection privée). 

A sa mort, Jean-Louis lui dédicacera Taormina.

 

Jean Esnault quitte lui aussi le groupe. Roger évoque le fait que Michelle serait devenue sa compagne, mais aussi les perspectives plus professionnelles qui s’ouvraient pour le groupe, qui ont pu lui faire peur ou le mettre face à certaines limites. Ce groupe, "Clara 2", est parti à Londres (la sœur de J.F. assure que son frère était de la partie) pour enregistrer avec Sheller des jingles pour Europe 1 (pour l’émission de Michèle Abraham ou l’ensemble de la radio). Bernard des Plexiglass a dit à José que l’expérience n’avait pas été terrible, et c’est vrai qu’ils n’ont pas souvent parlé de ce séjour alors que cela aurait pu être fondateur. Dans Platine d’octobre 2006, Murat, qui a un peu mauvaise conscience envers Sheller, affirme quand même que cela leur a permis tenir financièrement pendant 6 mois ! Dominique Cartier, le remplaçant de JF à la basse ne se rappelle ni de Jassy, ni d’Edith Nylon... et même d’aucun autre concert. Par contre, il se rappelle d’avoir roulé dans la neige avec le camion Ford. Il a donc forcément connu l’hiver 80. Christophe Pie prend la place pour l'été, il est en vacances (il  a dit  à deux kolokistes n'avoir jamais été vraiment un membre de Clara - en 2012!).


 

Mais revenons en arrière… sur ce qui amena la signature de Jean-Louis Murat chez Pathé.

Faut-il rappeler ce qui est le plus souvent dit ? Une cassette a été envoyée par un pote taulard, elle arrive sur le bureau de Hebey qui lance un message sur les ondes, et Murat monte à Paris pour trouver Hebey (Marie dans Les jours du jaguar dit qu’ils ont appelé)… Jean-Louis a aussi raconté à Platine que c’était lui qui avait remis à Sheller la cassette à la sortie d’une émission d’Inter, il précise que le numéro de téléphone était sur la cassette. [On prendra peut-être le temps de lister toutes les versions disponibles de l’histoire un de ces quatre... pour le fun ?]

José Pereira a un souvenir qui épaissit le mystère, voici notre échange :  

"J’ai quand même assisté à des points d’histoire. Je ne sais plus si c’était RTL ou Europe 1 mais il y avait eu une cassette qui avait été envoyée, j’étais au courant de ça, puisqu’on y allait tous les jours, on était informé des nouvelles. Et je me souviens d’attendre tard dans la soirée avec mon poste pour écouter Clara. Je me souviens".

- Donc tu as écouté l’émission de Hebey dans laquelle Clara a été diffusé ? Ce n’est pas tout à fait ce qu’on sait, puisque Hebey aurait lancé un appel sur les ondes pour retrouver le groupe…

- Absolument, je suis resté pour attendre que ça passe. On savait qu’ils allaient passer. Si, si. Certain. Je me souviens, J’ai des images d’avoir mis mon poste, j’étais tout seul chez moi. Et je me rappelle qu’il y avait eu une confusion avec le chanteur avec lequel on le compare… [son nom ne lui revient pas]"

- Manset ?

- Oui. Et Jean-Louis ça l’agaçait. Par la voix et cette façon de chanter. Il n’était pas content : "Moi, je suis moi !" Il était cash" [Jean-Pierre : "Perso, j’ai été le premier à la Bourboule à faire le rapprochement, j’écoutais Manset notamment "y a une route" en boucle, avant de découvrir Clara. J’ai encore en mémoire les chansons de Clara, et pour moi le rapprochement était clair. Le même timbre de voix et la même dégaine à l’époque. Oui, pour moi, JLM s’est fortement inspiré de Manset"].

- [je reprécise ce que Murat avait dit, l’appel sur les ondes pour retrouver Clara]

- Non, j’étais au courant que la cassette allait passer".

 

Voilà une information étonnante, même si on peut en minimiser la portée : il est possible qu’il y ait eu une diffusion ultérieure à la première. Serge Pantel nous rappelle qu'Hebey avait l’habitude de diffuser des groupes locaux le dimanche après-midi  dans Poste Restante (ses High School avaient été diffusé deux fois)… Mais Marco nous réoriente vers un indice qu’avait lui-même donné Jean-Louis : son copain Charly (Georges B.) bien qu’installé à La Bourboule (il était originaire du Cantal – Condat) aurait été « un des plus gros dealers français » (Marco dit "le dealer du département, voire de la région, mais un mec extra, le cœur sur la main")… Et Sheller a avoué avoir consommé de la poudre de nombreuses années (On ne sait pas pour Hebey, on peut jouer au Pablo Escobar sans la panoplie complète ! D’ailleurs, il faut se méfier des gentils chanteurs : Yves Bigot dans son livre de souvenirs, dans ces années-là, raconte voir débarquer Balavoine dans le bureau d’Abraham d’Europe 1 pour immédiatement se faire un rail devant les deux animateurs, médusés. On peut aussi citer Dassin, Mort Shuman ou Julien Clerc...)

 

 Il se pourrait donc que Charly, qui "allait jusqu'à Paris avec des gens de la variété" dit Marco, ait pu intervenir plus directement que par un courrier qui n’aurait pas précisé le nom et les coordonnées du groupe, comme il avait offert une première scène à Clara avec le festival de La Bourboule, et pour payer du matériel… On rappelle que les Sales Gosses se demandaient comment Clara pouvait avoir eu l’ensemble du matériel en leur possession. Marco indique même que Charly a pu venir régler le loyer dans les fins de mois difficiles ! On peut avoir une image idyllique de La Bourboule... Mais on l'a déjà écornée dans le première partie, et en plus de Charly, on me rapporte qu’un fils de commerçant est arrêté pour une affaire de cocaïne dans cette période, que tel autre a eu également des soucis, ou encore qu’à Ussel, c'était deux Boubouliens qui venaient commercer le mercredi après midi avec les lycéens, se rappelle Jean-Pierre. Guerre des sources, trafics, commerçants avisés ou avides, sans parler de la période vichyste, la cité nouvelle est aussi un far-west (une ruée vers l'eau pour un âge d'or, de courte durée). On n’ira pas jusqu’à dire que Murat aimait les westerns à cause de cela… 

 

Comme on l’a raconté, Charly semblait déjà surveillé par les forces de l’ordre en août 78, il est vite arrêté et est condamné à une peine de prison - assez courte mais Clara n'en perd pas moins un bienfaiteur. C’est de Charly que Murat parlera plus tard dans « A la dérive » (et non des Plexiglass, cf la partie 2) quand il évoque un copain qui serait mort en ramenant de la marchandise de Colombie sur un bateau (avec deux autres potes). Cela tient peut-être de la rumeur ou d'un racontar cachant un exil à l’étranger… Mais ceci ne nous regarde pas, même si une imagination débridée (on est bien dans le domaine de l’imagination) s’amuserait à relier tout ça à la mésaventure du commissaire clermontois arrêté au moment de récupérer des statues précolombiennes… remplies de cocaïne. C’était en 1986.   PS:  Thierry Soustre indique pour rajouter une couche que JB Hebey avait une maison en Corrèze ou pas trop loin, et il se demande s’il n’avait pas pu avoir une connexion de ce côté-là… sans parler que Jean-Louis était copain avec Faran de RTL, collègue de Hebey dans les années 70… Ardisson avait l’info dans ses fiches, même s'il parle de RMC au lieu de RTL ! (Marco cite aussi le nom de Hervé Muller, l'ami de Jim Morrison).

 

Quand on évoque cela avec les Plexiglass (qui fréquentent les Ecuries à un moment où Charly est peut-être déjà en taule), ils tombent un peu des nues (comme Dominique Cartier) : José «ah ben tu vois, j’étais vraiment loin de tout ça. Je ne suis pas rentré là dedans, et on ne m’a pas fait rentrer non plus. Et je ne voyais pas un environnement trop malsain, même aux Ecuries. On a entendu des histoires de prison mais pour moi, c’était des petits. Ce n’était pas méchant. Je me rappelle de Bernard et Christophe avant le concert au Casino qui m’ont proposé d’aller fumer avec les gens de Clara, mais j’ai dit que je n’avais pas besoin de cette merde pour avoir la pêche sur scène ». Petits larcins, petits trafics, concerts… C’est surtout la débrouille, les membres de Clara et leurs compagnes travaillent… et l’ensemble est loin de pouvoir les faire rouler sur l’or. Les témoignages sont unanimes. 

 

En tout cas, les choses sérieuses ont été lancées :

Marco : "Ca a été laborieux pour avoir le théâtre, mais on a réussi et gratuitement. Une salle plutôt pas mal avec une bonne acoustique, j'étais à la console".

José : « Après, voilà, ça a été rapide. Donc très rapidement, j’ai assisté à la venue de Hebey avec William Sheller à la salle des fêtes de la mairie. J’étais présent. A l’entrée, côté gauche. Je revois Sheller entrer et passer par la latérale côté droit. Habillé de noir, un petit bonhomme. Il était accompagné de sa manageuse, ou... une femme.  Ils étaient là tous les trois. Personne ne le savait, sauf nous, ceux des Ecuries, même si le concert avait été organisé exprès. Si ça s’était su, il y aurait eu plus de curieux car Sheller était au sommet de sa carrière. C’était assez intimiste, les gens assis, peu de monde. C’était un moment un peu solennel, important et nous les petits ados punks, on est resté calmes et bien sages. Il n’y a pas eu d’autres concerts là-bas, c’était occupé par la troupe de Marie-Jo Weldon [cf partie 1] et la mairie avait dû accepter exceptionnellement ».

Jean-Pierre lui se remémore quand même une affluence correcte - et d'une camarade de la Bourboule qui se tourne vers lui pour lui dire ironiquement: « Ecoute, ça, c’est de la musique !". "Sheller and co étaient arrivés en retard, ils se sont tenus un peu à l’écart à droite. Effectivement et ce n’était pas très rock and roll, quelques applaudissements de politesse ». Murat dans Platine ne raconte pas un concert mais une journée entière de répétitions à laquelle les deux Parisiens auraient assisté.

Le fait est que cela a fini par convaincre Hebey et Sheller, qui a gardé des décennies la cassette, avant de la renvoyer à Jean-Louis selon ce dernier dans les années 2000… Sur ce rendez-vous bourboulien, on n’a pas de date précise, malgré les tentatives de trouver des indices dans les mémoires (faisait-il chaud/froid ?, les vêtements etc.). On situera donc l’événement dans le deuxième semestre 79. Il faut ensuite que Sheller embarque la troupe (Clara 2 -avec Alos -  pour Londres).

 

Mais où en étions-nous avant ce flashback embrumé ?  

Printemps 80 ? Dominique Cartier est dans le studio précédemment occupé par JF… et il est venu avec son amie qui deviendra sa femme : Fabienne Assaleix (avec leur rencontre assez récente, elle peut situer l’arrivée à la Bourboule début 1980, mais « il faisait beau », elle s’entend bien avec la sœur de Jean-Louis qui lui trouve un job dans un magasin de sport). Dominique indique que Jean-Louis avait déjà dû lui dire qu’il était un bon bassiste avec les Sales Gosses, et que, de toute évidence, « cela pouvait aller plus loin » qu’avec son groupe punk adolescent, lui qui était déjà décidé à consacrer sa vie à la musique (ce qu’il a réussi : il a joué puis il a occupé des fonctions techniques, parfois sur des tournées mondiales). Jean-Louis l’impressionnait : « Il s’enfermait là-haut, dans son studio avec son grand poster de Marvin Gaye, et il pouvait ressortir avec un album entier. Il nous faisait écouter, Alain faisait des solos, je travaillais les lignes de basse et voilà ». Ca représentait quand même un saut dans le vide pour lui et il avait vu comment Clara fonctionnait : « Quand on est monté les premières fois, j’ai vu comme c’était dur pour les membres du groupe. Jean-Louis, il se débrouillait, il était du coin, il avait de la famille, mais les autres… c’était la débrouille. Et voilà, ce n’était pas un groupe, c’était le projet perso de Jean-Louis, on le savait». Par la suite, il ne se rappelle pas avoir reçu de l’argent pour des concerts : « on m’emmenait, on me ramenait. Je me rappelle de Marco qui vivait là aussi, le frère de Jean Esnault, Henri, qui venait souvent, Sergio Brut, le propriétaire. Je n’ai pas de souvenir d’ados, à part Christophe Pie qui venait écouter, il ne laissait pas entrer tant de monde que ça. Jeannot, je n’avais pas l’impression que ça le branchait plus que ça. Il avait ses activités à côté, je le revois avec son grand imper, et son cocker, très clean ».

Cette arrivée suscite la création de Madame Atomos, un groupe de filles pour « faire le support », peut-être plus en adéquation avec Clara que les ados vociférants de Plexiglass. Marie Audigier est au clavier, sa sœur Agnès à la batterie, et Fabienne à la basse. Comme d’habitude, les ados sont témoins : José « Un groupe de filles, oui, je me souviens que j’étais là quand elles avaient démarré le groupe, je me souviens de la nouvelle qu’elles montaient le groupe. Après je n’ai pas trop de souvenir de concerts. Il y avait un synthé. Marie était très dynamique, Jean-Louis, s’il a pu tenir le choc, c’est qu’elle était là ». Dominique : « j’avais appris quelques lignes de basse à Fabienne, mais trois fois rien. Ca n’allait pas trop loin. Ca a été sa seule expérience, même si elle joue encore un peu de temps en temps". 

Agnès, quelques temps plus tard, représentante de la team Education nationale bien fournie dans la famille rock clermontoise

Un petit cadeau de Dominique : un aperçu du jeune trio qui était bien dans l'air du temps:

- 12/07/80 : Serge Pantel : « Je crois me rappeler d'un concert en Corrèze organisé par Mickey "La Graula" avec High School, Fromage ou Dessert - le premier groupe de Papelard qui connaissait bien l’organisateur- et ... Madame Atomos ». Un autre membre des High School, Thierry Soustre, a un souvenir plus précis : il allait être papa, le groupe était aussi programmé le lendemain en Haute-Loire, et il a passé une nuit blanche pour passer un moment avec sa femme avant de repartir. C’est lui qui fixe la date au 12/07. « Il y avait dix groupes, car ça devait durer de l’après-midi jusqu’à minuit. Ils n’en avaient pas trouvé assez, et c’est moi qui ait rappelé Clara pour leur proposer de jouer, et ils sont venus avec le groupe de filles ».

L’organisateur « Mickey La Graula » tenait un bar que les locaux appelaient « la Graula » et la discothèque «L’écureuil» dans le même lieu, au bord du lac de la ville de Marcillac La Croisille, charmant lieu de villégiature, près d’Egletons. Il organisait donc des concerts, High School était déjà venu souvent et ils avaient même enregistré leur disque dans le village et fréquenté la discothèque. « Mickey était fou de musique, aimait chanter, il a repris une affaire sur Clermont et a eu un grave accident de voiture » me raconte JP Haddou. Les Madame Atomos n’ont pas beaucoup de souvenirs, sauf du lieu magnifique et pour Fabienne, de sa peur qui faisait tambouriner son cœur sous son tee-shirt (elle nous raconte elle-même ce souvenir qui avait été raconté chez Didier Le Bras par Dominique)Thierry Soustre lui dit que la météo est épouvantable, ce qui  oblige à quitter le charmant espace de loisirs de Marcillac, qui a été tout clôturé de palissades, pour une salle des fêtes. Thierry donne le chiffre de 1500 personnes qui se seraient déplacées. Dans nos critères actuels, l'affluence peut être jugé excellente pour un festival sans têtes d’affiche nationales, mais le double était attendu, et Madame Atomos et Clara jouant l’après-midi, l’ensemble des spectateurs n’était peut-être pas encore là. On me confirme l’anecdote racontée par Dominique Cartier chez D. Le Bras : « L’auditoire, comme souvent pour les premières parties, n’était pas très attentif. Jean-Louis monta sur scène pour apostropher le public et leur rappeler le respect dû aux musiciennes! ». Comme Serge, Thierry a beaucoup aimé Passions privées et était là à Clermont pour le concert, avec Jérôme Pietri, Christophe Pie, et « c’était vraiment excellent », mais il n’a plus eu l’occasion de rencontrer Jean-Louis. Thierry, qui était prof, a continué les groupes de bal et depuis 30 ans est avec des compos avec les Doc Martine. Il a un studio et se consacre toujours, à l’heure de la retraite, à la musique.

 

 

- C’est bien tôt la fin de notre histoire… Laissons parler Jacky Stadler  (cf l'article précédent)  pour lancer le dernier épisode : 

"Je vais essayer de fouiller dans ma mémoire pour parler de ma relation avec Jean-Louis.

Je l’ai connu dans les années 70, en 75/76 je pense,  à vérifier. C’était un proche copain d’un de mes amis auvergnats venus s’installer à Thonon les Bains, Gérard Guillaume, malheureusement décédé également. Ils étaient tous les deux de La Bourboule et donc on a fait connaissance. Il me semble, mais à vérifier, que l’on s’est rencontré la première fois à Thonon avec Gérard.

Si mes souvenirs sont bons, il était avec sa première femme, (Martine ?? [Michelle] pas sûr que je ne confonde pas avec celle de Gérard !!), son fils et le fils de Gérard également.

On a bien flashé et finalement on s’est retrouvé à aller régulièrement, pendant les vacances, planter la tente à la Bourboule.

A l’époque, Jean-Louis Bergheaud habitait avec des potes dans une maison, je crois familiale, où on a pu participer aux débuts de Clara.

[épisode du concert vers Annemasse racontée plus haut]

Ensuite j’ai déménagé à Reignier (7 kms plus loin !) en mai 80 et j’ai eu l’idée d’organiser un festival dans un lieu super, La Plaine Des Rocailles, un endroit truffé de blocs erratiques datant du glacier qui se trouvait dans le lit de l’Arve actuel (il y a quand même quelques milliers d’années !), bordé de pins parasols et surtout avec un bloc plus gros que les autres (le Crêt Pelé) au pied duquel on a installé notre scène pour le premier numéro du Festival des Rocailles le 5 septembre 1980 avec en vedette : Ultime Atome, évidemment.

Tout s’est bien passé, donc on a remis ça l’année d’après avec Wapassou, Clara et Madame Atomos. Une partie de Clara, avec Jean-Louis évidemment, a dormi chez moi comme lors du premier concert et une autre partie sous la tente. Je ne me souviens les avoir payés, défrayés oui, mais on s’entendait tous bien donc c’était beaucoup pour le fun. Jean-Louis était beaucoup plus cool, même si son mauvais caractère était déjà là ! Le festival a toujours été autofinancé, et pour pouvoir l’organiser l’année suivante, on organisait des bals tous les samedis, des réveillons du 31 etc.. En gros on ne roulait pas sur l’or.

On a quand même réussi des magnifiques programmations (Catherine Lara, Les Rita Mitsouko, Jacques Higelin, Les Béruriers Noirs ou Noir Désir) et ça a duré pendant près de 20 ans ! (En 1989, j’ai programmé MANIACS, le groupe de Stéphane Reynaud [qui avec The Needles de Fred Jimenez étaient les deux groupes qui marchaient forts dans le bassin lémanique]

- Quoi ? Septembre 1981 ? Mais c’est une information totalement étonnante ! Après son premier 45 T !!

- Je suis sûr à 100 %"

Cette certitude - assez représentative des difficultés de la récolte de ces témoignages - qui constituait un scoop a été transmise notamment à Dominique Cartier qui est prêt à admettre cette date… Mais en retombant sur le travail de Matthieu sur ces événements, et notamment des articles sur l’édition de 1981, les certitudes de Jacky se craquellent et il parle alors de l’édition de 1982 avec Bill Deraime ! Or là, c’est totalement exclu ! C’est donc bien en 1980, même si la presse ne parle pas de Clara, que le groupe atteint la Haute-Savoie, face caméra / coupez (il semble toutefois que "Le cafard" n’évoque pas cet épisode, mais des souvenirs plus anciens).

Un article sur 1981, les recherches sur 1980 faites par Matthieu n'ont rien donné. Le festival a bien évolué ensuite, et une nouvelle équipe a essayé encore il y a peu de reprendre le flambeau. 

Le lieu :  avant/après  et pendant 

 

 

Malgré ce site bucolique et paisible, un violent crêpage de chignons va survenir entre Clara et Madame A. 

Ce qui s'est passé là a été raconté dans le texte promo du LP Murat de 82 par un autre Haut-Savoyard, Gérard Bar-David (le gig avec Les Dogs était mentionné, mais on n'avait pas de date-cf article précédent...)

« Clara partageait la scène et la vie avec Madame Atomos, composé des nanas des musiciens. […] Clara monte à Paris pour un concert aux studios [RTL]. Mais un soir de festival dans les Alpes, les deux groupes splittent simultanément : le bassiste et la bassiste se sont esquivés de concert."

Que s’est-il passé ? Dominique nous raconte que ça a été violent avec Jean-Louis. « Il m’a engueulé et je l’ai envoyé chier. Je suis un peu plus grande gueule qu’Alain. On m’a dit que ça avait peut-être été suite à un truc avec ma femme [ils sont toujours mariés et elle est partie avec lui], mais il m’a bien frappé. Il a failli me casser le bras. Quand j’étais à ma voiture, j’ai pris un grand coup de pied de Charley. Ca, je m’en rappellerai toujours. Il était violent quand même un petit peu. On m’a raconté qu’Alain avait pris la basse, et Clara a pu jouer [premier concert en trio!!?]… mais pas Madame Atomos, puisque Fabienne s’est enfuie avec moi, c’est elle qui conduisait ». Fabienne se rappelle, quant à elle, de Marie et Agnès qui étaient bien remontées contre elle également, et finalement qu'elle était soulagée de ne plus être dans cette ambiance. « On était très jeunes, on était un jeune couple, ça faisait beaucoup, on vivait tous ensemble, c’était dense en émotions diverses et variées ». Le tout bien sûr avec un peu de fumettes pour embrouiller tout ça (mais rien d'autre, précise Dominique).

Dominique : « Je n’ai jamais récupéré tout mon matos, j’avais laissé une basse toute neuve sur laquelle je n’ai jamais joué (bon, maintenant, j’en ai une trentaine, ça va)… Il était comme ça, le Jean-Louis. Un bon voleur »...  Pour finir sur une blague, quoi que... Cela ne pouvait pas marcher de toute façon entre Jean-Louis et Dominique, ce dernier  n'était pas un auvergnat, ni même un montagnard... mais un chti! 

Après, Dominique rejoint Nuit Blanche avec JF Alos à la guitare, qui finit là aussi par en avoir marre, et c’est la création de FOLAMOUR qui fut une belle aventure durant 15 ans – découverte du Printemps de Bourges et tournées européennes. Spliff évoque « Un chanteur hors du commun [entre] Jim Morrison et Graham Parker ». Le couple Cartier reste proche un moment de JF et de sa campagne d’alors, Françoise Bergheaud. La hache de guerre est enterrée pour un seul soir de 83, : Murat vient jouer avec Nuit Blanche, Armée Rouge lors de la soirée de lancement d’un disque de Tachycardie de Patrice Papelard au Club 3000… On a déjà évoqué les bœufs, certains soirs avec Murat, qui avaient lieu là bas avec Jack Daumail. Dominique est resté longtemps en colère contre Jean-Louis, coupable aussi à ses yeux de lui voler sa ligne de basse sur « La débâcle » dont la musique était bien esquissée dans une chanson de Clara « Balle de ficelle ». Murat, par contre, lui adressait par ami interposé - Eric Toury- des mots doux teintés de sa nostalgie bourboulienne : « Dominique est le meilleur bassiste avec lequel j’ai joué ». Ce n’est pas pour autant qu’il l’a invité lors du concert Clara pour les koloko, Dominique y serait allé avec plaisir. Ces petits mots doux m’évoquent ceux que Murat prononçait aux oreilles des journalistes leur attribuant, les uns après les autres, le talent et le mérite d’être un jour son biographe officiel. D'ailleurs, pour Marco, c'est clair : "il n'aimait aucun journaliste!". 

       EN 2017 -    site internet de Dominique avec   des morceaux de Clara dont "balle de ficelle"

Sur cet épisode, terminons sur un souvenir plus gai du encore tout jeune Christophe Pie. Tout en indiquant qu’il avait dû faire 2/3 concerts seulement avec Clara - on en a donc trouvé deux -, dans le petit lait musical, celui qui était un peu complexé par sa taille, racontait que ce soir-là, un très grand gaillard, barbu, cheveux longs, impressionnant, l’avait comparé à John Bonham… et il n’avait pas osé lui demander qui c’était ! Il est allé demandé quelques minutes plus tard à Jean-Louis et Alain. "Le batteur de Led Zeppelin"... ah ok… et il est devenu par la suite, comme pour nombre de batteurs bien sûr, l’une de ses références. Mais en ce mois de septembre, il va reprendre le chemin du lycée...  Ce sera de courte durée.


 

Et Jean-Louis disparaît de La Bourboule. Alain y reste encore un peu.. D’après José Pereira, même lui n’a pas de nouvelle….

C'est la fin du début.... 

Epilogue 1 : Si quelques actes de filouterie sont à mettre sur le compte de la bande, la revente du camion Ford a été une très bonne affaire… pour l’acheteur ! Il nous l'avait raconté il y a plusieurs années:  "J'avais été voir le fourgon dans une grand bâtisse vers Issoire, à Sugères, tout le groupe "Clara" était là, ils répétaient et "fumaient" mais ils vendaient le camion car ils arrêtaient le groupe et Murat commençait sa carrière solo ! C'était une grande maison avec une longue allée de platanes pour y arriver. Marie nous avait offert de la liqueur de mûres ou framboises qu'elle faisait elle-même. C’était l’été. J'avais acheté ce fourgon 7500 francs, je l'ai aménagé en "camping car" : isolation, lit pliant, table, et déco, j'ai fait les bords de mer de la moitié de la France avec, ensuite un copain me l'a racheté 12000 francs 2 ans plus tard ! c'était une bonne affaire ! ». Fred retrouva Jean-Louis quelques temps plus tard. Ils étaient presque voisins quand Jean-Louis habitait rue Jean-L’Olagne. « On se trouvait souvent aux puces " brocantes " place du 1er Mai à l'époque puis aux Salins ». Vu que des répétitions à Sugères ne disent à rien à Dominique Cartier, il est possible que cette épisode date de l’été 1981, et que Murat répétait non pas avec Clara, mais avec Alain et d’autres amis.


 

Epilogue 2 : 7 Juillet 1981, le 45 Tours « Suicidez-vous le peuple est mort » sort.

Alain Bonnefont a participé à l’enregistrement mais Jean-Louis juge bon de faire table rase du passé dans un article signé par Jacques Moiroux et Agnès Audigier, paru dans le fanzine local lu par les musiciens du coin  : « j’en avais marre de bosser avec des gens qui foutaient mes morceaux en l’air »… même s’il dit "vouloir être entouré de musiciens, forger une bonne condition de vie de groupe ».

Voilà, le Jean-Louis devenu Murat plein de contradictions est déjà là…

Le rock Bourboulien (Partie 3- Episode 2) : clarté sur Clara

PROLONGATION CROCHET DEBORDEMENT sur 1982- "C'EST LES SOLDES SUR L'INEDIT" CAR VOUS AVEZ ETE SAGES-  -  pas gentils en revanche car je n'ai pas eu beaucoup de commentaires.

Avec la sortie d'un disque, le plus dur  n'est pas fait... On a déjà parlé d'un certain nombre de choses ici mais un document supplémentaire mérite d'être rajouté concernant JB Hebey.

Voici ce que François Ravard raconte dans son livre de 2021 écrit avec P. Manoeuvre (qu'Hebey ne porte pas dans son coeur; il le mentionne défavorablement dans Coups de tête en 2015)

 

Il est donc indiqué que Hebey propose au manager de Téléphone de rentrer dans les affaires du groupe et en échange de diffuser plus souvent leurs morceaux ! Une petite recherche sur internet vous permettra de voir rapidement que la sous-édition n'est pas vraiment faite pour cela (cette petite page me semble intéressante) et qu'il s'agit d'une filouterie. Que certains deals se fassent entre radio et labels, certes, mais qu'un animateur essaye de se sucrer, c'est autre chose! Il est mal tombé, Ravard est un malin, on a eu l'occasion de le souligner dans notre article sur les années Virgin : Téléphone est l'un des premiers groupes à conserver ses droits d'édition et Ravard s'installe dans le même bureau que Philippe Constantin, le célèbre éditeur, en 1979 (et il s'est aussi formé auprès du célèbre Jacques Wolfsohn, éditeur de Johnny - notre article sur lui-, Françoise Hardy, et Dutronc !). 

Je pense qu'il est utile de reciter ce qu'on disait en  février 2015 sur le blog (cet article reprenait déjà une interview de 2012) : 

"Concernant HEBEY, dont une retranscription d'interview téléphonique de près de 10 pages figure dans Coups de tête, on avait peu d'informations. Mais pourquoi doit-on prendre ses déclarations avec recul? (Bataille ne fait, lui, aucune enquête journalistique pour mettre en perspective ce portrait peu flatteur humainement dressé par Hebey). 

MICHEL ZACHA nous avait déjà éclairés et je lui ai demandé de réagir. Il ne fait pas partie du "cercle rouge" des amis de Murat, selon l'expression de Sébastien Bataille, donc pas d'intérêt dans l'histoire.

Voici donc ce qu'il nous disait en mars 2012 (il est curieux que Bataille ne l'évoque pas, puisque ça se trouvait facilement sur google) : 

Concernant Murat, un flot de questions : je n'avais pas tilté sur ce label "sumo"... un label mais qui ne faisait ni production, ni distribution? donc à peu près rien?

ZAC: C'était justement le label qu'avait créé J.B. Hebey pour coincer Murat (contrat de cinq ans, édition et tout le bazar... sans aucune structure conséquente). En effet, il avait été l'un des premiers à avoir entre les mains le 45 tours "Suicidez-vous le peuple est mort ". Murat à l'époque ne connaissait rien au showbiz et mettra plusieurs années à s'en débarrasser.


- Constantin n'a pas joué de rôle à ce moment là ? Où bien était-il le supérieur de Dejacques?

ZAC: Dejacques qui était un free-lance arrivant en fin d'une longue carrière, et déjà malade, avait accepté la sécurité d'un poste de directeur de la production française salarié chez EMI. Constantin, lui, gérait les éditions. Ils faisaient partie de ces quelques rares personnes infiltrées dans les structures rigides du "métier" de la variété qui avaient de l'oreille, un véritable amour pour les créateurs et défendant véritablement les artistes sur le long terme.

Des alliés et des amis : en 1976 le directeur artistique était Michel Poulain (Michel Bonnet directeur général) qui, intelligemment, nous laissaient faire. EMI avait du blé à l'époque, car l'argent gagné avec les Beatles... ou Tino Rossi restait dans le secteur du disque et servait à produire de nouveaux talents et pas à engraisser des trust mondiaux. C'est justement grâce à ce système qu'ont pu exister chez Pathé de gens aussi différents que Manset et Yves Duteil. l'intégralité de l'interview de ce grand personnage de la musique, ami de Desproges, Choron, Kent, Higelin....

Voici ce qu'il m'a écrit après la lecture des propos d'HEBEY, avec une anecdote sur Julien Clerc (ils ont joué Hair ensemble).... :

"Décidément Jean-Bernard Hebey est un... !! Son interview pue. Ce mec n'a jamais rien compris au rock'n roll. C'est le show bizz dans toute son horreur, celui que j'ai fui toute ma vie, celui qui a tué mon ami Constantin. Ses critères de "réussite" sont d'une bêtise insondable. Du fric, un "arrangeur", des requins de studio payés à la séance, avec quart d'heure syndical et tout le toutim. Puisque Hebey parle de Julien Clerc, je me souviens d'une conversation, à la table du resto où allaient dîner les ingé-sons et les musiciens quand ils travaillaient aux studios d'EMI, Pont de Sèvre. Julien était en train d'enregistrer et son arrangeur, le célèbre Jean-Claude Petit a eu cette aparté qui résume tout : si seulement Julien ne jouait pas du piano dans ses chansons… Beuurrk ! disais-je.

Un monde de "professionnels" dont le seul but est de se faire le plus de fric possible en pressant le citron, pardon les "artistes". J'n'ai pas trop envie d'en rajouter.

La seule VÉRITÉ puisque moi, j'y étais, c'est que, pendant toute la durée de l'enregistrement des fameux 6 titres (Murat - Sévices amoureux - Cassis mouillé - Les hanches de daim - Les militaires - Le cuivre) au studio de Flexanville en 1982 avec Vincent Chambraud, et pendant les mixages au studio 2 d'EMI avec Claude Wagner, je n'ai JAMAIS VU Jean Bernard Hebey. Point barre.

Qui était mon directeur artistique avant de diriger l'artistique d'EMI ? Claude Dejacques.

Qui était mon éditeur chez Pathé Marconi, avant de devenir mon ami et complice pendant des années ? Philippe Constantin. Et c'est donc Claude Dejacques et Philippe Constantin qui ont tout fait pour que Bergheaud se débarrasse de Hebey et de SUMO (même le nom du label est révélateur).

Qui était allé enregistrer en 1973 son deuxième album dans un nouveau studio complètement inconnu à l'époque, "The Manor" que venait d'ouvrir un autre inconnu: Richard Branson ? Ma pomme ! Qui est-ce qui a créé, rue de Belleville, "Clouseau Music" en 1978, financé par… Richard Branson, dans le but de créer la première tête de pont "Virgin" à Paris ? Philippe Constantin.

Ce n'est donc pas par hasard que Murat, avec son caractère de cochon et la réputation qui le précédait ait été reçu et signé par Virgin, qui lui a laissé TOUTE SA LIBERTÉ ARTISTIQUE et ce, pendant des années et sans parler "fric". 

La boucle est bouclée non ? et Hebey ferait bien lui aussi de la boucler. :-)

Le seul jugement impartial que porte Mr SUMO sur un de ses confrères, c'est quand il parle de ce faux...  Philippe Manoeuvre ! Il faut dire que Jean Bernard Hebey est un connaisseur en la matière".

Hop, on renvoie tout le monde à dos ! Salutations à Michel Z. qui coule une retraite heureuse! 

Encore une précision inédite : depuis 2012, depuis que le rôle de  C. Dejacques a été mis en lumière ici, je m'interrogeais :  pourquoi Murat ne parlait pas de ce passage et de l'intervention de ce grand personnage dans sa carrière, celui qui a travaillé avec Barbara, Gainsbourg, Bardot, Yves Simon et tant d'autres (Boby Lapointe que Murat aimait) ?  Une hypothèse assez évidente : ça a été peu couronné de succès et il ne voulait pas de cette affiliation à la chanson française des années 50 et 60 (même si Claude s'est occupé d'Higelin également) ?  Jean-Claude Pietrocola, qui s'occupait de Murat à Lyon lors d'une journée promo en 1982 dans le cadre de son rôle de délégué pour le quart sud-est de la maison de disque me confirme mon hypothèse (il était également manager de Nilda Fernandez, après s'être occupé du rock givordain-super reportag en lien) : 

- Ils ont signé pratiquement en même temps chez Pathé-Emi, et c’est Claude Dejacques qui les a fait signer. Il avait fait un appel à l’intérieur de la marque EMI FRANCE pour créer « l’atelier du coq » pour réunir ses jeunes talents. Et on peut dire qu’il ne s’est pas trop gouré. Nilda F., Jean-Louis,  Sapho, Jacquin...  Et donc moi j’ai rencontré Jean-Louis Murat 3 ou 4 fois, je l’ai rencontré sur Lyon, sur Paris. C’était au début des années 80. C. Dejacques, c’était un grand producteur. C’était un personnage, un écrivain, il avait fait l’Indochine, je ne sais pas s’il n’avait pas été pris à Dien Bien Phu… Et il s’était évadé en restant 3/4 jours sur une montagne de cadavres, et il est rentré à pied en France, en passant par le Tibet ou je ne sais où, mais il en imposait..

- Il apparaît dans le film sur Gainsbourg, en personnage assez sage, et dans son livre sur la  chanson, assez sobre… Enfin, ce n’était pas Delon...  En tout cas, il a disparu des biographies officielles de Murat

- Et oui, on l'a oublié vite, Claude, il a écrit 5/6 bouquins notamment La nasse où il parlait de sa guerre, de cette bande de cinglés. C’était un personnage qui était connu, reconnu et apprécié. Et JLM,  il était comme on l’a toujours connu, il avait ce phrasé,  ses idées. Ca détonnait. Et Fernandez et lui, ils avaient un peu le même concept dans la tête, les idées, leur façon de voir les choses, de penser et de s’adresser aux gens, il y avait zéro concession.

- Qui était ce Jacquin?

- Un Auteur compositeur interprète du Gers, qui faisait du fois gras et vu qu’il crevait de faim, il montait à Noël et tout le personne lui achetait des foies gras ! Ah le show-business de l’époque , c’était quelque chose!

- Jean-Louis aurait dû faire un trafic de Saint-Nectaire ! On parle plus d'Hebey que de Dejacques dans le parcours de Murat… Qu’est-ce que vous pensez ?

- Oui, mais celui qui a fait signer son premier disque à Murat, c’est Claude Dejacques. Il y avait "Suicidez-vous le peuple est mort", et il avait deux autres disques dans mon souvenir.  Bon, après il n’y a pas trop eu de succès pour lui et Nilda, il y a eu plutôt une reconnaissance dans le milieu de la presse. Et c’est après qu’ils ont quitté EMI qu’ils ont eu du succès, et c’était souvent le cas pour pas mal de gens avec EMI.

Avec Pathé, ils en ont tous chié, parce que personne n’en voulait en fait. On avait des attachés de presse très parisiens d’un côté, et puis il leur a fallu du temps pour s’affiner, et être dans le mouv au bon moment, et ils étaient aussi très en avance. Mais Jean-Louis, il a été vachement opiniâtre. Et encore lui, c’était une espèce d’icône d’une beauté incroyable ce garçon, petit à petit les gens ont commencé à s’attacher à lui, et il a eu le succès, il a fait du cinéma. Et il a envoyé chier tout le monde, clairement. Et puis, les gens en ont eu marre aussi, au bout d’un moment, « calme-toi un peu mon garçon ». Mais ça m’a scotché quand j ai appris son décès. On avait pratiquement le même âge, moi, je suis né le 24/01/1950. 

Je me rappelle qu’il avait une chanson qui s’appelait Murat. On était sur Lyon, il devait faire un show case ou un truc comme ça, ça devait être avec Xavier Dubuc, à l’époque, toutes les filles étaient amoureuses de lui, et  on était sorti sur Lyon faire un tour, et ce titre Murat, ça m’avait plu et moi, je lui chantais à tue-tête dans la rue, [de manière martiale] comme si c’était le Maréchal de Napoleon, il me regardait, il était étonné.  Il parlait de son village et moi je lui chantais comme si c’était le maréchal qui partait à l’assaut avec sa cavalerie!  [Jean-Claude fait une petite confusion dans le thème de la chanson]

 JC Pietrocola et Factory, et un autre musicien du coin qui à la retraite du côté de Pocé-sur-Cisse. article progrès

Je pense qu'on s’est vu pendant 2/3 ans. On a eu des discussions. Il était toujours très critique sur les gens. Il pensait que Claude Dejacques était vieux, c’était en partie vrai… en retard sur tout ce qui se modernisait et lui était très en avance. Mais ce n’était jamais péjoratif, méchant. il avait une analyse qui était plutôt bonne du milieu".

 

Il faut s'arrêter un jour, mais encore un petit bout d'article pour charger la barque d'Hebey, qui  dit dans le Bataille que le couple Murat/Marie se l'est coulé douce à ses frais un certain temps. Dans Platine déjà cité, c'est  Michelle Abraham que Murat remercie pour lui avoir permis de manger!

Saluons aussi Yves Bigot : 


That's all folks!

 

SOURCES

Interviews:

- Roger et Marie-Louise Giraud, entretien le 23 mai 2024 à la Bourboule + phoner en décembre 2025
- José Pereira, phoner en novembre  2025 et messenger durant plusieurs semaines
- Jean-Pierre Gougnot, échanges sur messenger entre 2022 et 3/01/2026 (dont échanges avec José)
- Dominique et Fabienne Cartier, phoner en décembre 2025
- Marc Lespinasse, entretien en juillet 2025 pendant l'étape du Tourmalet ! (merci d'avoir raté ça pour moi)    - Jean-Claude Pietrocola : phoner le 15/05/2024

Un grand merci pour votre disponibilité, notamment José qui a accepté d'exercer longuement sa mémoire. Ca a été agréable et émouvant de se sentir presque membre de la bande de La Bourboule durant quelques jours !

Merci pour les échanges via messenger, téléphone ou whatsapp, et la confiance accordée depuis plusieurs années pour certains : Christophe Adam, Serge Pantel, Jean-Paul Haddou, Jacques Moiroud, Thierry Soustre, Patrice Papelard. Et aussi Caroline Fournier (Alos), Christine Blanc, PJ Fontfrede, Anne-Françoise Sarger (une grande pensée pour vous), Fred Cohendy, Patrick Vacheron, Eric Morata (Les Sucquets), Eric Romera, Eric Toury, Christophe Rivet, Christian Lacroix (merci pour les Calexico!), et ceux qui prennent le temps de répondre comme Vincent Lamy (Eddick Ritchell d'Au Bonheur des dames), Philippe Manœuvre, JW Thoury de Bijou, Francis Zegut.

Merci Malika pour les infos médicales.

Merci particulier à Florence D. pour le soutien constant et les relectures.

Special thanks à ne jamais oublier : Pascal Loyer, sans qui tout aurait été différent et  Matthieu Guillaumond, encore totalement partie prenante, 10 ans après. Son travail (les articles publiés, les documents et l'amour des musiciens auvergnats qu'il m'a transmis) m'aide toujours aujourd'hui, et son esprit de liberté et d'intégrité absolue est une lanterne toujours vive pour me guider dans les tempêtes. 

 

Archives: 

  • Une histoire du rock - Clermont à Ferrand, 50 ans de bruits défendus à Bib City,  Patrick Foulhoux, 2013, un, deux...quatre Editions culturelles,   et les articles de Patrick pour 7 jours à Clermont
  • Les jours du jaguar, Pierre Andrieu, Le boulon (entretien avec Marie Audigier, Alain Bonnefont)
  • Jean-Louis Murat : coups de tête, Sébastien Bataille, Ed carpentier, 5 février 2015
  • « Sorti de l'auberge » : Interview sur Dolores", Richard Robert,  Les Inrockuptibles, no 71,‎ septembre 96 (une grande pensée pour lui également, notre chanteur de Terres de France sur Aura aime Murat
  • Emission "Top Bab",  Canal Jimmy avec P. Manœuvre (Mars 2000)
  • Emission radio "les Nocturnes" RTL, avec G. Lang (2009) 
  • Le Ramasseur de myrtilles, sélection d'interviews radio et télé, Patrick Ducher
  • Un autre monde, Yves Bigot, Don Quichotte édition, Avril 2017
  • "Couleurs Murat",  Bayon, article de Libération, 15/02/88
  • Revue JIM, journal intime du massif Central, N°4 -printemps 2003
  • Revue Platine, octobre 2006
  • Le petit Lait Musical de Christophe Pie (radio campus). Merci "p'tit Varrod" Thibaud Dechance (j'attends toujours ton petit mot sur Matthieu si ça te dit). 
  •  Rappels : mémoires d’un manager, François Ravard avec Philippe Manœuvre, Harper Collins,  2021
  • Les archives de La Montagne, Le Semeur hebdo qui ont été scrutés par Matthieu.
  • Merci à la Fanzinothèque de Tours, le groupe facebook "les irréductibles" , le site 45vinylvidivici.netRock Made in France,  et les sources disséminées via liens hypertextes dans les articles
  • ... et le contenu du blog de Pierrot [google et "surjeanlouismurat + mots clef" est mon principal outil], souvent utilisé et pas toujours cité!  A relire l'interview exclusive de Françoise Hardy : https://www.surjeanlouismurat.com/article-inter-vious-et-murat-numero-4-francoise-hardy-jean-louis-murat-2024-deces.html

 

[Merci à ma famille pour sa tolérance extrême, et à mon talon d'achille droit]

Un petit commentaire, ça fait toujours plaisir! A vot' bon coeur!

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #inter-ViOUS et MURAT, #vieilleries -archives-disques

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Publié le 13 Janvier 2026

L’objectif de départ de ce travail était plus réduit mais comme j'ai glané quelques éléments, voici donc une troisième partie sur Clara, avec un travail d’archives, et des témoignages inédits (certains éléments figurent dans les épisodes précédents 1 et 2).  Poursuivre la constitution d’une chronologie, débutée dans la première partie, était aussi intéressant. Quelques trouvailles sont encore au programme,  mais je renouvelle l'avertissement : la majorité des témoignages  reviennent du diable vauvert, d'un temps sans appareil photo toujours dispo, sans internet. Ceci reste un "work in progress" sur une matière molle, vaporeuse, légère et... incertaine.  J'ai laissé d'ailleurs quelques éléments pour le montrer clairement, et dans l'espoir que cela puisse raviver des mémoires, d'autant plus que j'ai aimé me perdre dans certaines impasses qui amènent à découvrir d'autres aspects de ces années-là (les bals, les discothèques, les groupes).  Sur certains points, je m'adresse autant aux musiciens clermontois et amateurs d'histoire du rock qu'aux fans de Murat. 

PS : la liste des concerts des Clara est sans doute loin d'être  complète (Crous Dolet? Yenne?...). PS2 :  Merci de laisser des commentaires!

 

Jean-Louis Murat :

« Je sortais des groupes punk. Dope, overdose, j'étais pris là-dedans. J'étais déjà une sorte de rescapé. Les séjours à l'hosto, les trucs extrêmes, j'ai donné. Théoriquement, je n'aurais pas dû m'en sortir… Et je m'en suis sorti avec ce "Suicidez-vous le peuple est mort", qui était une façon de dire : à quoi bon chanter, le public n'existe plus. Il n'y a plus d'oreilles pour toi. Trente ans après, c'est encore pire » (Télérama 2014).   

 

Voilà comme précédemment une citation alléchante pour entamer un article sur cette période, mais les lecteurs attentifs de la partie 2 auront constaté que les propos de Murat, tout comme la mémoire de chacun, sont des éléments à manier avec délicatesse… si bien qu’on pouvait croire que Jean-Louis avait rendu impossible toute biographie qui s’appuierait sur ses interviews. En tout cas, on l’a pensé ici, même si au bout du compte, avec certaines récurrences et en retirant un peu de l'esbroufe et de la poudre aux yeux pour journalistes, le syndrome de la mythomanie n’est clairement pas attesté - la tentative de le démontrer de Sébastien Bataille était vaine (ou peu convaincante). Cela n'empêche pas quelques arrangements avec la vérité, avec le côté grande gueule médiatique en sus... Pour autant, on ne revendique pas, loin de là,  d'avoir établi toute la vérité. Aucune âme d'archiviste n'a été trouvée dans les personnes interrogées et  certaines fumées semblent avoir nui de leur propre aveu à la mémoire de celles-ci...

 

On débutera par une première date tout à fait fiable : 11 mars 1978. Ce jour-là a eu lieu, et ce n'est pas au doigt mouillé, c'est avéré, le décès de Claude François. Pour le reste, c'est à voir : à La Bourboule, on aurait fait une « Grosse java » pour fêter ça. C’est aussi pour ce genre de remarques que Jean-Louis doit être classé dans les rockers… (Deux Plexiglass feront hurler leurs amis en 1980 le jour de la mort de Joe Dassin en criant « Joe Dassin est mort, vive les Rolling Stones », les chats ne font pas des chiens).

 

Quelques rappels sur des choses déjà évoquées :

- Printemps 78 : premières répétitions durant les vacances de Pâques (selon Alain Bonnefont).

- Concert pour se tester avant le grand événement (à la MJC selon Marco, mais il est possible qu'il ait eu lieu en-dessous du casino selon J.P. Haddou).

- Eté : Clara profite du buron des Pardons (Lieu-dit à la Bourboule), qui appartient à son ami Jean-Pierre Tatry. Il le citait en sa présence lors du concert "Clara" du KOLOKO 2013! Sa sœur Christine, qui a assisté à quelques concerts de Clara, confirme l’année. A propos de son frère et de Jean-Louis, elle dit : « des amis d'enfance, deux forts caractères, avec les mêmes valeurs, qui s'amusaient à se contredire. Ils se tenaient tête, souvent fâchés mais jamais très longtemps. Ils se connaissaient par cœur ». Christine se rappelle de Jean-Louis en supporter de la course cycliste.

Petite digression.... ou pas  :  des courses ouvertes aux professionnels avaient lieu jusqu'en 1954, avant 18 ans d'arrêt de la pédale dans la haute vallée de la Dordogne. En 1972, l'Union Cycliste La Bourboule-Le Mont-Dore est créée ainsi qu’un événement, «La nocturne des commerçants». Jean-Louis a donc sans doute soutenu Joël Bernard de l’équipe CR4C qui l’emporte le 06/08/1978, Jean Tiberghien (de l'UCBMD) victorieux le 04/08/1979 ou Jacky Portejoie (ACVSY) le 02/08/1980. Mais cette création tardive de clubs a peut-être joué un rôle décisif dans l’histoire que nous contons : da, ns les années 1960le jeune Bergheaud qui discute  musique et du cyclisme avec son pote Marco, « mises à part quelques petites courses » n’a pas pu se lancer dans la compétition sportive  faute de club à La Bourboule. Il l’indiquait devant Pierre Chany, son journaliste sportif préféré, à Nulle Part Ailleurs ! L’existence d’un club cycliste dans les années 60 à La Bourboule aurait-il pu changé l’histoire de la Française Pop ? L’ investissement dans le sport licencié en club aurait-il changé la vie de Jean-Louis ? Aurait-il  développé des capacités de grand rouleur (au vu de son physique) et pas celle de rouleur de...,  ou franchi en tête de peloton le très anonyme Col de la Croix-Morand ? Ou encore, acculé par les médias, aurait-il fini par avouer, devenant un héros des Guignols de l'info :  « Les hasards d’une fatalité malveillante voulurent que, privé de toute connaissance et de toute volonté propre, je fusse amené à user d’artifices étrangers à ma nature, lesquels vinrent troubler l’authenticité de mes forces»... On peut en douter… Pour en revenir aux faits, au début des années 90, une jeune femme qui faisait le catering, juste avant  la montée sur scène, se voit confier par le chanteur qui n'avait daigné parler à personne avant ça, un objet porte bonheur : "une figurine cycliste.  Je l'ai gardée précieusement pendant plus d'une heure."

Pour finir sur le cyclisme et un clin d’œil, l’histoire entre le vélo et La Bourboule est ancienne : elle a été l'une des toutes premières villes d'Auvergne à posséder un vélodrome (exploité par la Société des Casinos). Il était en terre battue et se trouvait sur l'emplacement du centre équestre actuel, le Mont Sans Souci. Une enseigne "Café du Vélodrome" est toujours visible de nos jours (ci-dessous). Selon les archives départementales, il aurait été entièrement réaménagé par la Ville, agrandi et couvert entre 1932 et 1938, le conseil municipal jugeant cette investissement « absolument indispensable à notre station ».

Cette petite étape n’a pas été inutile Elle permet de dénicher une photo de l’abri qui servait de scène pour le Festival de la Bourboule (en vidéo là, sous la neige), et donc de tourner la page, ou la roue vers...

- 28/08/1978 :  le Festival "New Wave Rock" de la Bourboule On ne revient pas là-dessus car un article complet existe. Contentons-nous d'indiquer que le festival est organisé pour offrir à Clara une première scène par un "gros dealer français" (a dit Jean-Louis), qui circulait en voiture pour ne pas se faire arrêter par les gendarmes. Le batteur des Asphalt Jungle en overdose est incapable de jouer. 

P.J. Fontfrède qui a joué ce jour-là m’indique qu’un enregistrement sur bande magnétique aurait été fait… Pour lui, Sergio Brut, le propriétaire des Écuries, était dans l’organisation, mais il ne s’agissait pas du grand ordonnateur. Rappelons que l'article de presse relatant l'événement parle de cent personnes dans le public : le festival "ne paraît pas avoir autant marqué l'histoire de la musique locale que Murat aimerait le laisser penser" et "ne rassembla pas une foule immense" nous disait Matthieu dans l'article. A part les souvenirs des locaux de Plexiglass, aucun autre acteur clermontois interrogé n'a semble-t-il été présent. A noter que La Tour d'Auvergne connaît également son festival en 1982 avec les groupes de Christophe Pie et Christophe Adam notamment et que de nos jours, le Festival L'Arsenik qui a lieu dans le théâtre de La Bourboule se pérennise. On y verra les amis BELFOUR cette année du 17 au 21/02/26 (9e édition).  

 

 

- Automne 1978 : les Écuries (cf partie 2). L’installation du studio avec cabine sera sans doute finie au printemps 79, car Roger Giraud de Plexiglass raconte avoir participé au collage des plaques d’œufs.

 

- Date imprécise : Jean-Louis a une vieille Simca qui les lâche (souvenir de Christine Blanc). Ils achètent une camionnette Ford Transit MK1 d’occasion. On en reparle ensuite.

                            Le modèle exact

- Rapidement, les Écuries ont des visiteurs :

Plexiglass a eu l’honneur de faire l’objet d’un article entier (le précédent), l’histoire était très méconnue. Le lien avec les Sales Gosses est plus documenté mais assez comparable dans la relation avec Jean-Louis, même si eux existaient avant Clara. Christophe Adam (on en a souvent parlé ici) et Dominique Cartier nous apportent quelques éléments nouveaux.

Dominique qui est de 1960 raconte que le groupe se forme au lycée, Jean-François Alos est leur pion, ils sont en classe avec Agnès Audigier, sœur de Marie et Christophe est « très pote avec François Saillard (nous étions ensemble en 4ème), la connexion se fait d’abord par rapport à lui sans doute ». Le tour du petit monde des rockeurs de Clermont est vite fait, tout le monde se connaît. Christophe a rencontré via le club de ski (comme Annie Clavaizolle d’ailleurs) P.Y. Denizot, le fondateur d'Arachnée. Les groupes étant peu nombreux , ils vont vite être programmés sur des gros concerts dont Status Quo. Ils ont 16 ans. Sur cette époque, Serge Pantel (figure clermontoise figurant dans le livre Une histoire du rock à Clermont à Ferrand pour sa participation à High School, Tachycardie et Real Cool Killers) indique qu’en 1977, il ne savait pas s’il existait d’autres groupes à Clermont et que c’était une vraie chance d’avoir connu cette période. On a raconté qu’il était un peu surréaliste de vouloir faire du rock à La Bourboule en 1977, mais Serge relativise : il n’y avait pas beaucoup de concurrence et le public était curieux, les gens venaient voir des concerts. (Le contraste est cruel avec la période que nous vivons, où il faut presque payer pour jouer dans des bars et offrir une musique de fond à des gens en terrasse).

Christophe Adam : « Nous avions dix ans de moins [ou presque] et le premier matériel que nous ayons acheté était deux amplis Ampeg à transistor et un Teisco pour la basse. Auparavant nous répétions dans ma chambre avec des radios bricolées par le frère de Dominique Cartier. Clara était le premier groupe, en dehors des groupes de bals, qui avait du matériel professionnel. La première stratocaster que j'ai vue était celle de JLM, le premier vox celui d'Alain sans parler de l'Ampeg en plexiglass de JF Alos.… La première fois que je suis passé aux Écuries, Jean-Louis était encore avec Michelle, la maman de Yann et Marie était avec Jeannot. Je me souviens très bien ensuite d'un voyage en train avec Agnès et Marie Audigier où Marie nous laissait entendre à demi-mots qu'il s’était passé quelque chose avec Jean-Louis. Je pense qu'à l'époque Agnès était avec notre guitariste Christian Isoard. » Christian Isoard dit Kiki a poursuivi sa route avec Christophe dans Fafafa. Dominique Cartier se rappelle encore avec émotion de lui : « il me manque terriblement, pour moi, il n’y avait pas meilleur guitariste ». Il est mort à 55 ans (on le retrouvait aux côtés de Murat lors du concert pour la Roumanie avec le groupe Steve Mac Queen composé d’Alain Bonnefont, Stéphane Mikaelian, Jérôme Pietri). Son talentueux fils Sam a pris le relais à la cinq cordes.

 

Il y a eu donc plusieurs visites des Sales Gosses aux Ecuries, notamment quand un véritable studio a été aménagé. Il reste une trace de cette fréquentation puisqu'on peut entendre le saxo de Jean-Louis Murat sur un titre des Sales Gosses. Du côté des Plexiglass, Roger se rappelle du temps passé avec eux et de bons moments de rigolade (ils avaient le même âge, les gens de Clara étaient plus vieux), mais Jean-Pierre se rappelle d’un Christophe Adam « d'une suffisance et d'une arrogance extrêmes », un sale gosse, quoi!

 

La relation entre Christophe et  Jean-Louis s'avéra compliquée. On le devine  avec ce que Christophe disait dans Une histoire du Rock... de P. Foulhoux : «  On est devenu super potes avec la bande de La Bourboule. Tout le monde s’est embringué dans la secte de JL Bergheaud. On découvrait une espèce de gourou qui écrivait des chansons non stop sur rouleaux de PQ. Écrire, c’était sa seule obsession. Je découvrais un poète barré qui ne pensait qu’à ça. On s’est retrouvé à faire des maquettes chez lui. Et là, il s’est mis à intellectualiser le truc. Il avait à redire sur mes textes, et gnagnangna gnagnagna». (Rappelons que les Sales Gosses se réclamaient du punk et chantaient « T’en fais pas, bébé, tu as déjà ta place au cimetière!"). Le côté prof de Murat pouvait ne pas bien passer avec des jeunes punks un peu morveux, même si Christophe reconnaît qu’il a participé à sa culture musicale.

 

En tout cas, les Sales Gosses sont contents de pouvoir profiter des installations, de pouvoir avoir des enregistrements permettant peut-être d’assurer leur promotion. Et ce coup de main, Jean-Louis devenu Murat va continuer à le donner. Christophe indique que son nouveau groupe, Armée Rouge, se retrouve à enregistrer au  studio de Flexanville (dans le livre, c'est marqué Herouville, mais c'est une erreur puisque Murat a enregistré le disque LP Murat dans le premier) par son intermédiaire puis qu’il les emmène au MIDEM où ils rencontrent Nino Ferrer dont ils feront le backing band lors d’une prestation à la radio chez Foulquier.  Se faire appeler Armée rouge dans les années de plomb n’étant pas forcement une bonne idée quand on n’a pas une vocation de révolutionnaire, ils deviendront Fafafa, plus tourné reggae. Le groupe emploiera Alain Bonnefont et Christophe Pie et n’aura pas la carrière qu'on aurait pu attendre. Plus tard, Marie Audigier  amènera à Christophe la collaboration avec l’arrangeuse Marie-Jeanne Serero (de A bird on a poire, interviewée ici)  avant de devenir un acteur de la grande époque de Clermont Capitale du Rock, période Kutu Folk, puis fondateur de la chaîne youtube French Kiss, l'occasion de bœufs comme au temps des Écuries avec Alain B. ou des invitations aux Vinzelles, sans parler de son disque célébré par Didier Varrod. 

Christophe Adam est donc resté ami de nombreux camarades de Murat, mais avec Jean-Louis beaucoup moins... Sa participation aux chœurs dans Babel sur « Chacun vendait des grives » nous a surpris à l’époque (avec Alain et Christophe).

Cela ne l’empêchera pas par la suite de revendiquer auprès de moi sa religion au credo étonnant : l’interdiction d’écouter du Murat, un credo qui résonnera avec certains propos de José Pereira en partie 2… Brûler l’idole ? accepter sa protection ? devenir son apôtre ? devenir agnostique ? A un certain moment, être musicien à Clermont, c’était devoir faire ces choix, être pour ou être contre… avec cette particularité détectée par Didier Veillault,  le directeur de la Coopé, dans le livre de P. Foulhoux :« C'est une caractéristique du milieu rock clermontois. On n'aime pas leus meilleurs. Pierre-Yves Denizot, Jean-Louis Murat, Marc Daumail, Jean Felzine ».

Deux derniers mots de Christophe Adam : 

- « Sur les photos au buron [en plein air, potentiellement en 78], on voit la console Cerwin-Vega que Clara avait achetée a Clermont music, on s’étonnait à l’époque, on se demandait d’où ils tenaient le fric; connaissant bien JF, François et Alain on savait que cela ne venait pas d'eux ni de leurs familles ». [Cerwin-Vega était une marque innovante à partir des années 50 notamment sur les amplis, les hauts-parleurs (utilisés par Fender). A l’époque, ils ont utilisé le slogan "Loud is beautiful… if it's clean"]

- "sur une autre photo, on voit des bouteille de jaune. Ça me fait penser à l'Hepatoum dont il  [Jean-Louis] était friand!".  Roger nous l'avait déjà raconté : "Jean-Louis avait constamment le foie malade de stress, et il tournait à l’hépatoum. C’est un truc pharmaceutique pour se libérer de la bile et il se gavait de ça. Je lui disais : « mais arrête de boire !" Je ne me rappelle pas des migraines, mais l’hépatoum, ça m’avait marqué".  Une consommation (en vente libre) peut-être marquée par le sceau du régionalisme puisque le macéré de curcuma est fait avec de l'eau de Vichy... et de l’éthanol (à la limite maximum de certaines  posologies, d'après mes calculs peu savants, ça pouvait représenter  l'équivalent 10 cl de vin. Dans les années 80, il passa à la codéine d'après ses aveux chez Ardisson).  

Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!
Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!
Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!
Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!

On retrouve trace de deux concerts communs entre Clara et les Sales Gosses, à Riom en avril 79 - attesté - et - selon un témoignage cette fois-ci - au Casino de La Bourboule (mais ni Christophe, ni Dominique Cartier n’ont de souvenirs de concerts). Roger Giraud des Plexiglass raconte : "Clara et eux se tiraient la bourre. Une rivalité. Je me rappelle de Jean-Louis qui disait, quand Clara faisait leur première partie, ou que c’était les Sales Gosses qui jouaient avant : « il faut qu’on mette le max ! ». Les Sales Gosses étaient un peu plus rock. Il y avait deux trois musiques qui envoyaient chez Clara mais c’était un peu plus cool et plus élaboré au niveau des textes ».

- 17/11/78 : première partie de Lavilliers : Voici ce qu’a rapporté La Montagne : « En faisant la première d'un « grand », c'est clair tu joues ton joker : pour le groupe « Clara », hier soir à la Maison des Sports, ça s'est terminé par décision du public avec jet de l'éponge. Dommage. À bientôt, certainement." Et ce qu’en a dit Jean-Louis : « Pour Lavilliers, idem, dès la première note le public nous hue, on enchaîne, je les traite de tous les noms, de culs-de-plomb, de public de merde dans une ville de merde, et on part sous les quolibets et les canettes de bière ! Pierre-Yves Denizot avait du courage !". On peut peut-être ranger la citation dans les exagérations de Mister Murat (comme ce qu’il avait raconté du festival d’août 78), d’autant que Roger comme José des Plexiglass se rappelle d’un Jean-Louis assez timide, voire effacé, peut-être totalement concentré sur sa création. (José et Jean-Pierre ne l’imaginent d’ailleurs pas du tout en séducteur, « c’est plutôt les femmes qui s’approchaient »).

Le photographe clermontois Danyel Massacrier immortalise le moment :  (on a présenté la série de 5 photos lors du deuxième week-end Murat)

Murat a parlé une fois d’une première partie pour Motörhead, mais c’était peut-être une erreur ou une blague ! Programmer Clara en première partie d’un groupe de hard aurait été somme toute dangereux. Christophe Pie avait auprès d’un internaute tout-à-fait écarté cette possibilité (en sachant que Matthieu avait lu l’ensemble de la presse locale de l’époque sans en trouver aucune trace).

 

- Départ de François Saillard - arrivée de Jean-François Alos (avec un seul L!). Ce dernier est plutôt guitariste mais il accepte de prendre la place de bassiste.

 

 

 

 

 

 

Jean-François dit Nonoss (image tirée d'un teaser de l'album Taormina) et François lors du concert Lavilliers (par D. Massacryer).

 

Tirer un fil en amène un autre, et de fil en aiguillage, et n’ayant de maille à partir avec personne, il se trouve qu’un camarade courant historique punk, Eric Romera, activiste clermontois et toulousain, cofondateur de Spliff (on retrouve ses fanzines archivés) et qui devint journaliste, nous apprend que le «petit François» a eu un court projet - comme on ne disait pas à l’époque - "Général Sinse" (et un autre  "Rocco Flamengo"  tirant sur le reggae, figurant sur la cassette Bibendum vol 1)… et que Jean-Louis aurait participé à des chœurs sur le titre "French Sinsemilla". Ce serait sorti là encore sous forme de cassette avec Spliff.  Il faut faire confiance à Eric sur ce coup-là - mais il est sûr de lui, la "deuxième voix est celle de Murat" affirme-t-il - car à l'écoute de ce préquel rancheriste, hymne locavore et écoresponsable avant l'heure, difficile de le dire, à part peut-être un "mmm" (un peu effacé sur cette version mixée avec un son plus fort : à 49 sec).  François qui répondait à Jean-Louis avec humour sur le blog de Didier  (« Comment ça : pas une dans le panier? Je débutais, mais j’inventais une nouvelle manière de jouer de la basse : pas dans le temps, mais pas à contre-temps non plus ») est parti sans revendiquer sa place dans l’ombre de Jean-Louis (qui répéta également dans un local qui appartenait à François  au cours des années 80).  Article lors de sa mort en septembre 2025

 

(La branche reggae était très active sur Clermont avec Fafafa et les Sinsemilla, à ne pas confondre avec les grenoblois de Sinsemilia.  Un de ses plus fameux représentants, Guillaume Metenier (Sales Gosses, Armée rouge et Fafafa) évolua ensuite avec les Babylone Fighters et les Satellites, et proposa un feat à Murat sur "La ballade de Melody Nelson" avec son groupe Seven Dub (il en parle ici vers la 13e minute en donnant des précisions inédites).  « J'ai découvert Al Green chez Jean-Louis Murat»  a-t-il témoigné. 

"French sinsemilla" en écoute (on attend vos commentaires!) :

                                                                             Le Petit François, en 2010  (par Y. LOUDIER, TDR)

 

 - 1978 : un autre souvenir de rockeurs clermontois nous permet de trouver la trace d’un concert supplémentaire avec Ambulance, le groupe de Joël Rivet, en première partie de Clara (il y avait déjà Jean-François selon J. Moiroux). C’était au Cinéma L'Essai à Clermont. (Après, Joël est parti en Angleterre, un an, puis a fait deux ans de service militaire en Jordanie, et est revenu en 81, où il a eu l'autorisation des parents de Christophe Pie de le sortir du lycée le mercredi après midi pour répéter avec les Guêpes). Le cinéma est aujourd'hui détruit. Il se trouvait rue Antoine Menat ou rue Jean Baptiste Torilhon juste après le lycée Amedée Gasquet. Il a été rasé pour créer le parc Torilhon. Il servait au ciné-club local ainsi que pour les examens du permis de conduire.

 

- Date indéterminée : Ville Le Grand  (74). Jacky Stadler qui a rencontré à Thonon Jean-Louis grâce à Gérard Guillaume, copain d’enfance de la Bourboule, raconte  : «J’avais de mon côté un groupe aussi, Ultime Atome, et une association, ARC (Art, Recherche et Créations). On organisait des concerts sur Annemasse et alentours, et bien évidemment on a programmé Clara dans une salle à Ville Le Grand, en 78 ou 79 je pense  - à vérifier, mais c’est difficile maintenant de trouver une trace de ce concert. De mémoire, il avait bien marché, avec un autre groupe aussi. Enfin ce n’était pas des milliers de spectateurs, en plus la salle ne le permettait pas, mais 200 ou 300 personnes c’est sûr! » (Matthieu qui avait été particulièrement bien inspiré, avait contacté Jacky il y a dix ans, un très court échange avait eu lieu confirmant la bonne pioche… mais Jacky n’avait plus répondu à nos sollicitations avant une ultime tentative cette année. Il est un symbole des difficultés que l’on avait de récolter des témoignages du vivant de Jean-Louis, c’est  moins difficile désormais).

 

- On fait un saut jusqu’au mois d’avril 1979 qui se révèle chargé ! Les membres de Clara ont-ils profité de la saison d’hiver pour bosser? (Il semble qu’elle n’offre pas beaucoup de perspectives autres pour les musiciens ; aujourd’hui encore, c’est l’été que l’on retrouve Adèle Coyo, Matt Low, Denis, Coco Macé - pour parler de l’été 2025 - et beaucoup de camarades au Parc Fenestre ou dans le square, ou différents autres événements à La Bourboule comme au Mont-Dore).

- Date indéterminée (Avril?)  : un concert commun, dont Serge Pantel est le premier à nous  parler, à la fac des Cezeaux, amphi 4 (ou 6 ; on parlait du lieu en partie deux, Ferré y a joué en 76) avec Hard Trip (Clara en première partie, avec High School). Thierry Soustre de High School qui gérait l’aspect « commercial » du groupe se rappelle avoir été contacté par Jean-Louis pour jouer : « On ne s’était pas encore croisé, ils ne tournaient plus là-haut et ils cherchaient à se montrer plus à Clermont. Jean-Louis m’avait demandé de faire la première partie ». Thierry lui a donné le contact des étudiants qui organisaient le concert. Pour lui, c’était en avril. Serge se rappelle à quel point Jean-Louis impressionnait : « On se sentait un peu comme des gamins  par rapport à lui, on le voyait pour la première fois et d’emblée, on sentait la maturité qu’il avait, à la fois dans la façon d’appréhender la musique, les concerts, et la maitrise de la façon de composer les chansons, les arrangements. Et j’ai préféré cette époque à ce qu’il a fait par la suite ». Thierry Soustre se rappelle avoir bien échangé avec les gens de Clara ce soir-là, mais sur un sujet un peu inattendu : leurs expériences de bals (en tant que musiciens). High School était aussi sur cette activité lucrative, cela leur permettait de jouer beaucoup, ils sont allés plus tard l’exploiter dans le sud, fuyant le secteur clermontois (comme SOS, le groupe de J. Pietri) qui était trop synonyme de bagarres très violentes : les bandes s’affrontaient en « match aller et retour », dans le bassin minier, à Issoire surtout dit-il, et les municipalités interdisaient les bals. Il me nomme l’orchestre Concorde dans lequel certains Clara auraient joué, un groupe assez professionnel, « Concorde 70 » avec grosse camionnette peinte au nom du groupe. On y trouve Mike Lehman - Jacques Jouffre dit  « le phoque » - qui aura lui aussi son groupe de bal Alfa, Marc Bourguet  (Gâtec Jazz band actuellement), le bassiste Alain Garaud (Eric Morata de la discothèque Les Sucquets à Orcines, futur Phidias a assuré un remplacement),   le tout dirigé par Jean-Pierre Martin qui aura le studio Probam, utilisé par Murat quelques années plus tard (Jean-Pierre Martin, qui a été avec Ange pendant 20 ans,  est crédité sur plusieurs disques dont Murat en plein air!). Et ce dernier nous confirme :Alain Bonnefont a été le guitariste du groupe!  Comme on l’a déjà dit, ces groupes de bal, parfois très rocks comme SOS, et ces lieux de danse (Les Sucquets remportent un grand succès avec leur soirée rock du vendredi) étaient importants pour la diffusion de la musique… et Jean-Louis en a profité  (il a chanté "le Bal à Giat" et "le Phidias" et  ce n’est pas un hasard si, comme nous l'a appris Roger Giraud,  une peinture qui ornait le Café des Négociants à La Bourboule le représentait en train de danser avec sa première femme…). Tous les jeunes de l'époque avaient donc sans doute de nombreuses anecdotes de bal à évoquer... et encore plus si on porte le même nom que le roi de la cabrette, ce qui vaut quelques confusions sur les internet!). 

Aux manettes ce soir-là, aux Cezeaux : Jean-Paul Haddou (qui est interviewé lui aussi dans le livre Une histoire du rock...) Il a commencé dans le domaine de la musique par sonoriser ses amis de High School (qui faisait en 77 la première partie de Renaud, puis de Starshooter, et a gagné un concours au Golf Drouot). Il a fait l’acquisition d’une des rares sonos sur Clermont (avec celle de Félix Louvel me dit-il, qui faisait des concerts avec le surnommé « Ripolin » à la fac de lettres et devint directeur des services techniques de Thiers), et se retrouvait donc à l’utiliser à droite et à gauche. Jean-Paul a poursuivi ainsi tout en faisant des études d’ingénieur et a créé une entreprise qui est devenue une société importante de sonorisation et matériels pour la musique (STS. Son successeur Eric Potte est décédé en décembre 2025). Et Jean-Paul nous fait une surprise : des photos de ce concert ! On les a publiées ici.

Il avait en sa possession des bandes de concerts… mais ses archives ont été attaquées par les moisissures il y a déjà bien longtemps, l’obligeant à jeter ces trésors à la poubelle ! Il se souvient avoir rencontré avant la bande de Jean-Louis pendant l'été pour un concert au Casino de la Bourboule (en réalité : en dessous, « une salle désaffectée » qui devint une discothèque). Il dit que c’était avec les Sales Gosses, mais là encore, les souvenirs sont vagues : « ça planait dans tous les sens, c’était compliqué ». On retrouvera un peu plus tard Jean-Paul.

Le troisième groupe qui était présent ce jour-là faisait du "hard" comme l'indique leur nom, Hard Trip. Spliff raconte qu'un ingénieur du son a menacé, lors d'un concert à La Bourboule (peut-être avec Clara donc), de se barrer s'ils ne jouaient pas moins fort ! Jean-Paul ne peut pas certifier qu'il était cet ingénieur du son mais reconnaît bien son "style" : "Oui, j'aurais été capable de le dire et de le faire! J'ai viré les Washington Dead Cats de la maison du peuple!".  L'interview ci-dessous dans Spliff numéro 1 donne une bonne image des loulous de Hard Trip, et fait surgir une autre réminiscence chez Jean-Paul: "Ils avaient osé taguer leur nom sur un garage le long du boulevard Léon Jouhaux face au cimetière... alors qu'à la même époque, Clara avait tagué en ville vers la place de la treille et sur le mur du CROUS à Dolet ! Le tag était resté très longtemps à Dolet. Il était là (mais l'escalier latéral n'existait pas à l'époque) :

 

 

 

 

Voilà une information qui me ravit mais me rend triste pour Matthieu Guillaumond qui avait produit ce beau travail de recherche sur les graffitis clermontois... et le fameux "suicidez-vous le peuple est mort" du 8 place Michel de l'Hospital. Personne ne nous avait évoqué de graffs "Clara" à l'époque. Il aurait adoré!

 

Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!

 

- 07/04/79 :  première partie de Téléphone au Palais des Sports. Jean-Louis essaye de taxer Jean-Louis mais sans succès. Matthieu a évoqué tout ça ici  [Murat a parlé de plusieurs premières parties de Téléphone, mais il est impossible de l’affirmer. Montlucon?]

Cette première partie comme celle de Lavilliers ne laisse pas un souvenir impérissable (Le semeur Hebdo parle de deux mauvais accueils - ci-dessous à droite -, La Montagne, elle, excuse le groupe : ces deux prestations de Clara "se sont déroulées dans de mauvaises conditions (mixage défectueux, etc.)". 

 

- -21 avril 1979, Festival « Rock d’ici »:

 L'événement rassemble dix groupes auvergnats dans la   salle des fêtes de Riom. Pour 20 francs, le public peut     entendre : «ATTILA ET LES AUTRES», «JUDAËX», «LARSEN»   et«CLARA» notamment. C’est organisé par Jean-Paul Haddou et l’association Rock Culture. Ce dernier se remémore quelques bribes… et ça a été encore   mouvementé  pour Clara ! « On avait essayé de faire un truc   assez exhaustif de ce qui se faisait sur Clermont et dans la   région (le Cantal)», une grosse organisation donc mais « Pour Jean-Louis, ça ne s’était pas bien passé. Jean-Louis avait engueulé un peu le public, et le répertoire depuis l’été, ou les Cezeaux, avait complètement changé. Il n’y avait aucune chanson qu’on connaissait. Il avait peut-être débarqué en voulant faire vingt chansons, mais le temps imparti ne le permettait pas. Et c’était que des chansons nouvelles. Il avait engueulé tout le monde… à cause d’un aigle royal qui avait été tué à La Bourboule ou dans ces coins-là, et il y avait consacré une chanson [on fera le lien avec le rapace de la pochette de Passions privées].  Le festival en lui-même s’était bien passé, on avait dû faire un petit bénéfice de 1700 Francs. On offrait juste la bière et des sandwichs aux musiciens». A toutes ces occasions, Jean-Paul a pu constater le caractère bien trempé et difficile de Jean-Louis et avoue avoir plus discuté avec Marie qu’avec lui, mais il est parti quand même plus tard en mini-tournée avec lui, en 1984. Il se rappelle des répéts intensives dans la Maison de la Culture où ils se gelaient (un autre participant avait évoqué le froid semble-t-il),  et d'un concert au Teil, vers la centrale nucléaire, dans une salle pourrie et… bien vide (on ne connaissait pas ce concert!). "Je me rappelle d'avoir acheté un compresseur SCV audio d'occasion à Dominique Guerré (de STS, puis Mix et Mousse, puis Railcoop). C'était la première utilisation.  Au son, c'est possible qu'il y ait eu Jean-François Alos, j'ai beaucoup bossé avec lui à  cette époque notamment sur "St Amant Rock ça vibre", le concert du groupe Indochine à Royere-De-Vassivière...".  Après avoir revu les images du concert de Lyon, il se rappelle de la salle Rameau, compliquée en terme de son et pour se garer :  «Il me semble reconnaître le matériel JPH Sound, via le sticker du micro, les wedges 3 voies de Jean-Louis et la colonne batteur". Les anecdotes des ingénieurs du son ne sont pas les plus croustillantes, il faut l'avouer, mais c'est amusant de  constater les sujets de prédilection de chacun (en comparaison, exactement au même moment, j'interroge un musicien sur un festival commun avec Bashung et les Suisses de Maniacs de Stéphane Reynaud, à St Amant Rock justement,  et lui, ce dont il se souvient:  c'est d'une bouteille de Vodka! "Si elle avait été descendue après être passé sur scène, ça aurait pu le faire"!).  Jean-Paul conclut sur Jean-Louis :  "On ne savait jamais trop dans quel sens il allait partir, mais disons que c’était rarement des grands éclats de rire. J’ai eu du mal à l’aborder ». 

Les photos signées Guy Forgeois qu’avaient dénichées Didier Le Bras datent de cette soirée, et non pas d’octobre 79 comme il l’avait indiqué sur son blog.

 

 

- Avril 1979 : le groupe Clara et son leader Jean-Louis Bergheaud enregistre une maquette aux studios « Magic Productions » à Riom selon la coupure de presse donnant l'adresse des Ecuries et le téléphone (on ne sait pas où cela a été diffusé). La mention de  deux premières parties seulement (Téléphone et Lavilliers) fait penser qu'elles ont été les seules pou Clara.  Sur cette session, Patrick Vacheron que Jean-Louis emploiera pour quelques sessions ultérieures n’a pas de souvenir.[EDIT: Erreur:  C'est de leur rencontre lors d'un concert à la Bourboule dont il ne se rappelle pas précisément. Sur le blog  de Didier: "il m’arrivait également d’être sollicité pour sonoriser des concerts « live » sur des évènements particuliers. C’est lors de l’un de ces festivals, auquel je participais à la Bourboule, que je me suis retrouvé derrière les « manettes » du groupe CLARA et que j’ai rencontré Jean-Louis BERGHEAUD, qui était déjà, une figure de la scène Clermontoise. Nous avons sympathisé et tout naturellement, lorsqu’il a décidé d’enregistrer des maquettes pour promouvoir CLARA, c’est vers « Magic-Productions » qu’il s’est tourné. Jean-Louis était déjà très charismatique et très exigeant dans sa démarche musicale et sonore. Son caractère bien trempé, sa détermination, sa soif de réussir, son besoin de bousculer, de déranger, d’innover, de rechercher en permanence, son éternelle insatisfaction (même lorsque tout semblait lui plaire quelques instant auparavant ) et cette faculté incroyable de nous emmener là ou il voulait aller, de nous enfermer dans son monde, son regard bleu profond, transperçant, sa culture d’une richesse incroyable et sa voix monocorde et envoutante, j’avoue que ce fut très déstabilisant, mais certainement l’une de mes plus belles rencontres artistiques". Dans le Roman de Murat, il est ajouté à cette citation  à propos de son regard "transperçant comme un Husky]]. On peut penser que Jean-Louis veut tester le passage à l’enregistrement avec des professionnels. C’est une étape complexe qu’il ne maîtrisera sans doute qu’à partir de Cheyenne Autumn, le LP Murat piloté par Zacha qui reconnait ses erreurs, avec des «musiciens de studio» aux dents bien blanches mais limées restant sans doute un moment malheureux pour lui. Les références musicales de cette coupure sont intéressantes, peut-être un peu à visée commerciale, plus porteuses que le "continental rock" dont ils s'affublent : de Roxy à Julien Clerc (Matthieu me parlait de son "Yann et les dauphins" datant de 69). 

 

- 30/06 ou 1/07/79 :  Fête de l'Huma, Pont du Château. Des photos de Marco existent, et cela a été chroniqué rapidement en BD par un ami d’Alain Bonnefont, Thiriet, dans Histoire de la Musique, en 2010 (chez Fluide Glacial). On y apprend que Jean-Louis « fait un scandale » (à dire en imitant Georges Marchais?) pour avoir une charrette plus grande. La photo ne détermine pas s’il a eu gain de cause. La célèbre photo contre le mur de cimetière est signée Marco (faussement légendée dans le Chorus de 2002 et dans la BD)

 

 

 

Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!
Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!
Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!
Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!
Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!
Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!
Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!
Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!
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Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!
Le Rock Bourboulien (partie 3- épisode1) :  Coup de clarté sur CLARA!

- Juillet 79 : concert au Casino (date fixée par Marc-André dans un commentaire sur le blog : « J'ai fait quelques cures à La Bourboule (via une colonie de vacances). En Juillet 1979, j'ai eu le batteur de Clara comme moniteur [la famille Esnault a une maison d'enfants, qui a aussi employé Marie]. J'ai pu dater parce qu'il m'a fait découvrir le premier LP de Joe Jackson et le le deuxième de Police. Bref, pendant ce mois de juillet, j'ai vu Clara en live au grand Casino de la Bourboule (un samedi, en matinée forcément) ». Avec Plexiglass sans doute.

 

- 28/10/79 :  Encore un événement que l’on ne connaissait pas, un Festival à Fontevraud, au Logis Bourbon. Roger Giraud  nous raconte :

« On donnait aussi des coups de main, pour transporter le matos quand il y avait des petits concerts de droite et de gauche. Je me rappelle qu’avec Bernard, Christophe, on était parti dans un festival à Fontevraux. Il y avait tout un tas de groupes, une dizaine, et Clara était passé dans les premiers. En tête d’affiche, c’était Au bonheur des dames. Je me rappelle de la réaction des gars quand on est arrivé, ils étaient surpris, Clara, ils croyaient que c’était des filles! Du fait du nom et parce que c’était écrit en rose ! Mais la seule fille qui était là, c’était Marie qui avait organisé ça. On était parti à deux voitures, avec le matos, la camionnette Ford et une bagnole de Marco, on a traversé la Creuse… et on s’est réparti dans les chambres louées pour le groupe. C’était une bonne expédition ». On découvrira un jour des photos de Marco qui permettront de lever certains doutes : dans son souvenir, c’était Clara 3e version mais il faut en douter au vu de la date. Marco se rappelle d’une pause sur la route, du convoi bloqué par un troupeau de vaches et de Christophe Pie qui pour une fois transportait du matériel ("il était tire-au-flanc" dit-il). En ce qui concerne le concert, plus qu’Au Bonheur des dames (le chanteur Vincent Lamy - Eddick Ritchell - n’en a pas de souvenir), c’est la présence des Dogs qui est remarquable ! C’est la trace de la première rencontre avec Dominique Laboubée, auquel Murat dédiera une chanson dans Lilith (après avoir repris « Tomber sous le charme », chanson qu’il avait composée). Jean-Louis a également pu voir un bluesman français : Paul Personne avec son groupe de l’époque, et la formation Diesel qui venait d’enregistrer avec Michel Zacha leur album, dans un style déjà proche de la musique de Téléphone juste avant qu'Oliv ne quitte le groupe [Zacha produira "Sur ma mob" de Lili Drop avec Bertignac, rencontrera Enzo-enzo, Kent : il était lancé] … Étaient également programmés des jamaïcains-anglais, The Cimarrons, groupe du mouvement reggae skinhead.  La veille, un beau programme était aussi prévu (les Givordains de Ganafoul, qu'on peut encore écouter en live de nos jours -leur manager de l'époque a travaillé avec Murat en 82 en tant que représentant local de Pathé-,  et encore Bijou). L'affiche révèle une organisation un peu amateur : Clara y apparaît comme tête d’affiche laissant Au bonheur des dames ainsi que Dr. Feelgood (finalement absent) peu visibles. On apprend grâce à un article que les organisateurs attendaient 5000 personnes, ils ne furent que la moitié (il faudrait estimer le nombre de fois que  Murat s'est produit devant autant de monde, 15, 20 concerts?). 

Petite curiosité : le premier article est signé Michel Embareck, qui a le même âge que Jean-Louis, journaliste à Best (pour lequel il a interviewé Neil Young dans un troquet près de la Gare de l’Est) à côté de son emploi en PQR… et qui fut comme Murat, chroniqueur d’une coupe de monde pour Libération (il s’agit pour lui de rugby). Il a écrit plusieurs livres.

 

 

Et je vous propose d'en rester là pour aujourd'hui pour ne pas risquer l'indigestion, avec ce savoureux menu (j'espère).  On se retrouve pour "Fromage et dessert"(hé hé... ouf, on a évité Michel Fucca et ses dragées, Edith Vagin et ses pertes blanches, Euthanasie,  Solution finale, Raoul et ses dégueulis, et Bitocul*)...    On se revoit dans les années 80 très vite.

*Avec cette énumération de noms de groupes clermontois (petite provocation de ma part -la fréquentation assidue de sales gosses, de punks et de rockers finit par déteindre sur moi-), on comprend que Jean-Louis a fini par penser que le nom Clara était un peu sage, et réfléchi à prendre l’appellation "L'homme qui tua John Lennon"...  Spécial dédicace à Christophe Pie qui nous a dit en 2013 au Koloko, que le "seul impératif était juste de faire chier le bourgeois Bourboulien!". 

la suite là

Pour rappel: les sources seront dans le prochain article

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #vieilleries -archives-disques, #inter-ViOUS et MURAT

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Publié le 30 Décembre 2025

PLEXIGLASS – Printemps 79 - Fin d'été 80  (Partie  2: Le rock Bourboulien)

Les médias nous ressortent régulièrement le « phénomène des bébés rockers » (période Zéro de conduite, puis BB Brunes et Plasticine…) mais à Clermont, les Sales gosses et Plexiglass avec leur leader de 16 ans enthousiasmaient déjà leurs congénères…

Manque Roger (histoire de retardateur!). JP "sur cette guitare, je m'amusais à jouer les arpèges de "is there anybody out there?" des Pink Floyd (the wall venait de sortir). Cela impressionnait Christophe et Bernard, tout en se demandant si mon style était vraiment adapté à celui de Plexiglass!"

Episode précédent à retrouver ici. (Les remarques faites en préambule de la partie 1 restent valables pour cette suite, comme l'espèce de profession de foi récente qui figurait ). 

On retrouve donc nos ados qui squattent aux Écuries, après l’école, le travail, ou pendant les vacances. Et...

Roger : « Plexiglass, c’est né parce qu’on traînait aux écuries pour les écouter, et puis, après, ils nous laissaient prendre leurs instruments ». Marco (Lespinasse) se rappelle de Christophe qui s’amusait avec un minimoog qui se trouvait là.

 

José : "Ceux qui ont vraiment insufflé le groupe, c’était Christophe Pie qui était le plus jeune et Bernard Hebrard. Roger s’est collé au même moment, et moi je suis arrivé parce que je connaissais Bernard. Il était plâtrier peintre, et moi je faisais électricien, on se croisait sur les chantiers et on discutait, et puis il a dû me dire : tu ne veux pas faire partie d’un groupe avec nous ? Je vois encore le moment. Nous étions chez un copain commun. Il savait que j’aimais la musique. Et vu que j’étais inséparable avec Jean-Pierre Gougnot, j’ai dit qu’il fallait qu’il vienne. On était vraiment un duo avec Jean-Pierre, inséparables, on faisait tous à deux, le sport… et il fallait qu’il vienne dans le groupe. On s’est réuni et vu qu’on était dans la période de Hygiaphone de Téléphone [sorti en 1977], le nom est venu. Et on squattait les Ecuries. D’ailleurs, je crois que c’est Jean-Louis qui nous a donné l’idée de fonder notre groupe".

 

Jean-Pierre : « J'étais ami avec José depuis nos 13/14 ans (première rencontre en 1973); moi je suis d’août 1962, José de décembre 1961. Je gratouillais depuis mes 15 ans et je connaissais quelques accords. De 1977 à 1980, j'étais interne au lycée à Ussel. De 1980 à 1982, je suis allé au Lycée de Montferrand à Clermont, car j'avais été admis au Centre de formation de l'ASM Rugby. J’avais cette activité sportive prenante, et aussi les études en internat. Musicalement, le post-punk gratiné new-wave ne m'emballait plus vraiment (j'étais plus Neil Young, Bob Dylan et J.J Cale). Au final, je ne suis pas resté longtemps dans le groupe". 

 

L’impulsion de Jean-Louis sur le projet est clairement attestée par le souvenir de José et Roger :

José : "C'est avec lui qu’on a écrit notre première chanson, puis qu’on a eu des échanges là-dessus. Il a pris sa guitare, deux-trois accords de rock classique, allez, quelques mots, il a démarré le truc, je me suis mis à écrire le reste. Et après, c’était parti.. Voilà il nous avait composé le premier morceau. Faut voir la vitesse à laquelle ça allait. Quand il nous a écrit notre chanson, il s’est mis dans un coin, et ce n’était pas prévu, c’était spontané, et ça lui est venu tout de suite, tac tac. Il ne s’est pas mis à réfléchir 170 ans. Il avait une facilité. Ça lui sortait tout seul".

Roger: "Jean-Louis a un peu poussé pour qu'on lui serve de première partie. A l'époque, il fallait toujours des gens pas très bons pour démarrer, histoire de te mettre en valeur derrière!". Il faut se rappeler qu'à l'époque, les premières parties servaient plus à s’entraîner au championnat du monde de lancer de canettes qu'à découvrir des artistes, et Clara en a été victime aussi. Les charmants côtés du punk: les Lou's racontent: "Celui qui a le mieux joué, c'est celui qui est le plus couvert de crachats. Si tu veux leur répondre et que tu leur glaviottes dessus, ils ouvrent la bouche ! C'est dégueulasse !". Elles furent accueillis plus calmement à La Bourboule en août 78. 

Voici donc cette première chanson: PLEXIGLASS dans Plexiglas, reconstitué avec l’IA à partir des paroles, accords et mélodie d'époque, beaucoup mieux orchestré, léché et "en place" que l’original, mais l’esprit et l’énergie étaient les mêmes... 

 

 

 

José : "Bon, tout se faisait de mémoire et à l’oreille, mais la mélodie c’est lui. Car il faut savoir que les cinq gars de Plexiglass, on est parti comme les Sex pistols, de rien, personne ne savait jouer de la musique, c’était à l’oreille. Mais le plus doué de tous, c’était Christophe. Il était très assidu, il a commencé à taper sur la batterie. Il écoutait. On voyait bien que lui il s’accrochait, il avait ça dans la peau. Alors que nous, bon... Moi, j’écrivais les textes, ça m’est venu naturellement. Il fallait bien que quelqu’un le fasse, je ne jouais pas d’instrument, et puisque j’avais un peu de voix, on m’a dit : "toi, tu chantes"".

 

Roger et José ne sont effectivement pas musiciens, dans leur souvenir Bernard ne l’était pas non plus, mais Christophe a dit avoir usé la guitare sèche de sa sœur jusqu’à ce qu'elle n'ait plus que deux cordes, et il a raconté :

« J’ai commencé à la fanfare de Messeix sans grande conviction, je jouais du clairon et du tambour [avant ses 14 ans]. Quand je suis arrivé à La Bourboule, il y avait la maison des jeunes où on écoutait les seuls disques qu’il y avait, Hendrix, Beatles, Cohen et un Who. C’était en 74. Le déclic est venu en voyant Clara répéter. On a monté Plexiglass avec des copains. On s’est fait prêter du matos par des anciens balluchards. [Ca ne rappelle rien à José et Roger]. C’est venu un peu par hasard. Les gens de Clara nous faisaient kiffer, et on est allé les voir avec mes potes. Je n’étais pas intéressé spécialement par la batterie, c’est en essayant que j’ai vu que ça me plaisait, parce que ça me défoulait ».

 

De l’idée à la réalisation, comment faire ? Ils n’ont pas d’argent. Christophe raconte :  "J’ai tanné mes parents pour avoir une batterie, une Morris achetée chez Connen Elle valait deux mille francs. Pas question de changer de peau, je n’avais pas les moyens. Je jouais avec des baguettes cassées. J’avais même essayé de m’en fabriquer avec l’aide d’un menuisier. Il a pris du chêne en pensant que ça serait suffisamment dur. Au premier coup de cymbale, la baguette a explosé". 

Christophe a peut-être tanné ses parents quelques temps… mais deux membres de Plexiglass indiquent qu’ils n’ont pas cédé, même s’ils étaient assez libéraux ! Il a fallu se débrouiller. Et c’est donc toute l’équipe qui prend le train pour se procurer la batterie… à crédit, le souvenir est assez clair pour tous, et le seul majeur, c’est Roger, qui indique par ailleurs avoir été un peu le financeur du groupe (même si dans sa mémoire, c’est Bernard qui avait pris le crédit de la batterie). Connen est depuis les années 60 un des repères des rockeurs clermontois, Place de Jaude. Jean-Marc Millanvoye, une des premières personnalités rocks d’Auvergne le racontait ici, à une époque  où «Jérôme Pietri avait une guitare électrique chez lui, il était considéré comme le diable en personne».( Si Jean-Louis Murat -avant qu'il ne soit totalement libéré de ses complexes guitaristiques, embauchera par la suite ce Jérôme, ce n’est pas un hasard. On a raconté ça en détail).      [Réserve: JP finalement se demande si Christophe n'aurait pas eu une première batterie d'occasion achetée par ses parents avant celle que le groupe lui achète]

 

Peut-être que Christophe se débrouille pour payer les traites avec ses parents par la suite mais pour Roger : «  j’étais le seul à bosser et un poil plus âgé. Donc j’étais plutôt le financeur. Christophe était encore mineur et Bernard avait acheté la batterie, il avait fait le crédit. Le peu d’argent de concerts servait pour le rembourser. Moi, j’avais acheté ma basse avec son ampli. Bernard avait payé sa guitare et n’avait pas d’ampli et j’avais donc financé le sien, un Marshall, et à côté, je payais un peu tout."

 

Jean-Pierre : "Le plus acharné était Christophe, qui passait des heures et des heures dans la cave de la maison de ses parents à s’entraîner sur sa batterie, casque sur la tête, en écoutant notamment AC/DC et en reproduisant le jeu de batterie de Phil Rudd. Ce qui ne l'empéchait  pas littéralement fasciné par le rythme de la batterie de l'émission "La séquence du spectateur", qui pour le coup, n'avait rien à voir avec le hard rock". Cette dernière information n'est pas si étonnante. Christophe n'était pas du tout dans la démonstration, revendiquant d'oser faire juste le nécessaire, il prenait comme exemple cette chanson des The Delano Orchestra. Si des lecteurs de moins de 40 ans lisent cet article, vous pouvez vous référer à l'INA pour découvrir ce générique culte. 

Quelques années plus tard avec Jean-Louis, et bien avant que ce dernier lui écrive KIDS en hommage

 

La maman de Christophe est institutrice et la famille a un logement de fonction dans l’école.

Roger : "On avait fait un truc de répétitions dans les sous-sols, le son remontait par les canalisations, et au dessus, le gars qu était aux toilettes, il avait de la musique".

José : "Je me souviens des premières répéts dans la cave de Christophe c’était l’été certainement 79 pour terminer en 80 par des répéts aux Ecuries. On avait squatté là, on avait installé des cartons d’œufs pour le bruit, et c’était notre studio de répétition. Christophe avait une famille qui était très libre, permissive. Il avait une liberté totale. Son père était un artiste peintre, qui avait sans doute vécu 68. Christophe était en chaudronnerie mais il ne foutait rien. On allait chez lui, et lui il n’avait pas de règles en fait. Il était libre comme le vent. Peut-être qu’à ce moment-là, il aurait fallu le cadrer…

Pour un ado, c’était le rêve, des parents comme ça. Il découchait, il faisait ce qu’il voulait. Une année, ses parents sont partis en vacances, et il est resté chez lui avec sa sœur pendant tout l’été ou au mois d’août au moins. Sa sœur était ultra sympa. On répétait dans la cave et derrière un rideau, il y avait un stock de champagne… et on a tout sifflé. C’est Jean-Pierre qui avait pris la première bouteille je crois me souvenir. Je crois que ça nous a valu quand même de perdre notre local de répét... et on est encore alléplus souvent aux Ecuries". 

Christophe était hyper doué pour la musique, il avait l’oreille musicale. Il reproduisait rapidement ce qu’il avait écouté : il mettait des disques et il jouait dessus, et il jouait super bien dès le départ. Et c’est bien sûr un des trucs qui mettait la pêche à Plexiglass. Bernard avec les pédales faisait vibrer les cordes [en plus de l'ampli Marshall qui faisait un gros son saturé" dit Roger] : on sortait des sons. Jean-Pierre avait fait un peu de guitare, c’était le seul qui avait des notions »

Jean-Pierre: "Bernard devait avoir une Les Paul Black (une copie), il jouait sur deux cordes -les power chords- qui, via un max de distorsion, sonnait du tonnerre de dieu. Il n'était pas un grand technicien, mais avait un sacré son énergique. Moi, j'avais une copie de Stratocaster branchée sur la 2e entrée de l'ampli... autant dire que mon son était bien étouffé par celui de Bernard!".


Avec l’internat, les apprentissages, les répéts étaient donc surtout pendant les vacances. « Quelques fois, plutôt l'hiver, c’était dans le studio de Clara » dit José.

 

José : "Moi, je me prenais pas la tête. On faisait de la musique, on était content. J’étais un peu révolté à l’époque, à l’âge de l’adolescence, et on s’exprimait. Ça faisait du bien, et on avait du monde qui venait nous voir. A La Bourboule, on avait la côte, nous. L’été, pendant les cures, on laissait les portes bien ouvertes, comme ça tous les ados qui passaient venaient s’agglutiner dans la cour pour nous écouter répéter. Fallait qu’on fasse le show ». Marco nous a raconté qu’il les a découverts ainsi.

 

Et c’était important de laisser ouvert : Roger avoue que pour lui, tout ça, c’était avant tout pour les filles ! Le local servait aussi pour ramener des conquêtes, et leur proposer du champagne !

José : "Après les répéts dans la cave, on descendait vers le Lous Fadas, il y avait Jean Louis et/ou Alain qui bossaient. Un soir, on faisait tellement de foin en y allant que des curistes nous ont jeté des seaux d’eau. Il me semble qu’on avait descendu le pantalon pour se retrouver en slip. Une autre fois, on avait mis Christophe dans une poubelle".   Il faut bien que jeunesse se passe...  mais un peu de sérieux : 

Une chanson avec l’aide de Jean-Louis, une reprise des Sex Pistols… Il fallait quand même étoffer :

José : "Pour la petite histoire, on avait donc la chanson faite avec Jean-Louis et il nous fallait donc une deuxième chanson. C’est Roger qui a eu une idée. Il était un grand fan de Coluche jusqu’à s’habiller comme lui, avec la salopette. Il avait la même dégaine ! C’est l'image que j’ai. Et donc il me dit : il y a un sketch de Coluche, qui parle d’une femme qui a été ultraviolée par des rayons X… [cf Sketch "Le belge"], et on est parti là dessus : « Avec ma femme, nous avons été à St Tropez pour se faire bronzer, ma femme s’est allongé sur la plage, moi n’aimant pas la mer… quand je suis arrivé dans la chambre, ma femme était sur le lit, ses yeux montraient qu’elle avait pleuré, je lui ai demandé ce qu’elle avait. Je suis fait ultravioler par des rayons X…."

Voilà : c’était Roger qui avait donné le fil de cette chanson. Je l’ai encore dans une vieille cassette un peu inaudible aujourd’hui, c’était enregistré avec un magnéto que j’avais mis au centre de la cave où on répétait.

Je me rappelle d’une autre chanson, c’était le moment où il avait opposition entre rock et disco : «Sur les rythmes de Pistols dans cette discothèque, caca boite à fils à papa». Ça déménageait ! Jean-Louis se rappelait bien de cette énergie quand je l’ai revu.

Christophe en avait composé d’autres. J’avais un cahier d’écolier avec mes paroles. Christophe et Bernard composaient la musique, je mettais des paroles dessus sans aucun sens pour garder en tête la mélodie, et après, j’essayais de raconter une histoire. Sur la fin, il y a eu aussi un curiste qui était venu composer un morceau avec nous; ça faisait : « petite fille insouciante je t’aimais et toi tu t’amusais » .

Quand José a été interrogé sur le racisme, il a dit ne pas en avoir été victime, mais il a écrit en réaction à une remarque faite à sa mère par un employeur une chanson qui faisait : « Vous qui n’aimez pas les étrangers, ayez honte et aussi pitié, eux, qui ont quitté tout ce qu’ils aimaient, pour vivre et travailler. Mais que peut-on dans ce monde plein de haine et de trahison ? Mais que peut-on ? En prendre plein les oreilles et passer pour des couillons».  

 

 

José :  "Aux concerts de Clara, il y avait du monde, oui, mais il y avait quand même des critiques. C’était la période punk, il fallait que ça bouge, et Jean-Louis, il n’était pas dans le style. C’était un ressenti, les jeunes étaient plus attirés par notre musique, nous étions plus dans la vague du moment, le punk contestataire. Pour moi, Clara, c’était un peu mou pour mes goûts d’ado. Je n’étais pas emballé par la musique même si j’étais admiratif de la personnalité artistique de Jean-Louis, son charisme [On verra par la suite que Roger, lui, accrochait plus]. D’ailleurs, je n’ai pas de souvenirs de chansons de Clara. Moi, à l’époque, je préférais les chansons d’Alain Bonnefont, c’est marrant. On trouvait que ça collait plus mais c’était peut-être parce que c'était moins original ?  Mais oui, il chantait aussi de temps en temps, une ou deux chansons. Pas beaucoup".

Jean-Pierre confirme : "C'est pour beaucoup le jeu de guitare d'Alain qui m'avait donné envie de me mettre sérieusement à la guitare... son feeling de guitariste gaucher (sur, si mes souvenirs sont bons, une Gibson SG) me fascinait..." Rappelons qu'il a la particularité de jouer en gaucher avec une guitare pour droitier comme Hendrix.

José : "Il n’y avait pas de jalousie, Jean-Louis avait une confiance débordante dans sa musique. Si tu n’aimais pas, tu étais idiot. Il était conscient que nous avions notre propre style. Nous avons pu faire des concerts uniquement grâce à lui et à son matériel, il nous faisait le son, et il nous coachait un peu. C'était sa volonté à lui, et pas la volonté des autres membres du groupe. C’était lui qui gérait le truc. Alain, il se coulait douce."

Si on a fait de la musique, c’est parce que Jean-Louis voulait bien qu’on le fasse et que ça lui faisait plaisir qu’on le fasse. Même s’il faisait un peu bourru comme ça... "je vous aime bien mais je ne le montre pas trop… mais je vous aime quand même, c’est évident". Il nous accueillait et jamais il ne nous a dit "dégagez", on venait quand on voulait, il ne nous mettait pas à la porte, on allait répéter dans son studio. Jamais on n'a senti qu’on était de trop et que ça l'emmerdait que les petits jeunes soient collés à eux. Au contraire, je pense que ça lui faisait plaisir qu’on soit là. C’est même possible qu’il ait été plus proche de nous que de son propre groupe, à part peut-être Alain. Je ne sentais pas une grande proximité. Le groupe Clara n’existait que par lui".

Jean-Pierre:  "Une chose dont je me souviens, et qui caractérisait (selon moi), Jean-Louis à l'époque c'était sa BIENVEILLANCE et Gentillesse. Lors d'un concert Plexiglas à la MJC de La Bourboule, ma sangle de guitare s'était accidentellement détachée laissant entrevoir un grand moment de solitude scénique JL, présent sur place (faisions-nous leur 1ere partie, je ne sais plus) a de suite réagi et a été le premier à monter sur scène pour remettre ma sangle en place..."

 

Il faut peut-être relativiser un peu les impressions de José par le fait que Jean-Louis restera quand même proche d'Alain, et de JF Alos, mais sa volonté de réussite  était prégnante, et sa création artistique déjà très solitaire apparemment. 

 

Souvenirs de concerts :

On en a identifié au moins cinq mais José estime qu’ils ont peut-être joué une petite dizaine de fois.

- Au Casino de La Bourboule:

José : "On avait monté le groupe et on faisait les intros [les premières parties], ça permettait de faire un concert plus étoffé. On n’avait pas de matériel, mais Clara, ils avaient tout, la sono… Ils étaient capable de monter un concert, ils avaient tout le matos, la table de mixage, Jean-Louis il avait mis tous ses ronds là-dedans. Et donc, on a fait quelques concerts avec eux. Je pense qu’on aurait continué le groupe si Clara avait continué comme ça. On était un peu satellite.

Un des premiers concerts qu’on a faits, c’était au Casino de La Bourboule. Il devait y avoir plusieurs groupes, Clara, et peut-être un autre… peut-être les Sales gosses qui étaient des copains à eux [Christophe Adam réfute leur présence, indiquant qu'il n'y a joué qu'avec FAFAFA plus tard]. Et je me rappelle de Yann, le fils de Jean-Louis, qui était venu voir son père jouer. Sa mère nous l’avait laissé, à nous, les jeunes de Plexiglass, et on le surveillait le temps du concert. Je me rappelle, il gambadait devant. C’est impressionnant. »

La salle de concert actuelle du Casino

 

- A la Maison des Jeunes pour au moins deux concerts (peut-être plus, notamment dans l’été 80). L'un deux est organisé par José pour Clara.

Roger : "Avec Plexiglass, on a fait un ou deux concerts là-bas, peut-être le premier d’ailleurs. On n’avait que trois chansons, mais bon. Bernard avait cassé une corde, et pendant le changement, on s'était retrouvé à devoir meubler".

 

José : "J’avais même organisé un concert à la maison des jeunes de La Bourboule (j’ai vu des photos [signées Marco]). C’est moi qui ai fait en sorte qu’ils puissent jouer pour avoir un peu de ronds, parce qu’ils crevaient la dalle, même si ça bossait un peu de gauche et de droite. Quand ils faisaient des concerts, ils étaient content quand ils avaient 500 Francs [avec des francs de 1980, ça représente 249 euros d’aujourd’hui, d'après l'Insee]. C’était dur. Et vu que j'allais tout le temps à la Maison des Jeunes et que j’avais de très bons contacts avec le directeur (il était frileux et peu enclin à faire confiance aux types de Clara),  j’avais demandé qu’on puisse organiser un concert payant. On avait mis le tarif à 10 francs et les bénéfices étaient pour eux.

Sur la photo, on reconnaît les lambris qu’on avait posés avec d’autres bénévoles.

J’étais tout le temps à la Maison des Jeunes. On y a fait des concerts aussi avec Plexiglass. On y faisait nos tee-shirts avec le nom Plexiglass imprimé. On a fait des photos du groupe développées au labo de la MJC (mais je n'en ai gardé aucune). C’était quand même une période assez intense".

Le tee-shirt de Roger conservé précieusement 40 ans

José se revoit à la MJC : "Je suis habillé d’un pantalon de ski KWay jaune. Musique à fond. On vient m’annoncer à l’oreille que la voisine a appelé les flics. Je crie dans le micro : "les flics, on s’en fout !" Je lève la tête : la maréchaussée est devant moi ! Il sont restés avec nous un peu, en disant les gars, il faut baisser le son pour la voisine. Je crois qu’ils avaient apprécié la musique. Dans cette ville, tout le monde se connaissait, même les flics. Ils avaient certainement entendu parler par leurs fils de la vague musicale en cours !" Ce concert a eu lieu dans la salle du haut. La voisine qui tenait un magasin se plaignait du bruit, et il a été décidé alors de changer : ping-pong en haut, et concerts en bas. Un autre concert a eu lieu en bas. Il n'y avait pas de scène. 

Roger avait une bonne dégaine sur scène. Même si le son de la basse était ce qu’il était, les gens ne s’en rendaient pas vraiment compte, on avait une belle allure. On collait à l’image que les jeunes attendaient à ce moment-là, même plus que Clara. On n’était pas bons musicalement, ça c’est clair, mais au niveau scène, les jeunes, ils nous préféraient, parce que ça faisait du bruit, on se défonçait sur scène, ça bougeait, il y avait une dégaine, Bernard aimait bien Kiss et il voulait un peu faire ça., Christophe ressemblait déjà à un punk, avec son collant violet qu’il avait.

Roger s'amuse quand même du fait  qu'on puisse dire que les jeunes préféraient Plexiglass. Pour lui, c'est très exagéré, et les gens venaient pour Clara! 

 

- A Jassy : février 80 (selon José, mais Roger et un participant ont un doute sur la période : novembre?)

 

José : "Je me rappelle d’un festival à Jassy [hameau de Saint-Alyre-ès-Montagne], dans le Cézallier. Il faut se lever de bonne heure pour organiser un festival là-bas en plein hiver [oui, héroïque : encore aujourd’hui, France Bleu parle des quelques maisons « quasiment isolées par la neige et les congères »]… C’est plus accessible en passant par Issoire, mais nous, ça faisait quand même une expédition. Jean-Pierre ne jouait plus avec nous, mais il nous avait accompagnés. Roger avait trouvé un copain qui avait la voiture, on n’avait pas encore l’âge de conduire. C’était un break pour pouvoir mettre le matos. Et Jean-Louis était à la table de mixage, donc je pense que c’était lui (et Marie bien sûr) qui était organisateur. Nous on avait notre show là-bas, on était contents. Bon, musicalement, on n’était pas l’élite, mais ça plaisait bien aux gens car ça déménageait. On ne s’attardait pas trop sur la qualité de la musique, c’était plutôt le show et le public a bien aimé : c’était une vieille grange et c’était plein [Christophe Rivet, le frère de Joël, personnage du Cézallier, se rappelle avoir été présent mais pas plus]. J’étais un peu surpris qu’il y ait autant de monde en hiver. Je me rappelle qu’on avait demandé à un paysan car on n’arrivait pas à trouver !"

Roger se rappelle qu'ils ont joué sur les instruments de Clara.

José: "Quand on est repartis, il y avait un brouillard pas possible. On est passé par la Croix-Morand ou le Saint-Robert, on voyait que dalle. Le chauffeur était obligé d’ouvrir la portière pour essayer de repérer la ligne blanche au milieu de la route, pour revenir à La Bourboule.

Quelques jours plus tard, on a fait le point chez Jean-Louis de ce truc-là. Je ne sais pas si Roger s’en souvient, mais moi, oui. Ça a été un moment important. Nous, on était contents et Jean-Louis, toujours avec sa diplomatie, il balance une vanne à Roger : "heureusement que je t’ai coupé parce que tu étais complètement faux !" Roger, il ne s’était pas rendu compte qu’il avait été débranché ! Jean-Louis lui a balancé ça comme ça. Le lendemain ou surlendemain, Roger repart avec son matériel, et il dit : "je quitte le groupe". Et vu que c’était le seul bailleur, le seul qui bossait, tout lui appartenait…                              

Il est possible que ce soit Marco qui ait fait une remarque à Roger. Il s'occupait du son généralement à cette époque, et José se rappelle qu'il y a eu peut-être une remarque tout de suite après le concert. Roger reconnaît bien volontiers ces lacunes : « je faisais du bruit ». On peut aussi rappeler que François Saillard a été sévèrement taclé par Murat alors qu'il a fait le job dans de nombreux groupes par la suite.

José: "Outre le fait qu’il était débutant, il est vrai aussi qu’il n’avait pas trop le temps de venir répéter. Il bossait la nuit, il était pâtissier. (Pendant des vacances, nous allions dans une boîte au Mont Dore « La grange aux belles », danser sur Police qui était encore peu connu, et après, je me rappelle qu’on frappait derrière sa boutique, il nous ouvrait et on terminait la nuit en mangeant des croissants chauds). Et on n’avait pas forcement répété suffisamment avec lui. Et alors que nous, on était très contents du concert, que Jean-Louis balance ça, c’était rude. Mais c’était Jean-Louis tout craché, de lui balancer ça dans la gueule".

Roger : "Ca m’a saoulé un peu. Je trouvais que les autres ne faisaient pas les efforts. C’est pour ça que je suis parti. J’étais un peu con, je leur ai laissé l’ampli. Et puis, je bossais la nuit… et c’était compliqué, même si je me démerdais. Cette histoire, ça a été de courte durée pour moi. J’avais besoin de thunes, je bossais en saisonnier après mon apprentissage, mes parents ne me finançaient pas, j’étais autonome. Je suis parti de La Bourboule une petite dizaine d’années, c’était aussi un besoin. Je suis revenu dans les années 80. Je revoyais Christophe, puis Jean-Louis … » [Cela fera l’objet d’un prochain article].

 

José : «Je ne crois pas avoir revu Roger et voilà, on s’est retrouvés un peu sans matos. Ça a commencé à être le début de la fin…mais pas si vite. On a tenu la barre avec Christophe et Bernard. Alain nous aidait peut-être ».

 

- Au Campus des Cezeaux  (sans Roger):

José: « On a fait aussi un concert à la fac des Cezeaux. Vraiment marquant. Je me rappelle du repas à la cafet. On jouait les rockstars… et on a fait une bataille de petits pois ! On y était allé avec Jean-Louis. Il y avait un groupe qui s’appelait VGE [comme : les Vingts Guerriers de l’Enfer, classé parmi les « jeunes gens modernes » dans le répertoire des groupes Clermontois], et Jean-Louis était à la table de mixage. Je pense que Clara avait joué. Des photos existaient, Christophe me les avaient envoyées mais je les ai perdues en changeant mon matériel. J’étais monté dans l’amphi avec le micro au milieu du public. Je me revois aussi debout dans l’évier ou sur une table de laboratoire qui devait être sur scène. Il y avait un évier, je me souviens d’un évier, certainement une paillasse de labo, je me souviens d’être dedans debout, c’est sûr. Je vois Christophe habillé d’un pantalon fuseau collant fluo, lui qui n’était pas très grand et un peu potelé. Imagine la dégaine !». Jacques Moiroux, bientôt 50 ans d'activisme musical, confirme : « cet amphi de sciences où l'on jouait entre becs bunsen et lavabos à dissection de grenouilles ». Un groupe de rock squattait même un amphi la nuit pour répéter au début des années 80.

Jean-Pierre confirme ce qu'on découvre de  José dans ces souvenirs, c'était un vrai "frontman". Jean-Pierre : "Il y était pour beaucoup dans nos prestations scéniques, avec sa gestuelle unique, et sa façon de sauter dans tous les sens. Par pour rien qu'on le surnommait Karaté à 14 ans! Les plus jeunes comme mon frère Didier était fasciné!".  

Patrice Papelard du groupe Tachycardie qui marchait bien à l’époque (il fera venir Jean-Louis Murat à Villeurbanne quelques années plus tard en 2015) raconte dans une interview du fanzine Spliff : « Les relations entre les groupes, c’est affreux. J’en sais quelque chose, car j’avais présenté le festival des Cezeaux en 80 : quand tu vois que des membres d’un groupe n’arrêtent pas de jeter des canettes sur un autre groupe ! Je ne veux pas citer de nom, mais tu connais bien, ça m’a révolté ». José assure qu’il a jeté des petits pois à la cafét mais pas de canettes sur scène! D'ailleurs,  on ne sait pas si P. Papelard parle bien du même événement  et lui-même n’en a gardé aucun souvenir… et on n’a pas trouvé de clermontois qui se rappelle de Plexiglass non plus. Ce n’est pas grave car c’est incontestable pour le groupe que : « ça avait été marquant, et c’est peut-être là que Jean-Louis a décidé de nous enregistrer. Nous avions les quatre morceaux les plus aboutis, un style commençait à naître » (José).

 


 José: "Il avait vraiment un super studio avec cabine aux Ecuries [S’ils galéraient, c’est sans doute aussi qu’ils investissaient beaucoup, camionnette Ford pour le transport, sono...]. Il nous avait fait ça bien. Les copains avaient fait la musique et j’avais enregistré la voix sur la bande. C’était impressionnant. Et donc, on avait un enregistrement qui était de qualité. On avait enregistré quatre ou cinq morceaux dans un style qui évoluait, avec la technique de Bernard et Christophe qui se perfectionnait. C'était pas mal. Et ils avaient prévu qu’on fasse une première partie d’un groupe… sur Clermont, une tête d’affiche nationale Peut-être Bernard Lavilliers [sans doute donc avec le soutien de P.Y. Denizot]… et malheureusement Jean-Louis est parti et tout s’est arrêté net.».

 

Ces bandes, Christophe Pie avait demandé à Jean-Louis de les conserver. Elles sont pour l’instant un dommage collatéral des problèmes de succession (collateral car on peut penser qu’elles ne concernent Murat qu’en tant qu’ingénieur du son et parce qu'elles étaient en dépôt là à la demande de Christophe). On espère qu’elles sont remises aux trois membres survivants et que chacun pourra se prononcer sur cette question : est-ce qu’il y avait là le vrai début de quelque chose ?

Pour le groupe, on ne sait pas mais Christophe signa un hymne punk, qui marqua Clermont-Ferrand un peu moins de deux ans plus tard : Centre Jaude avec son groupe Chaos, avec le bassiste qu’on entend bien, Doum. C'est enregistré par Jean-François Alos.


 

 

José : « C’est bien le départ de Jean-Louis qui a mis vraiment un terme à l’histoire pour moi, tant qu’il était là le trio, Christophe, Bernard, moi, on tenait la barre. C’est aussi pendant à cette période que nous trois on squattait les Ecuries, plus que jamais, c’est pour ça que je pense que le groupe a duré plus que 8 mois. Et Christophe nous reliait vraiment à Jean-Louis, ça passait beaucoup par lui l’organisation des concerts, tout ça.

En septembre 80, j’étais encore avec la bande mais je me suis détaché progressivement ensuite. Je venais d’avoir mon permis et pas encore de voiture, je me rappelle que nous avons emprunté la 2 CV  de la femme de Bernard [Annie, maître-nageuse à La Bourboule] pour aller faire une virée pour se promener à Bort-les-Orgues. J’étais jeune conducteur. Bien sûr sa copine ignorait qu’il était dans le coup. Je revois Bernard et Christophe assis sur le toit de la décapotable,  avec Jean Pierre sur le frein à main pour éviter de reculer à chaque passage de vitesse dans la côte. Et... les gendarmes qui nous attendaient là-haut! Et qui obligent les lascars à rentrer illico dans l’habitacle.    Tu sais que l’amour du Lac de Servières date de Plexiglass. Christophe et Bernard adoraient aller se baigner. Quand j’ai eu mon permis, je les amenais ».

Pour Roger, le groupe avait trouvé un bassiste de remplacement au Mont-Dore dans un petit groupe né de l'émulation de l'époque. Ce bassiste est décédé il y a deux ou trois ans. C'était après le départ de José pense-t-il mais Roger avoue qu'il avait fait une croix sur tout ça au moment de son départ.

 

L’été 80 a été un moment de bascule pour Bernard, il quitte son boulot et sa copine qui a un jeune enfant. 

José : "Ils étaient inséparables avec Christophe et Alain qui venait aussi parfois traîner avec nous. Après, j’avoue que j’étais hors course. C’était des ados qui se cherchaient. Bernard avait pris une mauvaise trajectoire. Roger, il était un peu à part, car il avait son boulot. Et Jean-Pierre était au lycée… Christophe, il était à fond dans la musique. Mais Bernard, il déconnait. Il y a une période où il s’était teint les cheveux en jaune ou décoloré. Et le premier truc a été qu’il a déserté quand il a été appelé. Il était recherché partout. Je me rappelle que les gendarmes étaient venus me voir, mais moi je ne savais pas où il était. Christophe savait peut-être lui… Jean-Louis peut-être, peut-être même qu’il était aux Ecuries, j’en sais rien. C’est Bernard qui m’avait dit que Jean-Louis avait signé pour son 45 tours. Il m’avait dit aussi que l’expérience avec Sheller n’était pas terrible".  

Mais la réalité le rattrape, arrestation le 01/07/1981 pour outrages, rebellions, coups et blessures volontaires à agent de la force publique… Choc frontal : c’est le moment précis où sort le 45 T « suicidez-vous... ». Une carrière qui se lance et une vie qui se fissure.

 

José : "Je suis persuadé que cette expérience punk qu’il avait prise au sérieux lui a fait perdre pied. Il est parti en live, soutenu par Christophe dans sa folle aventure de vivre en marge et de faire de la musique. Il a souffert le martyre d’après lui à l’armée. Il a fini par être réformé pour raisons psychiatriques. Du gâchis, car c’était un garçon sensible, beaucoup plus que Christophe [Roger ajoute, pour faire tomber le masque du punk, qu'il  : "Il tombait amoureux sans arrêt"]. Je l’ai retrouvé quelques temps après sur les chantiers. Il avait eu un enfant avec la maître-nageuse de la piscine, mais il a fait quand même une période de prison. Mais je l’avais revu encore au début des années 90, ou 1988 et il avait réussi à reprendre pied, il était avec sa famille. Après, il a eu d’autres problèmes de santé et il a divorcé mais c’était un gars qui était très bien, vachement sympa. A un moment peut-être qu’il aurait fallu qu’il soit pris en main, et il est parti en live. Ils s’étaient monté un peu le chou, lui et Christophe, autour de la musique, ils voulaient réussir dans la musique, et ils ont tout lâché. Christophe a réussi quand même à s’accrocher, en continuant sa période punk [avec Chaos, et une période SDF, avant que Jean-Louis ne le reprenne sous son aile] mais Bernard... ».  Il est décédé en 2011 à 50 ans à Saint-Julien Puy-Lavèze. Trois ans plus tôt, il avait dû fermer son entreprise à Saint-Sauves (« C’était un très bon plâtrier » selon José). Une pensée pour Annie, son ex-femme, également décédée en 2013, et son fils Cédric qu'il est compliqué de retrouver (le nom Hebrard est commun).

 

Sur la fin, quand Jean-Louis lâche les Ecuries, Christophe Pie propose à José de reprendre la location ensemble. Mais José semble ne l’avoir jamais imaginé : « J’avais dit à Christophe, qui voulait qu’on se lance dans la musique, que je ne voulais pas de la vie que menait Jean-Louis, de la dèche, ne pouvoir manger que des pâtes. J’avais beau avoir 17-18 ans, je voyais bien que c’était difficile pour eux. Peut-être que Christophe le lui avait répété ensuite, car quand je l’ai revu lors d’une des premières fêtes de la musique à Clermont, par hasard, le contact a été assez rapide, détaché. J’ai eu l’impression qu’il voulait un peu se séparer de La Bourboule. J’ai aussi pensé qu’il avait pris la grosse tête".

"La scène j’aimais bien. On avait la pêche, mais je pense que la raison a pris le dessus pour moi".

Il faut dire que José a d'autres engagements qui lui apportent satisfaction : "L'été 80, nous avons réaménagé la salle du bas de la MJC, avec des fauteuils d'automobiles récupérés à la casse, des tables et des bancs avec le bois venu de la scierie du Père Croizat. Le 14 juillet, on a organisé une soirée déguisée, on est descendu au moment du feu d'artifice dans nos tenues faire de la pub. On a explosé le record d'entrées. Ceci a fait réagir Nicole de la discothèque La Niche, la première discothèque de La Bourboule, qui parlait de concurrence déloyale! Je me rappelle d'Alain qui était avec nous."

Et deux ans plus tard: 

" J’ai continué à mes heures perdues en devenant disc-jockey. Les jeunes du coin avaient répandu la rumeur que le patron de la discothèque avait fait venir un disc-jockey de Paris… J’ai fait connaître U2 en primeur aux jeunes des montagnes. J’ai fait deux saisons à la Niche. Certains jeunes venaient car ils savait qu’en fin de soirée, je passais un peu du rock : les Rolling-Stones, Billy idol, U2... La patronne avait accepté que je déroge un peu à la programmation disco de l’époque. J’ai dû passer un ou deux morceaux de Clara d’ailleurs. J’avais une cassette. Quand j’étais à la MJC, on organisait aussi des boums, et j’essayais de passer un morceau au milieu des autres. On était toujours prêts à faire de la promo. Il y avait quand même un morceau que j’aimais particulièrement mais je ne me souviens plus du titre. En 2019, le destin a fait que j’ai rencontré Jean-Louis mais aussi aussi la patronne de la discothèque, et tous les deux sont décédés depuis… C’était comme un adieu".

 

José a un constat un peu dur sur ceux qui n’ont pas pu se détacher de Jean-Louis Murat, qui sont restés peut-être des éternels adolescents « dans son ombre ». Ainsi, sur Christophe : « dans le fait de demander à Jean-Louis de garder la bande de Plexiglass, il y avait un brin de nostalgie. Car son rêve avait commencé là-bas. Alors que pour nous c’était un souvenir d’adolescence. C’est émouvant de l’écouter [émission Petit lait musical qui lui a été transmise]. Il avait choisi de vivre une vie hors norme et il l’a vécue ».

 

José : « La fin de Clara  a fait quand même une cassure. On allait aux concerts, on vivait un peu par procuration par le groupe. Après, ça faisait bizarre de passer par les Ecuries, que ce soit vide. Moi, ça me faisait drôle. Oui, oui, c’est évident : cette effervescence musicale bourboulienne n’a pu avoir lieu que grâce au retour de Jean-Louis au pays. Il en était l’incarnation. Son départ de La Bourboule a fait voler en éclats cette dynamique. Nous sommes revenus à une vie plus normalisée, excepté pour Christophe, Bernard et Alain, qui erraient aux Ecuries comme des canards sans tête. Ils étaient dans le déni de la réalité. Leur tentative pour que Plexiglass occupe Les Ecuries à la place de Clara en était l’illustration. En désaccord avec cette idée, ce qui restait de Plexiglass s’est dissous. Pour moi, ça a été aussi une perte de contact totale avec Jean-Louis. Le trio, lui, ne s’était pas résigné. J’avais appris par eux que Jean-Louis avait signé pour un 45 tours, qu’il était revenu sous les monts et restait invisible à La Bourboule. Son titre avait été censuré". 

 

 

EPILOGUE 1 : José : « J’étais encore électricien dans les années 80, et on installait des antennes spéciales pour avoir les chaînes 5 et 6 sur La Bourboule. J’étais à Saint-Sauves, seul chez un client, je lui réglais les canaux. Je ne faisais pas gaffe à l’image, mais là, j’entends une voix que je connaissais. Merde… J’ai reconnu son timbre, ça m’a fait un choc. Dans les premiers réglages de télé que je fais, je tombe sur un clip de Jean-Louis ! Je ne peux pas te dire le morceau, mais sa voix était familière, je ressentais les émotions passées en sa compagnie.

Ce que j’aimais chez Jean-Louis, c’est son timbre particulier, mélancolique, même si à des moments, on ne comprends pas ce qu’il dit. Et c’est je pense ce qui a tout de suite fait tilt à JB Hebey, son phrasé, du Jean-Louis tout craché. C’est ce que j’aimais bien et c’est ce que j’ai tout de suite reconnu quand je l’ai entendu à la télé… et pourtant ça faisait presque dix ans que je ne l’avais pas entendu. »

Cette proximité, ils l’ont toujours gardée : Roger n’aime pas les interviews figurant dans le livre Les jours du jaguar: il n’y retrouve pas dans la retranscription le Jean-Louis Bergheaud qu’il connaît!

 

EPILOGUE 2 :

José:  "J’étais allé voir Jean-Louis au moment de Mustango au Splendid à Lille. J’avais emmené ma fille qui était adolescente. En première partie, il y avait un groupe, des Clermontois qui sortaient leur premier disque. C’était Rogojine. J’étais au fond, il y avait des lumières, j’ai juste remarqué que le batteur me semblait plus vieux… Bon, je me suis dit c’est bizarre... mais à la fin à la soirée, quand ils ont quitté la scène, j’ai reconnu Christophe… à sa démarche ! Je ne l’ai pas reconnu physiquement car quand je l’ai connu, il avait 15 ou 16 ans, et là , il avait une quarantaine d’années, mais à son allure, je me suis dit : c’est Christophe !

A la fin, Rogogine vendait son CD. Christophe n’était pas là, mais je parle aux deux musiciens [dont Jérôme Caillon, Ranchero] qui signaient : "Je peux vous poser une question : votre batteur, il ne s’appelle pas Christophe ?" Ils me disent : "si. - Christophe Pie ? - Ben oui ! - Ecoutez j’ai fait de la musique avec lui, quand on était ados. - Ah, mais vous étiez dans le groupe Plexiglass ?" Je pense : "Ah ben merde alors !…" - "Mais il n’arrête pas de nous en parler, de son groupe Plexiglass !! - Ah, alors vous lui direz bien le bonjour..." Et ils m’ont retenu : "Non, non, restez, on va chercher Christophe." Il est sorti des loges, et on s’est embrassé. Puis on a un peu repris contact, mais il n’y avait pas encore les réseaux sociaux, on n’avait que les mails. Il m’avait envoyé les photos que la femme de Bernard Hebrard avait pris. Elles n’étaient pas très nettes mais on me voyait chanter, je montais dans l’amphi avec mon micro pour aller voir les spectateurs. Je ne l’ai plus jamais revu. Voilà mais c’est bien, il est resté fidèle à cette route-là.  cf le premier article du blog  réalisé à sa mort 

 

EPILOGUE 3 :

José : "J’ai revu Jean-Louis un peu avant le covid, en été 2019, ça faisait des années que je n’étais pas revenu à La Bourboule. Il buvait une bière au café du Cyrano, avec une jeune femme [Véro Jeetoo]. Ça a été instantané, je suis allé vers Jean-Louis, et je lui ai dit : "Jean-Louis, comment tu vas ?" Bon, il m’avait connu, j’avais 17 ans, et là, j’en avais un peu plus. Mais lorsque j’ai commencé à parler de Plexiglass, là il s’est tout de suite souvenu. Et il m’a dit qu’il avait encore en sa possession des bandes de Plexiglass, avec quelques extraits enregistrés aux Ecuries. Il m’a dit : "ben, écoute, quand je viens dans le nord en concert, tu viens au concert, tu insistes pour venir dans les loges et on se voit…", mais l’occasion ne s’est pas présentée. Bon, au début des années 2000 j’avais déjà essayé de le voir, et ça n’avait pas été possible, je le lui ai raconté et il m’a dit : "si, si, tu insistes, je veux absolument te voir quand je viens dans le nord." Voilà, ça a été la dernière fois. J’ai senti qu’il n’avait pas oublié ce passage là.

Il a rigolé de me voir promener un bichon! Il a dit à mon fils « il fallait voir ton père comment il déménageait ! ». 

Ça m’a amusé : il m’a aussi dit qu’Alain venait d’acheter un ampli [comme si leur préoccupation n’avait pas changé depuis 40 ans]. Et pour clôturer ce voyage, comme par hasard, je rencontre Alain vers le marché Saint-Pierre à Clermont-Ferrand, tel un éternel ado". 

 

EPILOGUE 4 : Jean-Pierre : "Pour info, je bosse en freelance pour une galerie d'art à St-Etienne, galerie qui expose Charlélie Couture. J'ai eu l'occasion d'échanger avec lui (brièvement car il est très sollicité) lors du vernissage le week-end dernier; je n'ai pas manqué d'évoquer avec lui la mémoire de Murat, sa carrière, etc... J'ai senti beaucoup d'affection et d'estime artistique pour lui (ce que je savais déjà), la tournée de 1984 restant notamment pour lui un très bon souvenir. (Seul point d'achoppement, il avait adoré "Suicidez vous le peuple..." et moi détesté à l'époque) En tout cas Charlélie est un amour de gentillesse et de disponibilité (en plus d'être un grand artiste)"

 

 

La musique au cœur :

Jean-Pierre Gougnot a continué à suivre avec attention le parcours de Jean-Louis à travers sa discographie (sa préférence va pour les années 2000, notamment Lilith). Il continue de jouer sur scène en amateur, en duo, trio, pour se faire plaisir, et en reprenant du Murat. On peut l'écouter sur "la nuit je mens" ici.  C'est grâce à nos échanges commencées en 2021 que l'idée de ce dossier est venu. Merci !

 

José Pereira : "Je suis parti dans le nord parce que j’ai rencontré ma femme, c’était difficile pour elle d’avoir du travail ici, mais à l’époque, j’étais associé avec mon patron. Ça allait. J’ai vécu quelques moments à Royat, je faisais la route, et à un moment donné, j’en ai eu marre. Tant qu’on était ados, qu’on avait tous ces échanges, c’était super... mais après, ça devenait un peu pénible quand même de vivre là bas… l’éloignement...

Je suis toujours à la recherche du collectif : je me suis beaucoup investi dans mon syndicat, avec la Chambre de métiers, pour les métiers de l’artisanat et pour les jeunes… Je continue toujours! »

Et il s’amuse toujours à écrire des textes qu’il met en musique avec l’IA sur tiktok… et il nous permet d’ajouter le nom de sa fille Ellie Meriz aux nombreux fils et filles de ces musiciens auvergnats des années 70 et 80 qui ont repris le flambeau - très sérieusement-, au piano, à la guitare et avec une voix charmante.

On l'entend sur un texte de son père, pour parler de la Révolution des Œillets, avec son berger de grand-père (lui aussi!), c'est très émouvant, mais on pourra écouter Ellie Meriz dans son répertoire habituel avec plaisir dans une session live là.

C’était une bonne idée de finir cette partie avec la belle voix de José et sur un peu de SAUDADE… car même les punks se font rattraper par la nostalgie et la mémoire… mémoire qu’on n’a pas encore fini d’explorer… 

Mais il faut quand même finir sur le héro disparu :

Christophe Pie arriva à vivre de la musique, après une période difficile. Il est présent sur plusieurs disques de Murat et devint une personnalité de la musique à Clermont, arrivant à s’intégrer à la génération Kütü Folk qui fit de Clermont la capitale de la pop durant quelques années, notamment avec The Delano Orchestra. Toutefois, son soundcloud révèle qu’il aurait pu sans doute avoir une autre carrière : Il est l’auteur de Sky lumina, un album magnifique, qu’il serait nécessaire de rééditer, avec un texte de Jean-Louis (les morceaux uploadés sur myspace ont été perdus, son soundcloud pourrait un jour connaître le même sort), et il a composé d’autres très belles chansons (notamment pour Marie Audigier qu’on a aperçue seulement subrepticement dans l’histoire, femme de l'ombre, rouage et oreille essentielles). Sky Lumina, c’est peut-être un des disques qui me touchent le plus mais dont de ce fait je me tiens éloigné… C’est encore plus émouvant de l’écouter après avoir travaillé sur ces années de basculement. Lui aussi portait dans sa musique une mélancolie certaine. Il s’était énervé quelques mois ou années contre moi pour une raison que j’ignore ou simplement parce qu’il n’aimait pas « les fans » qui le renvoyaient à Murat, alors qu’il avait inauguré les inter-ViOUS ET MURAT- (en ne disant rien, certes). J’aurais voulu qu’il sache que j’aimais vraiment beaucoup sa musique, même sans Murat, tout comme Alain Bonnefont, dont le set au Week-end Murat reste un moment inoubliable. On se quitte donc avec des belles chansons de Christophe PIE  avec une dernière pensée à Bernard Hebrard... 

[A SUIVRE :    COUP DE CLARTE SUR CLARA..]

Christophe, musicien un mode de vie,  dans Une histoire du rock
 

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #inter-ViOUS et MURAT, #vieilleries -archives-disques

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Publié le 24 Décembre 2025

Récolter des témoignages sur des événements datant de 45 ans est un exercice qui pousse à l’humilité, au contraire de l’écriture et du jeu (puzzle et memory ici avec des pièces et des cartes manquantes). Chacun peut avoir une version différente d’un événement, voire raconter des souvenirs contradictoires.  Voici donc un recueil  de bribes surgissant des limbes de la mémoire de quelques Dom Juan Bourbouliens.  L’avantage du blogging est que cet article pourra être complété, corrigé, et possiblement réfuté, par d’éventuels autres témoignages ou sources. Et j’espère que certaines archives existent quelque part afin qu’on ait un jour des éléments fiables – ça sera le seul JE de ce texte, quel effort !-.  

Nos principaux intervenants sont des seconds rôles de la grande histoire, on peut les effacer, les têtes d’affiche peuvent les avoir ignorés, mais Jean-Louis Bergheaud avant Murat a traversé leur vie, parfois comme un éclair, pourtant en laissant une empreinte évidente, profonde et émouvante. Et puisqu'ils vivaient déjà les événements comme extraordinaires, des souvenirs se sont ancrés (A l'heure de finaliser ces recherches de témoignages, il parait assez juste de penser que des personnes plus proches de Jean-Louis  étaient à la fois brinquebalées dans une vie agitée et à la fois dans un quotidien, une routine dont il est plus difficile de se rappeler). Comme le disait Matthieu Guillaumond à qui je dédie cet article (ainsi qu’à Bernard Hebrard et à sa famille), Au cours d'une vie, il me semble qu'on ne compte, dans le meilleur des cas, qu'une toute petite poignée d'amis, une autre petite poignée d'histoires d'amour fortes et, si tu ajoutes à cela quelques membres de la famille qui vont véritablement compter (en gros, ceux qu'on aurait envie de fréquenter même s'ils n'en faisaient pas partie), tu te retrouves avec un nombre de gens avec qui tu auras entretenu des relations profondes et intimes très réduit. Alors, à côté de ces relations-là, autant essayer de faire en sorte que les autres soient aussi enrichissantes que possible, sans chercher à tous prix à y plaquer de grandes étiquettes du type "Amour" ou "Amitié".  

 

Quelques balises biographiques sur la décennie 1970  :

- Expo Picasso "dans le sud" (possiblement celle qui s'est tenu à Avignon de mai à septembre 70)- chez Laure Adler. Il dit avoir été puni un trimestre, mais cela ne l'empêche pas d' autres escapades:

- 1/2/3 Août 1970: Festival d'Aix en Provence avec Family, Deep Purple, Magma, et Cohen (Jean-Louis se rappelle de son entrée sur scéne sur un  cheval blanc et des militants politiques insultant Cohen, même si dans l'interview de 2009 figurant dans Les jours du jaguar, tout cela est évoqué en parlant de Wight).

- 26 au 31/08/1970 : Au Festival de l'île de Wight

- 12/09/70: Concert hommage à Al Wilson à Hide Park (dans Top bab)

-24/10/71 : Naissance de Yann Bergheaud

- Fac de lettres avec un appartement clermontois avec femme et enfant, son pote Marco (Marc Lespinasse) en profite pour passer les nuits du dimanche là-bas au lieu d’aller à l’internat. Jean-Louis aurait emballé du poisson la nuit.

- Réformé du service militaire, pour tendances suicidaires, avoir un enfant ne dispensait pas forcement de l'exercice même si ça a pu être pris en compte (on croisera une autre personne dans la même situation. 

- 07/04/1972: Grateful Dead à Wembley 

- 1973 : Virée pour voir les Rolling Stones à l’étranger (pendant les ennuis policiers de Keith en France), avec sa femme, Marco (rencontré justement à la Bourboule grâce à la musique des Rolling Stones qui s’échappait de sa fenêtre, Jean-Louis l'a interpelé de la rue) et  Jean-François Morange (autre poète et chanteur originaire de la Bourboule, c’est la première fois qu’on établit clairement un lien  entre eux. Matthieu l'avait supposé notamment avec  la vidéo  où il apparaît avec Lucien Nicolas de la revue Chanson - Jean-Louis fut membre du comité de rédaction).

- Montée à Paris : passage chez son oncle Edmond, ponte de France Soir, puis du Figaro. Sa jeune cousine a gardé en mémoire l’arrivée de la petite troupe dans l’appartement (elle se rappelle de "l'adorable bambin blond au grand sourire âgé de 2 ou 3 ans")

- Essai de journalisme (Chanson de janvier à juillet 1976, piges non attestées à La Montagne mais affirmé par Drucker, et d’autres fanzines amateurs : cinéma, tentative de se faire publier dans les courriers des lecteurs, lien avec Dominique Faran de RTL). On en  parlait .

- 6 mois au Maroc – Agadir

- Saisons : St-Tropez, plusieurs hivers à Avoriaz -skiman chez Vuarnet Sports- (jusqu’en 1976 avec Marco, où il fait des folies sur deux planches avec l’élite locale – les moniteurs de ski chevronnés dont le futur directeur de l’ESF de Miribel. -S.Bataille liste quelques autres métiers dans Coups de tête. 

« Alentours de 1975 : Hervé Bréal rencontre Bergheaud, lors d'un séjour à La Bourboule. Il deviennent "très potes", principalement pour "une question de feeling". Lorsque l'Auvergnat monte à Paris, les deux jeunes gens se fréquentent souvent, notamment pendant l'édition 76 du Tour de France, que ces deux passionnés de cyclisme suivent avec assiduité » (Matthieu nous avait rapporté ses échanges avec l’auteur, manager de Ange que Jean-Louis lui avait fait découvrir, et qui termina rédacteur de « Questions pour un champion ». On retrouve la trace d'un autre auvergnat dans l'entourage d'ANGE : Jean-Pierre Martin, qui faisait du bal avec l'orchestre Concorde 73 dans les années 70, c'est par lui qu' Eric Toury fut lui aussi un collaborateur de ce groupe).

- Passage à Thonon chez des amis (Gérard Guillaume, ami d'enfance de la Bourboule, né le 1er mai 52, rencontre avec Jacky Stadler, futur organisateur du festival des Rockailles). 

- 23 Mars 76 : Au premier concert français de Neil Young. On the beach  (sorti en 74) est "peut-être le titre qui  m'a donné envie d'écrire des chansons"

- Avril 76 : sortie à Paris du film de John Cassavetes, Une femme sous influence. Lequel, à en croire Murat, aurait provoqué "un déclic" (un premier) en lui et déterminé sa décision de ne plus travailler et de ne jamais avoir de patron. "J’avais 23 ans, j’étais monté à Paris, je faisais du porte-à-porte pour vendre des encyclopédies littéraires et, la nuit, je fouillais les poubelles du seizième arrondissement avec un pote pour gagner un peu d’argent aux puces à Montreuil. Je suis allé voir Une femme sous influence de Cassavetes, et ça a provoqué un déclic en moi. Du jour au lendemain, j’ai donné ma « dém », je suis parti en province et j’ai acheté une guitare. Depuis, je n’ai plus jamais travaillé".

- 24 mai 1976 : Au  concert de Nils Lofgren à l’Elysee Montmartre. Première rencontre avec Marie et Alain

- 11 octobre 76 :  Marvin GAYE  au « Palais des Sports » de Paris 

- - Mai 77 : Au  concert de Bob Marley à Paris.  Quels sont les concerts que tu as vus alors ?
Jean-Louis Murat : Le premier concert de Bob Marley à Paris, c’était incroyable, je me souviens de Marvin Gaye, James Brown, je me souviens de Bob Seger dont je n’avais jamais entendu parler, c’était un concert sensationnel. Je me souviens d’Aretha Franklin seule au piano, et Curtis Mayfield, j’étais au premier rang. On était une centaine de personnes, je suis resté torse nu à ses pieds, il postillonnait en chantant et je suis ressorti trempé, je suis resté devant, je pouvais toucher ses orteils. Je te parle de ça, c’était dans les années 1970.

-  14 juin 1977 :  Genesis le 14 juin 1977  à la porte de Pantin. Il emmène sa nièce Anne-Françoise.

-28/11/77: Aretha Franklin au Palais des Sports: "je me rappelle d'Aretha seule au piano" (filmé par JC Averty)

- Renaldo et Clara, film de Bob Dylan sort en janvier 78. Yann Bergheaud cite une autre origine : "LA DAME SANS CAMÉLIAS" d'Antonioni.

 

Tout ceci indique une vie bien remplie…  d'errance...  mais pas forcément d'autant de déshérence que ce que Jean-Louis a pu décrire. Une vie dont la conclusion aurait  été une tentative de suicide :  "Sur un lit d'hôpital, après avoir lamentablement loupé un suicide qui, cette fois, devait être définitif. J'avais fait ça en écoutant Tim Buckley, je voulais quitter cette vallée de larmes avec cette cassette à donf qui n'arrêtait pas de tourner. Je me suis senti partir, j'étais très content, apaisé. Quand je suis revenu à la conscience, je me suis dit "Putain, que t'es con." Comme je m'étais raté, j'ai senti que je n'avais pas d'autre choix que de me mettre dans la course et commencer à fond. La première chose que j'ai faite, c'est d'aller brûler un cierge. C'était pourtant pas dans mes habitudes. J'avais vu la mort de tellement près. J'ai mis longtemps à repenser que j'étais vivant. J'étais dans le fossé, j'ai commencé à remonter, comme un coureur cycliste" (à Richard Robert en 1996). Yann Bergheaud évoque une tentative de suicide, qui se serait déroulé à la Bourboule. 

Il a 25 ans (1977). Plus le temps de tergiverser. Ecouter de la musique, en parler, ça ne suffit pas.  Première guitare… premier investissement d’une longue série, et retour à La Bourboule.

"Quand Jean-Louis parlait de "monter un groupe de rock à La Bourboule", on n'imagine pas le côté surréaliste que pouvait avoir cette formule..." (Anne-Françoise, sa nièce)

Il crée donc le groupe Clara. Rapidement ? Il a parlé de « petite annonce », mais ce n’est pas démontré. A Philippe Manoeuvre, il indique que ça a pris du temps (possiblement sans doute le temps de bien déterminer qui serait le "chef",  ce n'était pas aussi clair au début pour lui comme il l'a parfois dit). La nuit de la première répétition, il fait un rêve qui cheville en lui son ambition : celui de se consacrer à la musique. Il rêve qu’il rencontre dans une forêt – peut-être s’était-il promené à Charlannes le jour même?- le groupe FAMILY et son leader Georges Chapman (band anglais de rock progressif). Il relate la même anecdote, ce souvenir prégnant, « qui affleure tout le temps », à G. LANG, en 2009.

 

Jean-Louis connaît déjà Jean Esnault, le futur batteur1.  Celui-ci militait à Rouge1, comme sa petite amie durant deux ans : Marie Audigier. Il lui a déjà souvent parlé de Jean-Louis Bergheaud, « un véritable mentor.  Il m’en parlait tout le temps, il avait beaucoup d’admiration pour lui ». Pourtant, Jean et Marie sont déjà des personnages : Christophe Adam, 14 ans et lui aussi déjà peu impressionnable (il bourlingue beaucoup) parle d’égéries politiques. « Tous fringués en cuir. Ils étaient internes, en première ou terminale. On les voyait mener des foules, faire des AG sur les escaliers ». Ce Christophe Adam avec son groupe les Sales Gosses, futur sparring partner de Clara, assure la première partie de Status Quo en Février 77 (il n’a pas 16 ans dit-il).

Un essai avec Marie Audigier à la basse est réalisé (elle a déjà participé à quelques groupes) et François Saillard dit qu’il est recruté pour la remplacer mais ce n'est pas que du fait d'un essai non concluant. C'est elle qui prend la décision de partir faire une saison : elle est amoureuse mais Jean-Louis n’est pas encore séparé de sa première femme. Christophe Adam se rappelle d'un voyage en train avec Marie et sa soeur Agnès, Marie avait laissé entendre à demi-mots qu'il s'était passé quelque chose avec Jean-Louis.

 

Francois Saillard : "je jouais un peu de guitare. Je me suis mis à la musique avec les gars de Clara en 78 qui m’ont demandé de remplacer Marie Audigier. J’étais au lycée avec eux. Ils avaient une basse et un petit ampli. J’avais 17 ans et je me suis installé à la Bourboule, j’y suis resté six mois. J’étais tout seul là haut, j’ai complètement craqué. Je suis redescendu à Clermont".

 

Alain est le plus vieil ami de Marie (depuis la  troisième et les jobs d’été dans les champs de maïs où il épate sa copine en jouant du Genesis à la guitare). En 77/78, le fan d’Ange et de Jethro Tull portant redingote, maquillé, est en première année d’Ecole normale, et joue déjà dans le groupe Ambulance avec Joel Rivet (qui lui n’abandonnera pas l’enseignement, sans jamais pour autant lâcher la musique). On m’indique même qu’Alain a peut-être  continué à jouer avec lui durant un moment -mais c'est très incertain - jusqu’à ce que Joël fasse son service militaire, et divers séjours à l’étranger.  Alain indique qu’il  croise Jean-Louis plusieurs fois à son retour  et l’idée du groupe prend forme.  Il faudra un certain temps avant que Jean-Louis oublie son complexe quand il faut prendre la guitare... et qu'il devienne un "guitar héro" sur les jours du jaguar

 

Selon le crédit d'une photo de Marco, les premières répétitions ont lieu dans la buanderie de la villa « Françoise et Jean » à Quaire, chez sa maman. Alain Bonnefont situe cela pendant les vacances de Pâques 78 (premières répétitions sur des compos). Jean-Louis s’installera plus tard aux Écuries, un vieux bâtiment en pierre, coincé entre la voie de chemin de fer et le cimetière… là même où il sera inhumé. Le futur Jean-Louis Murat travaille comme un acharné sur son objectif, écrivant des centaines de chansons, nous en connaissons seulement quelques-unes. Il est souvent dit que Murat a galéré pour y arriver, mais en seulement deux ans d’activités musicales, il va quand même signer un premier contrat… 

Retrospective photos de  Clara à la coopé
 

 

Certains membres du groupe, en 2013, se souvenaient avec émotion de cette période en en interprétant quelques titres lors du concert pour Clermauvergne (Koloko, des photos utilisées ici figuraient dans une petite projection avant le concert). On parlait  même de la sortie d’un disque (mais la qualité de bandes aurait empêché ce projet d'après ce qui avait été dit à l'époque)… Mais cette période n’a pas seulement marqué Jean-Louis et les 5/6 membres officielles du groupe : c’est ce que l’on va aussi raconter aujourd’hui. Voici après ce long préambule, une partie de la vie de Roger, José et Jean-Pierre, Christophe et Bernard, des ados qui ont vécu, plus que par procuration, la vie de rockers/ musiciens. Pour certains, c’est une parenthèse héroïque, d’autres poursuivront sur leur lancée, pour le meilleur et peut-être le pire. Et c’est très largement une histoire inédite… tout comme la chanson signée Jean-Louis Bergheaud dont il sera question - il faudra attendre la 2e partie du dossier- et que seuls les spectateurs du Week-End Murat 2025 connaissent déjà (précisons que c'est les trois années consacrées à l'organisation de cet événement qui ont empêché l'aboutissement de  ce travail avant aujourd'hui).

 

Voici ce que disait Jean-Louis dans « A la dérive » (Radio nova) à propos de nos personnages (l’audio était nécessaire pour le « ouh la » délicieux de Jean-Louis qu’il faut absolument garder en tête pour la suite). 

 

Dans l’article de ce blog sur l’émission, il était reporté que les anciens amis de Plexiglass, groupe punk, était tous morts, c’est ce qu’on comprend des propos de Murat… Quant au fondateur du groupe, il disait à radio Campus que c’est une histoire de deux mois. Ca ne prendra donc pas trop longtemps de vous la raconter… Mais voici José d'abord, revenu de l'au delà... du NOOOORRDDDD... et tout-à-fait bien portant!  

 

José:  Tout ça c'est "La fin de mon adolescence, une période très courte mais il y a des passages qui sont restés, c’est exceptionnel, le fruit d’un hasard. J’ai pu vivre le début de la carrière de Jean-Louis".

                                                                                      José et Jean-Pierre  derrière

 

Plantons le décor. La Bourboule. Ville nouvelle (ville à l'époque car aujourd'hui, elle compte moins de 2000 habitants), 102 ans d’existence en 1977. Le décor servira bien sûr à certaines chansons de Jean-Louis, et jusqu’au bout, et plus que jamais, il ressentait le besoin et l’envie d’en parler : projet autour de cartes postales avec son ami Marco (un livre  m’a-t-on rapporté il y a plusieurs années, aurait fait l’objet d’un contrat d’édition). Peut-être aurait-il même fini par se réinstaller dans la commune, plus près de sa mère et des amis? Il en parlait.

 

La Bourboule dans les années 70 est encore dynamique, même si le temps de la Reine de Roumanie, de Buster Keaton, du Roi Farouk, de Sacha Guitry était déjà passé. José se souvient de ce que disait l’institutrice : la ville passe de 2500 habitants à 25 000 l’été. « Quand tu penses que les week-ends du 14/07 ou du 15/08, la Bourboule était saturée de monde, le grand hôtel vers le parc Fenestre, j’y ai travaillé… et ben, ils faisaient dormir des gens dans des couloirs ! Les gens acceptaient parce qu’il n’y avait pas d’autre solution. C’est fou. J’ai vu le grand hôtel qui a brûlé, j’ai connu cet hôtel, c’était rempli et ils louaient les chambres qui étaient sous les toits, les chambres de bonnes qui dataient de Mathusalem… qui n'étaient vraiment pas confortables. J’y ai travaillé aussi.

La Bourboule, ça marchait tellement, ça marchait tout seul. Je pense qu’ils n’ont pas investi, et ça a périclité. Oui, aujourd’hui, il y a encore du tourisme mais ça n’a rien à voir avec l’époque. Quand je suis passé en 2019 ou l’année dernière, j'ai trouvé les soirées tristounes. Le Mont-Dore, c’est plus dynamique, j’ai l’impression. On sent moins la rupture économique, on a l’environnement plus montagne. On voit moins ce déclin. Pour moi, c’est une ville fantôme. J’ai connu le casino, c’était plein. Il y avait pleins de jeunes, on passait l’après midi là-bas, avec les baby-foots et les flippers. La maison des jeunes, c’était plein, j’organisais des soirées dansantes, on faisait rentrer 200 personnes l’été, 200 ados. J’avais fait venir un groupe de jazz amateur de Clermont que je connaissais…"

Roger - vendeur de confitures délicieuses à retrouver sur le marché (on recommande la "Remonte-pente") -  raconte que chez lui, comme dans beaucoup de familles, on louait les chambres, et que les enfants étaient relayés au grenier. On pouvait ainsi résider chez Renée Bergheaud la maman jusqu’à il y a quelques années.

 

Roger, : "On avait besoin d’eux (les touristes).  Mes parents bossaient et j’ai été élevé par ma grand-mère et dès qu’on avait une maison, on cherchait toujours à aménager quelque chose à louer, quitte à ce que les gamins déménagent dans le grenier ! Mais il y avait un monde, de la folie à la Bourboule. Les médecins recommandaient de faire des cures et la Sécurité sociale remboursait. Les gens avaient un carnet à tamponner, à la cure, il fallait faire ses 18 jours, mais au bout du 15ème, ils pouvaient se faire rembourser en espèce dans un immeuble qui appartenait à la Sécu, et avec cette espèce, ils payaient leur loueur. Ça fonctionnait bien comme ça, parce que bon, les 3/4 des gens qu’on avait, c’était une clientèle d’ouvriers. Les bourgeois des années 20 et 30 c’était terminé… Il y avait encore 2/3 hôtels plus huppés qui traînaient mais ça se passait à la bonne franquette, tout le monde buvait le canon, ça sortait le Ricard le soir"

 

La demande de main d’œuvre dans le bâtiment est forte et une grosse colonie portugaise s’installe. Le papa de José est déjà là depuis quelques années quand il fait venir sa femme et son jeune fils en 1970. Il a 9 ans.

" Je suis né en décembre 61. J’avais donc 9 ans de moins que Jean-Louis. La Bourboule était fort dynamique à ce moment-là et la main d’œuvre venait du Portugal. Et il y avait énormément de Portugais. Voilà, j’ai appris la langue tout ça".

"J’étais à l’école privée, primaire qui est fermée maintenant, la moitié de la classe, c’était des Portugais, peut-être plus de la moitié. Incroyable. Il fallait de la main d’œuvre, les femmes faisaient les ménages dans les hôtels, les meublés, travaillaient dans les cuisines et les hommes dans le bâtiment. Il y avait trois ou quatre entreprises de maçonnerie… et puis tous les artisans. Et les Français, pour certains, travaillaient à la commune. Les gens un peu plus modestes qui n’étaient pas commerçants, ou médecins, ils occupaient ces postes-là. Il y en avait beaucoup puisque c’était bien dynamique, il y avait les jardiniers... La Mairie de La Bourboule, c’était un employeur très important. Le père de Bernard, c’était ça. La première femme de Jean-Louis [Michelle], son père était pompier mais aussi employé communal. Ils avaient même des logements de fonction".

"Ma mère, dès juillet 70, un mois après son arrivée, elle travaillait sans parler français, chez la tante de Marco Lespinasse je pense. Mais je n’ai pas vraiment de souvenir de lui".

 

Pour Roger, il n’existait pas grand-chose pour les jeunes, mais l’été, la vie changeait.  "On allait draguer au parc Fenestre [là où Jean-Louis connait sa première fois lui aussi sous un arbre qui a disparu suite à un orage], il y avait cette faune qui arrivait de la région parisienne, qui écoutait la radio, qui avait accès aux disques, aux concerts c’était un peu des extraterrestres, ils s’habillaient à la mode… Nous on portait les mêmes fringues toute la semaine. On changeait le dimanche. Dire qu’on sentait la bouse ?  pas trop ! Mais c’est vrai qu'on faisait un peu ruraux, on n’avait pas la culture des gens de la ville, on allait aux champignons… un peu comme on voit les bobos, tu vois, qui s’extasient sur une fleur. Mais c’est vrai qu’on avait un rapport à la nature encore, on allait à la pêche à la truite, ramasser les noisettes".

Et pour Roger, l’été, c’était aussi le travail : "Mon arrière grand-mère on l’appelait la Mère pissette, une célébrité encore pour les vieux Bourbouliens. Parce qu’elle louait des petits ânes, et quand les gens ne rendaient pas leur âne à l’heure, elle disait faut payer 10, 15 minutes de plus. Et parfois, les clients disaient ; oui, mais ils se sont arrêtés pour faire leurs besoins, et elle disait ; et bien, il faut bien qu’ils fassent pissette ! Et ça a traîné toute sa vie".

Il aide à cette activité assez typique de la ville dès son plus jeune âge :   "J’ai dû faire ça 5/6 ans, j’ai aidé ma grand-mère avec les ânes. On se faisait une pièce et on allait dépenser nos sous à « chez nous les gosses » et la grand-mère Rozier. [Note : Jean-Louis parle de cette marchande de bonbons dans "A la dérive"]

(extrait de Teaser Taormina PS: ce n'est pas la mère Pissette)

Ces activités saisonnières, c’est ce que vivront aussi les membres de Clara. Marie et Jean sont moniteurs d’enfants (la mère de ce dernier tient une maison d'enfants -pour des curistes-), Jean-François Alos, qui remplace François, travaille chez la mère de Marie-Laure (la future femme de Roger). Jean-Louis et les autres s’occupent un été du bar Lous Fadas. Roger se rappelle que la musique du groupe enregistrée sur cassette retentissait certains soirs. José croit se souvenir qu’ils faisaient des crêpes.

Lous fadas de nos jours après une période de fermeture

José : "Ce qui était bien à l’époque, c'est qu'il y avait énormément de jeunes qui venaient, et on se mélangeait à eux. D’ailleurs, durant toute la période d’été, à part tous les copains proches comme Bernard, Roger, tous les autres jeunes, je ne les voyais qu’à la rentrée, car on ne faisait rien ensemble, je me faisais des nouveaux copains. Je me rappelle qu’il y avait Alain Bonnefont qui était là, on avait toute une équipe qui venait à la maison des jeunes. Et Alain venait avec nous. Et toutes les trois semaines, on changeait de copains, parce que c’était les cures. Je dis qu’on partait [en vacances] tout en restant. On voyageait par les personnes qui venaient nous voir.

C’est l’étranger qui venait vers nous, quoi. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai connu ma femme, elle est venue en cure. Et c’est pour ça que je suis dans le Nord aujourd’hui".

 

Les jours ensoleillés, les monitrices, les amours de courte haleine (et certains en eurent beaucoup...), on devinera que leur chanson favorite de Jean-Louis, c’est Le Mont Sans Souci.  José : "l’histoire qui est décrite, ça nous rappelle des souvenirs, c’est notre histoire… à moi, à Jean-Pierre, à tous les gars de la bande". Et José sait de quoi il parle : il est le ou un des grands animateurs des étés, à la MJC.

 

Roger : "La belle Ozo, dans "Fort Alamo",  c’était le nom d’un demi poney rouquin du club hippique « Le mont sans souci ». A côté, il y avait un ancien zoo, et on se retrouvait souvent par là-bas, par derrière le Lous Fadas, et tu pouvais fumer ton pét tranquille. Moi, j’étais plus alcool, la seule fois où j’ai essayé, ça m’a donné tellement mal au crâne que ça m’a suffit. Christophe était un gros amateur déjà à l’époque. Il y avait un commissariat  et les gars, les trois quart du temps, ils étaient bien saouls. Les flics avaient deux grammes et tout se passait bien".

José se rappelle lui des moments passés à refaire le monde avec la bande, parler de musique, dans la pièce, sous le kiosque à musique sur la place. La porte qui permet d’accéder à cet espace est désormais bien verrouillée (C'est assez symbolique de nos époques : ils ont connu des portes plus ouvertes -école, faculté, les maisons-comme on le verra-, la possibilité de trouver des recoins... mais cela n'empêchait pas la société d'être plus fermée peut-être.. "la musique, avec le sport était le dernier ascenseur de secours" a dit Jlm à PPDA).

Est-ce un hasard qu'en écrivant pour Christophe Pie, la chanson  Kids, Murat chante aussi les étés?  Good night, Le mois d’été est doux,

 Toutes les fleurs écloses  Dansent en souvenir de vous

 

En hiver, une fois les toboggans rentrés, par contre…

José : "Mais quand on arrive du Portugal, bon, l’été, c’est super. Je suis arrivé en pleine saison. Il y avait plein de monde, plein d’enfants...Mais l’hiver… bah bah… C’était rude. Les hivers des années 70, c’était dur, juste avec un poêle à charbon. J’étais glacé. J’ai le souvenir des deux premières années, j’ai souffert du déracinement. C’était très très dur. Et on était mal logés. Il n’y avait pas assez de logements de toute façon. Tout était utilisé pour la location, les meublés. Pour les gens modestes, il n’y avait que des taudis. C’est pour ça que les Ecuries, avant que ce soit Jean-Louis, c’était des Portugais, parce que ce n’était pas le grand confort. C’était des amis, je venais jouer là-bas avec les enfants de mon âge. Après, ça avait peut-être été un peu réparé, mais au temps de la famille portugaise, une famille nombreuse… ce n’était pas le confort.

Il restait le ski de fond, une activité accessible à Charlannes. :

José : "J’ai fait du ski de fond, je n’avais pas les moyens pour le ski de piste. Je faisais partie de l’équipe. C’était le ski des jeunes du coin. Je faisais pas mal de sport, j’étais dans l’équipe de foot minime et cadet. Ski de fond en cadet… et au collège. .. mais c’était quand même la musique qui m’intéressait le plus".

José quelques années plus tard.

Roger : "Il fallait être riche pour faire du ski de descente, avoir une voiture pour monter au Mont Dore, mais il y avait un club de ski de fond, et vu que le président du club était le patron de mon père, j’étais inscrit automatiquement. Donc, j’ai commencé par le ski de fond à Charlannes, et puis après, j’ai fait de la descente. D’ailleurs, c’est les gamins du club qui ont tracé les premières pistes de ski de fond. 

Quand on montait faire du ski au Sancy, c’était le père de Christophe Pie qui nous montait et on s’arrangeait pour redescendre en stop, on louait le matériel. On grugeait un peu parce qu’on achetait des tickets pour les montées, et on tombait du tire-fesse, afin qu’un autre puisse récupérer la perche plus loin, et vu que toi, tu étais tombé, tu avais droit de remonter sans redonner un ticket. Ou on essayait de monter à deux…"

 

N’oublions pas que les jeunes sont souvent internes (c’est le cas de Christophe qui est en chaudronnerie), la vie à La Bourboule, c’est les week-ends et les vacances. Les apprentis eux cherchent à occuper leurs soirées, mais Roger, pâtissier, travaille aussi en décalé.

José : "Sur la période Clara, moi, j’étais apprenti sur la Bourboule. L’hiver il n’y avait pas un chat. Et le fait d’aller chez Jean-Louis, ça me passait les soirées, j’écoutais de la musique. On était là, ça a été un moment fort appréciable. Jean-Pierre lui était interne et il ne rentrait que le week-end. Je voyais Roger, Bernard, Christophe était presque moins là, il était encore à l’école je pense au début.

Rien que pour ça les Ecuries, c’était appréciable et j’en suis reconnaissant d’avoir pu vivre ça".

 

Avant Clara, un certain Jean Dussoleil (il est décédé en 2024) faisait carrière à Paris, dans les cabarets, enregistrant un premier disque en 73 avec Gabriel Yared mais il n’est pas une référence connue ou un modèle pour les jeunes. A part ça, un disquaire existait en face des thermes, Dent Blanc, avec un local en dessous où il était possible d’écouter se rappelle Roger. Le train2 ralliait Clermont, les jeunes scolarisés dans la grande ville, comme Christophe, allaient place de Jaude.  A part ça, c’était la fanfare, le Réveil bourboulien, sinon rien.

 

José : "J’avais fait une tentative avec le Réveil Bourboulien. Gosse, je voulait faire du tambour. Mais il fallait faire du solfège, et au début, taper sur un bout de caoutchouc qu’on mettait entre ses jambes, et, gamin, je trouvais que c’était trop long. J’aurais voulu démarrer le tambour tout de suite et défiler tout de suite. Jean-Louis lui avait fait partie de la fanfare par contre".3- 4

Roger : "Moi, je suis resté une heure au Réveil bourboulien, ça ne m’a pas plu. Et il y avait mon oncle avec lequel je ne m’entendais pas. Jean-Louis disait que « je faisais du bruit »".

 

La parenthèse estivale refermée, le contexte était donc un peu morne pour ces jeunes et La Bourboule ne faisait donc pas exception dans le décor français de la crise pétrolière. Par ailleurs, la commune semblait peu offrir d’offres de socialisation politique (JAC, MRJC, mouvements ouvriers, même si des grands rassemblements scouts avaient lieu dans la commune) au contraire de Clermont-Ferrand…

 

Jean-Pierre : "J’avais 16 ans, j’avais eu écho de divers problèmes de drogue, de dépression voire de suicides chez mes aînés, la génération de Jean-Louis. Un ami de mon frère, fils de commerçant, est tombé pour trafic de coke en 79/80. La Bourboule, c’était un peu le trou du cul du monde, très jolie ville thermale, certes, qui n’offre que peu de perspectives d’avenir à ceux qui n’ont pas les moyens ou capacités de partir".

José : « la Maison des jeunes en 74 était fréquentée par les adeptes de Woodstock, poussière et fumette. Vers 76, un nouveau directeur est arrivé avec un grand nettoyage ».

Jean-Louis (dans Télérama 2005) retrouvait dans un film de Rozier Du côté d’Orouet  : « mon côté province, mes années 70 à la Bourboule. Un monde de gens simples, pleins de bonnes volontés qui se coltinent les problèmes de la vie » Il précise : « d’autant que Rozier porte le nom de la marchande de friandises de mon enfance » [Encore cette mention!!].  On pourrait aussi penser à l'univers d'Olivier Adam (notamment Peine perdue)

L’arrivée de Clara est donc une fenêtre vers un autre monde, un peu plus excitant. Pour certains, ça sera un court épisode marquant, les trajectoires de Christophe et Bernard, elles, vont dévier…

Alain Bonnefont raconte dans le livre Les jours du jaguar qu’il a rencontré Christophe dans le train l’hiver 78/79, qu’il l’a invité aux répétitions et que dès le lendemain, celui-ci a trouvé une batterie. La première proposition est possible et probable, absolument pas la deuxième.  Marco (qui est mentionné parfois comme le 5e membre de Clara -il est chargé de la console, et autres branchements-)  raconte autre chose: il les avait entendus jouer de la musique en passant dans la rue et serait allé voir. « Et je me rappelle avoir discuté avec Jean-Louis de cette bande de jeunes assez sympa »… Un homme, une version et les souvenirs sont vagues (« c’était tellement intense par moment » dit José), de plus, comme le dit Jean-Pierre : « à La Bourboule, tout le monde se connaît plus ou moins de vue ». 

José : « Par rapport à ce que dit Alain ou Marco : non, ce n’est pas comme ça. Au moment du festival d’août 78, on connaissait la bande, c’est par eux que j’avais pris connaissance du festival. Je connaissais Christophe (Pie) et Bernard (Hebrard). Roger, j’ai du mal à m’en souvenir. Il faut dire qu’on le voyait peu. Et par rapport à ce que dit Alain, non, ça n’a pas été aussi rapide. Je peux situer un peu car je me rappelle à la salle des fêtes, d'une fête d'anniversaire, celui de Dominique Dabert, qui est devenu une personnalité du Sancy [directeur du service des sports de La Bourboule, mais surtout un grand champion de Karaté, qui forma une triple championne du monde Lolita Dona]. On sautait comme des punks, j’étais tombé en glissant avec mes camarguaises, Bernard et la bande se sont jetés sur moi, les cons, résultat une entorse et une semaine immobilisé, début d’année 79. J'étais chez Jean-Pierre, pendant que ma mère faisait un séjour au Portugal jusqu'au 1er mars. C'est à cette période qu'on a formé le groupe".

Quant à Roger, il connaissait Jean-Louis depuis son enfance. Roger était voisin de son "oncle Toinot" (un oncle par alliance Antoine Roulet, épouse de Marie-Jeanne Bergheaud).  Jean-Louis se trouvait aussi être ami avec le cousin de Roger, Bernard Boyer qui jouait du saxo avec lui dans la fanfare. Dans l'été 78, Roger qui est né en 1956 faisait son service militaire et vivait déjà des expériences de rock'n roll :

«  Eté 78, je n’étais pas là, j’étais à l’armée, sur Lyon, et j’en ai bien profité pour la musique, festival de Fourvière. J’ai fait la nuit du rock [fameuse où il a pu voir Bijou avant leur venue à la Bourboule, et où il aurait pu croiser Michel Zacha qui était à la console]. On se retrouvait chez la mère  Vittet  qui était le resto qui était ouvert toute la nuit. Je m’étais fait quelques contacts, j’étais parfois embauché pour la sécu dans des trucs. Après pour les rencontres avec Clara, ça pouvait certainement  s'être passé aux Négociants, chez Brut. Toute la faune y allait. On s'est sans doute rapproché de Punky, il était génial ce type » [François Saillard qui fut plus connu sous le pseudo du Petit François] et d'Alain qui était de mon âge. Je suis rentré début avril 79 et on m'a rapidement proposé de faire le groupe". 

La photo certainement faite par Marco Lespinasse parue dans Chorus en 2002 montre Clara avec la légende « premier concert à la MJC à l’automne 77 ».  Cela sera transformé par la suite chez certains en « répétitions » à la MJC. Le fait est que les propos de Murat qui sont retranscrits dans l'article sont truffés d’erreurs (Jean-François à la basse, concert dans une salle avec Bijou, dont il dit que c’est le premier concert, malgré la légende de la photo). Marco, l’auteur de la photo, indique que Jean-Louis a voulu jouer une première fois pour se tester avant le festival organisé en août 78 . Marco était là par hasard, entre deux saisons… sauf que pour lui, Plexiglass assurait la première partie, ce qui n’est pas possible. Si le concert a eu lieu, José y a certainement joué un rôle : « J’étais le passeur de mémoire lorsque chaque été les nouveaux animateurs arrivaient. Je traînais là-bas tous les jours. Les lambris que l’on voit sur la photo, j’ai participé à les installer. Je me rappelle avoir convaincu le directeur de faire jouer Clara, déjà cette fois là ou une autre…».  La présence de François Saillard indique par contre qu’il s’agit des tout débuts de Clara. Autre élément : D'après José, à ce moment-là, les concerts avaient lieu dans une autre salle (en haut; celle-ci servait pour le ping pong). Sur cette photo, on distingue un assemblage curieux derrière Jean-Louis : construction maison d'un pied de micro ou pour tenir le saxo de jean-Louis ?

 

Les souvenirs avec Jean-Louis de nos principaux témoins de l’article remonte donc au Festival du 26/08/1978 dont nous étions les premiers, grâce à Matthieu Guillaumond,  à parler en détail. Si on peut admettre qu’ils connaissaient déjà Jean-Louis, ils n’ont pas vécu l’été passé au buron du copain d’enfance Jean-Pierre Tatry (décédé lui aussi en 2023), du côté du ruisseau de Cliergue et que Jean-Louis a raconté de manière sans doute un peu enjolivée:  «  On répétait dans un buron avec un groupe électrogène, c’était sensationnel ! Quand il y avait la pleine lune on répétait dehors, sous le ciel étoilé. Les mecs, raides défoncés montaient de La Bourboule pour nous voir ! Il n’y avait même pas de chemin, tu traversais un ruisseau et tu montais dans les prés. Ils se couchaient dans l’herbe … Tout le monde partait vers 9 heures du mat’, on arrêtait quand il n’y avait plus de jus dans le groupe électrogène. Six mois après, il y avait quatre groupes à La Bourboule [sic !!], pour 1500 habitants ! On avait une foi pas poss’ ! On faisait des concerts destroy, je branchais le public, c’était tout nouveau, tout neuf, on ne faisait aucune concession. C‘étaient les débuts du rock’n roll en Auvergne [sic !!]! ». 

 

Photo prise là-haut par Marco Espinasse (tous droits réservés) mais la guitare en plexiglas (Ampeg) sur la photo nous questionne pour l'année 78 car elle appartenait à JF Alos, Jean-Louis aurait fait des pieds et des mains pour lui récupérer (selon la sœur de JF). Deux possibilités : Jean-Louis essayait la guitare de JF (qui se trouvait-là mais sans Les Sales gosses,  Christophe Adam ne se rappelle pas de ce lieu).  ou bien Clara a utilisé le Buron d’autres fois..  Le prêt du buron était un échange de bons procédés: le groupe avait aidé à la remise en état du lieu. 

 

Sur le festival, José: « Je me souviens qu’on avait croisé le groupe Bijou, ils étaient habillés en noir, avaient leurs lunettes noires complètement dégénérés, c’était spectaculaire pour nous. Je me souviens parfaitement de ce concert. Asphalt jungle aussi. On y était avec Christophe et Bernard. J’avais 16 ans et c’est possible que ce premier concert ait été un déclencheur ».

 

A l’automne, la troupe arrive aux Ecuries. Bayon résume : « sadisme communautaire expérimentaloide ». Cela a été bien rénové depuis:

Jean-Pierre : "En rentrant dans la pièce principale, le souvenir que j'en ai (et qui est resté) : une photo (ou la pochette d'un album) accrochée au mur d'Otis Redding.…

Roger : "Jean-Louis venait de se mettre avec Marie, mais la maman de Yann traînait encore un peu par là de temps en temps [Elle vivait dans le batiment]. Ils vivaient aux Ecuries. Quand tu passes devant au cimetière, ça fait une espèce de voûte, Les chambres étaient au dessus. En dessous, la cuisine. Et sur le côté derrière, c’est là qu’on avait foutu tout un tas de plaque d’œuf, de polystyrène pour ne pas gêner les autres locataires. C’était un peu tout ce qui était marginal qui vivait là. Je ne dirais pas que c’était un squat, mais ça faisait un peu ça. Ca appartenait à la famille Brut5, qui avait le Café des Négociants et un des  frères  avait la discothèque La Grange au Mont-Dore, puis quand ils ont vendu, ils ont repris le Casino, et ont fait la boite de nuit le Black Jack. Ils ont tenu la salle de spectacle au-dessus  un moment, et Jean-Louis a fait des concerts là bas. C’était ouvert, Les Ecuries, mais quand même pas tout le monde, il y avait une petite sélection. Ils ne laissaient pas rentrer tout le monde non plus. Déjà, c’était pas commode pour rentrer, il fallait se baisser, les murs étaient tellement étroits avec les isolants. 

Photo: Danyel Massacrier. 1979 (1er partie Lavilliers)  François de face est décédé en 2025. notre article

On voit l’exiguïté du lieu  (Clara 2e, période avec JF. Alos)

 

José : "Ils n'avaient pas toute la bâtisse. Au niveau de la porte d’entrée (un peu en dessous de l'escalier extérieur qui n'existait pas à l'époque),  il y avait une pièce de vie, dans le coin droit il y avait un escalier pour accéder au studio de Jean Louis sous les mansardes. Y avait une grande pièce avec une hauteur de plafond. Un canapé, on squattait là. Mais voilà, nous on était adolescents, on était là, on s’incrustait un petit peu en fait, on n’était pas si intégrés à la bande que par exemple les autres membres du groupe Clara. Je me rappelle vaguement des autres mais on n’était pas trop liés.  C’était un peu des marginaux quand même. C’était normal, ils étaient beaucoup plus âgés. Mais ça ne gênait pas qu’on soit là".

A un moment donné, il y a eu des changements dans le groupe, mais ça ne me dit pas grand-chose. Je me rappelle un peu de  François.  Ils s’en foutaient un peu des gamins. [JP se rappelle de JF Alos  prompte à embêter les plus jeunes aux flippers dans la salle de jeux du Casino]. 

Je ne me considérais pas comme faisant partie de la bande. On était les petits jeunes qui étaient bien contents d’être là. Le seul avec lequel on était un peu plus proche, c’était Alain, il était un peu plus jeune. C’était notre guitariste préféré. Il était plus ouvert que Jean-Louis qui était un solitaire. Il ne parlait pas beaucoup. Il faisait sa musique. Il s’isolait. Pour moi, ça a toujours été comme ça, même avec ses proches. S’il devait nous envoyer paître, il nous envoyait paître. Il n’y mettait pas la forme, mais le lendemain, ça allait.

Voilà, on allait aux Ecuries. Et dire qu’il est enterré tout à côté. C’était un peu l’auberge espagnole. Ca rentrait, ça sortait, les copains. Et nous les ados on allait là bas. Et puis Jean-Louis, il était plus effacé, il restait très peu. Je vois un escalier et il avait son petit studio là haut et il allait se réfugier là-bas. [Dominique cartier raconte qu’il n’y est peut-être jamais monté : "c’était plus une échelle qu’un escalier pour accéder à un pigeonnier"] Et on ne le voyait pas. Il restait beaucoup moins avec la bande. Il était vraiment complètement à part. Celle qu’on voyait toujours, c’était Marie, une pile électrique, toujours de bonne humeur. Frisée comme je ne sais pas quoi, qui courait de partout, très dynamique. Je pense que si Jean-Louis n’a jamais raccroché, c'est qu’elle a été sa muse, qu'elle le motivait et ce n’est pas un hasard si elle est devenue sa manageuse après. C'est mon ressenti. Mais j’ai aussi la certitude qu’il n’aurait pas fait autre chose. Elle s’occupait de beaucoup de choses, elle avait la gagne, pour lui, plus que lui-même. Lui, il faisait sa musique, c’était un troubadour. C’est ce que j’ai toujours dit, il a réussi à faire carrière, à être connu, à vivre de sa musique. Mais il n’aurait rien fait d’autre même s’il avait fallu qu’il fasse la manche. Pour moi, c’était ça Jean-Louis. Il ne voulait rien faire d’autre. Lui c’était que la musique, que la musique.

Clara, c’était lui. Je n'ai pas senti vraiment un groupe ». 

Le compte-rendu de Jean-Louis du set du festival ne respire pas par exemple la saine camaraderie : un bassiste qui n'en met "pas une dans le panier", un batteur incapable de tenir le tempo, le deuxième chanteur-guitariste du groupe cassant une corde et chougnant... On retrouvera plus tard trace de sa rancœur (feinte? surjouée ? médiatique ? Il avait pris le costume de Murat) envers ses accompagnants locaux.   

 

José : "Ils n'avaient que dalle, il fallait qu’ils se nourrissent. Ils bossaient à la petite semaine. Bon, on ne nous en parlait pas mais c’est ce que j’entendais là-bas, et puis, après on en parlait entre nous aussi, Christophe et Bernard qui y étaient plus [sur la fin] nous en parlaient aussi. C’est sûr que pour les bien-pensants de la Bourboule de l’époque, ce n’était pas forcément les gens qu’il fallait fréquenter. Moi, j’étais assez libre et j’étais sérieux au boulot. Mes parents n’étaient pas trop au courant de tout ça. Mais les notables de la Bourboule… bon, peut-être que quand il est devenu célèbre, ils ont tenté de se rapprocher un peu de lui mais à ce moment-là*… quand ils vivaient tous ensemble aux Ecuries, ils passaient vraiment pour les marginaux pour les gens de là-bas. Mais Jean-Louis dénotait aussi par rapport aux autres, lui, il y croyait à son projet je pense. Il ne faisait que ça".  ( *Roger est bien d'accord: il portait un regard acerbe et amer quand la municipalité a financé un bus pour se rendre à  la soirée hommage "Te garder près de nous" en 2024). 

 

Dans Magic, Christophe Pie disait: « ils avaient des dégaines pas imaginables. C’était les stars du coin".

 

José : "Caractère un peu spécial Jean-Louis. En même temps, il s’occupait de nous. Et tout a commencé parce qu’on pouvait prendre le studio, quand ils avaient fini ».

 

A suivre!  Christophe « J’avais un groupe avec des potes qui s’appelait PlexiglaSS, très original, qui a duré deux mois [sic]. Punk primaire. J’avais tapé dans l’oeil de certains alors que j’étais encore au lycée»   ICI

 

NOTES 

Note 1-
L’engagement de Jean se traduira par l’animation du cinéma le Roxy, et aussi un fanzine culturel me dit-on. On trouvait toujours en 2024 au bar du Roxy une photos discrète de Jean-Louis,  le vinyle Travaux sur la N89 (et aussi un portrait de Joël Rivet,) signe de l'estime que Jean a dû conserver à Jean-Louis malgré les orages violents entre Murat et celle qui était devenue sa compagne : la maman de Yann. Nous l'avons croisé en mai 2024 au moment de l'interview de Roger et lui avons donné des tirages de photos d’époque. Il semblait touché.  Il a toujours été très discret nous indique Roger, peut-être du fait du rôle de beau-père qu’il a eu pour Yann Bergheaud. retour au texte    L'engagement à Rouge est mentionné dans le témoignage de Marie Audigier dans "les jours du jaguar".

Note 2:   Dans les racontars de La Bourboule,  "c'est bien connu que La Bourboule et le Mont Dore ont toujours fait beaucoup plus de cocus que de guéris !  C'est pour cette raison que l'on appelle le train du vendredi soir, qui amène les maris dans nos stations pour passer le week-end avec leur femme en cure " le train jaune". retour au texte     Pour le plaisir, quelques autres anecdotes tirées d'un site internet qui a disparu :

 

Note 3: On récupérera peut-être un jour des photos de Jean-Louis à la fanfare, on a cherché sans succès, mais sans frapper à la porte du Réveil. Une Mademoiselle Queyron a marqué Jean-Louis (cf "A la dérive"). En 65, elle recevait une médaille pour 57 années au service de la musique à La Bourboule ! Dans des numéros de cette revue, il est mentionné quelques élèves du Réveil ayant obtenu un prix… mais pas de Bergheaud.   retour au texte

Note 4: A côté du Réveil, autre activité culturelle saine proposée à la jeunesse à partir de  1975, la chorégraphe Marie-Jo Weldon arrive sur la commune. Elle crée un groupe de majorettes (le GALB: Groupe artistique de la Bourboule) avant de proposer avec le soutien de la municipalité des spectacles de comédies musicales, opérettes... dont une création nationale, avec des costumes de l'opéra de Paris,  Hourra papa qui fut ensuite jouée à Paris par Guétary qui vint sur la commune voir le spectacle et J. Ballutin. Le compositeur est Jo Moutet qui faisait une belle carrière de musicien... et a trouvé sur La Bourboule, une jeune femme pour se marier, presque de la génération de Jean-Louis... et qui se trouvait être la tante de Roger!   Bon,  ce n'est pas pour autant que cette activité artistique  plaisait beaucoup à nos ados.  Une expo sur le GALB a eu lieu en ce mois de décembre 2025, avec la participation de Jean Esnault. On le voit dans ce reportage.        retour au texte 

Note 5:   Certains pensaient que le propriétaire Sergio (Serge Brut) était le fameux et principal organisateur du festival, mais Marco réfute : il ne fallait pas être en retard pour le loyer… Il était là dès le lendemain à réclamer son argent, et c’est justement le fameux pote Charlie (de son vrai nom Georges B. de Condat-en-Féniers) qui pouvait arriver pour régler la note, il payait aussi pour du matériel : Clara s’est équipé rapidement d’une sono, de matériel d’enregistrement, d’une camionnette Ford. Jean-Louis n'avait donc pas forcement tort quand il disait : "c'est l'argent de la dope qui finançait tout". On en reparlera dans la 3e partie de ce dossier. retour au texte

 

Sources et Interviews seront indiquées dans la dernière partie   PARTIE 2 ici

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #inter-ViOUS et MURAT, #vieilleries -archives-disques

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Publié le 31 Octobre 2025

Ici, l'OLIVIER  est un marronnier du blog (j'ai déjà dû la faire celle-ci), je parle de l'Olivier ADAM. Le dernier épisode était en 2023 mais vous en retrouverez quelques autres  dans cet article. qui portait sur Tout peut s'oublier, livre que j'avais apprécié et chroniqué. Murat y apparaissait  en épigraphe... Chanson de la ville silencieuse  est aussi recommandé (tiens,  la mort de JL justifierait peut-être une relecture "muratienne" après celle que j'avais faite en 2018. A l'époque, la sortie de Travaux sur la N89 rentrait déjà en résonance avec l'ouvrage nous avait dit Olivier)

Encore une fois, aucune de mes alertes médias ne m'avait orienté vers le nouveau livre Et toute la vie devant nous sorti en août (encore un signe du peu d'intérêt porté à Murat en dehors du cercle habituel?), mais il y est bien souvent question de musique, et de Murat dans ses pages. Merci à Laure Desbruères de nous en avoir glissé un mot l'autre soir. Olivier Adam sera aux Vinzelles le 14/11 (réservation ici).

Bon, le fait est que je devrais m'intéresser à tous les livres d'Olivier Adam tant l’œuvre de Jean-Louis Murat fait partie de son paysage, décor, de son intimité (même celle de son couple avait-il dit), et qu'elle est finalement peut-être toujours présente...  Rappelons que Grégoire Bouillier nous avait appris que c'est suite à une discussion avec lui que l'hommage à Jean-Louis à la Maison de la poésie a vu le jour.

Si Murat est convoqué cette fois, c'est que le livre est l'histoire de trois amis sur 40/50 ans de leur vie, et qu'il sera question énormément de leur rapport à l'art, à la pratique artistique. Murat sera présent dans la construction de Paul, double d'Olivier Adam déjà présent dans plusieurs ouvrages. Celui-ci devient donc romancier, l'autre garçon se consacre à la peinture pendant un certain temps avant de disparaître (oui, on est bien dans un livre d'Olivier Adam, sans parler de la Bretagne). L'héroïne, elle, aurait pu être actrice ou chanteuse, mais s'oriente vers le social. Le récit dans cet aspect-là m'a un peu interrogé, tant j'imagine plutôt les artistes porteurs du feu sacré, qui ont une intime conviction de ce qu'ils doivent faire, qui sont les "monstres" dont je parlais en fin du précédent article. Ici, place aux doutes, aux hasards, aux rencontres...  et c'est sans doute assez juste. On peut trouver des exemples facilement de personnes devenues écrivains sur le tard je pense. 

Le côté monstrueux de l'artiste (cette appellation m'est peut-être propre) est néanmoins présent dans la façon dont le personnage écrivain va piocher son inspiration dans la vie de ses amis. Comme dans Les lisières, les parents vont refuser de lire les livres qui dévoilent trop de leur intimité et de leurs erreurs et les amis se déchirer par moment. Je ne l'avais pas pris comme tel, mais un passage du livre pourrait mettre mal à l'aise les muratiens. Acte de brigandage littéraire cette fois d'Olivier Adam lui-même : les circonstances du décès de Jean-Louis Bergheaud sont clairement reprises pour décrire la mort d'un des parents des personnages (On reste malgré tout assez loin du côté sordide de l'affaire Desplechin/Denicourt dans le livre et l'inspiration d'O. Adam).

Olivier a accepté de me répondre à ce sujet:

-L' allusion au décès apparaît clairement dans votre livre. Était-ce une façon de faire écho au propos du livre sur les emprunts du romancier à la vie réelle? (et comme dans le livre, ça peut être choquant, ma coéquipière sur le blog m'a fait ce retour)

Disons qu’il s’agit d’une illustration parmi d’autres de ma façon de procéder. Et de ma foi en l’impureté chimique du roman. Se superposent dans ce passage plusieurs « fantômes ». Comme toujours je tords, mélange, recompose. Et évidemment, tout vient de quelque part. J’ai bien sûr pensé au décès de Murat pour cette scène. Comme il est pas mal cité par ailleurs, il y a un système d’échos qui traverse le récit. Que certains entendent (ceux qui savent savent) et d’autres non. Mes livres jouent sur plusieurs niveaux. Ils sont très codés, cryptés, sous l’apparence de l’évidence et de la fluidité. Du côté des chanteurs, il y a des invariants, un clin d’œil caché (au delà de la citation de son nom) à Dominique A. Bien sûr Murat. Daho d’une manière ou d’une autre (par exemple dans Chanson de la ville silencieuse, où je prête à mon personnage certains épisodes tirés de sa vie). (Je sais par ailleurs que Murat n’aimait pas Daho et ça m’amuse d’autant plus de les faire cohabiter).  Pour la scène en question, effectivement, Murat est en filigrane, mais mélangé à deux autres personnes « tirées » de ma vie… la mère d’un amie très proche. Et un ami de mes parents(cycliste patenté) décédé dans des circonstances assez similaires, qui m’avaient beaucoup marquées adolescent. Dans ce livre, il y a des éléments très recomposés et réinventés. Et d’autres quasi autobiographiques (si tant est que l’autobiographie existe, ce que je ne crois pas.). L’épisode du faux producteur par exemple (même si « dans la vraie vie » le « groupe » était composé de mon frère, de ma compagne et de moi-même), la soirée du Goncourt raté (même si je mélange deux finales « perdues » de ce prix), la fête du BDE de l’université etc etc. D’autres sont inspirés directement de la vie de proches que j’ai connus et connais pour certains encore (Sarah et le prof de théâtre, même si tout est inversé : dans la vraie vie c’était un coach sportif, alors que dans le bouquin c’est la version fictive de Paul…).   Etc etc

Et dans ce joyeux mélange, il y a aussi tout ce que je tire d’autres œuvres ou que je vole à des gens que je ne connais pas directement.

À quoi s’ajoute quelques trucs que je crois inventés mais dont je m’aperçois en fait qu’ils viennent de quelque part et de quelque qu’un, mais j’ai juste oublié (il n’est pas rare que le quelqu’un en question me le rappelle…)

Et sûrement, mais ce n’est même pas sûr, quelque part, quelques lignes « purement » inventées.  Voilà, en gros. Ah oui, un petit exemple de truc un peu codé que personne ou presque ne voit : Paul essaie de jouer le "basket Ball" de Sheller. Puis il se rabat sur "l’ange déchu". Sheller Murat. Bon. Ceux qui savent savent. Ceux qui voient voient. C’est presque une coquetterie. Mais en même temps c’est un passage de relais que j’ai vécu dans mon propre apprentissage. Sheller, puis Murat. Bien sûr j’ignorais à l’époque qu’ils étaient liés… Idem par exemple, dans dessous les roses pour la scène où le narrateur découvre que son père écoutait Dominique A. Écho direct à la chanson Manset de Dominique. Alors que dans la vraie vie, étrangement mon père écoutait Manset (ma mère détestait et c’est comme ça que moi je l’ai découvert). Bon, j’arrête là. Mais des trucs comme ça, ou j’emprunte à la fois à ma vie, à celle des autres, et aux artistes que j’admire, et même à leurs œuvres, il y en a presque à chaque page.

Merci Olivier !

Je n'avais pas tilté au clin d'oeil qu'il nous faisait en réunissant Sheller et Murat (mais la mention de Basket Ball est deux pages avant celle de Murat).  NDLR: Sheller est un des "découvreurs" du chanteur, il est venu le voir en concert à la Bourboule et aidé le groupe Clara en les embauchant pour faire des jingles pour Europe1. Voici l'extrait :

 

Bibliographie :  Olivier ADAM "Et toute la vie devant nous", et Murat à l'intérieur

Et voici l'extrait sur le décès:

Bibliographie :  Olivier ADAM "Et toute la vie devant nous", et Murat à l'intérieur
Bibliographie :  Olivier ADAM "Et toute la vie devant nous", et Murat à l'intérieur

Autre mention anecdotique :

Bibliographie :  Olivier ADAM "Et toute la vie devant nous", et Murat à l'intérieur

 

Je retire mon œillère du blog muratien (ce n'est pas vraiment l'essentiel ici) pour dire quelques mots du livre.

Et toute la vie devant nous ne désarçonnera pas les fidèles lecteurs d'Olivier Adam car les thèmes chers à l'écrivain sont présents : la disparition comme on l'a indiqué, les gens de peu, les classes sociales, le romancier et son inspiration. La particularité de l'ouvrage sera peut-être à trouver dans le côté générationnel, la mienne. Les personnages ont l'âge d'Olivier Adam,  un an ou deux de moins que moi, et c'est une plongée dans la musique, les événements politiques et sociaux que nous avons vécus (notamment les attentats, #metoo sur la fin).  Cela m'a beaucoup évoqué le deuxième livre de Florent Marchet (sans surprise, on est dans la famille, avec Arnaud Cathrine) dans cette tentative clinique de plongée dans nos années collège, lycée. Cela passe beaucoup par le nom d'artistes ici alors que Marchet citait la télé, les produits du supermarché...  On aura le droit d'y trouver du plaisir par moment, le plaisir de l'identification... ou du désintérêt puisque finalement, on a vécu tout ça, et certains préféreraient découvrir la vie d'un paysan du Cantal - ou d'un fermier du col de la croix saint-Robert -, voire d'un glouton du Kamtchatka...  Ah, je n'ai pas placé mon adjectif préféré : séculier.

L'exercice de style du livre est de faire un récit, au passé, à deux voix qui s'adressent -littéralement- l'une à l'autre, un récit de 50 ans de vie et d'une amitié exceptionnelle, dans lesquelles deux drames particuliers interviennent, éléments plus romanesques que la sociologie "des lisières" qui sert également de fond (d'ailleurs, le personnage tient à retourner à la fin sur les lieux de son enfance). L'un permet à l'auteur de réagir à l'actualité, Le consentement de Vanessa Springora est évoqué par exemple. Les lecteurs découvriront donc comment les personnages se dépatouillent de tout ça. Personnellement,  je me suis interrogé : comment une amitié aussi forte peut-elle être synonyme d'autant de non-dits à la fois face à des difficultés et aux sentiments ? C'est par l'art que deux des personnages s'exprimeront... mais est-ce suffisant dans leur cas ? Ces réflexions m’amènent à nouveau à Grégoire Bouillier*, et ce qu'il aurait fait lui de ces événements, Grégoire qui est aussi un "pilleur" (la fin de son dernier livre pouvait aussi être déplaisant à ce titre).  La confrontation au réel, à soi, et à sa vie, est moins direct chez Olivier, mais il est romancier, et au fil de ses livres, il nous en aura dit tout autant sur lui. 

 

*je le fais sans scrupule: Olivier fait référence au "Le syndrome de l'orangerie" dans le livre! "la référence aux nymphéas de Monet semblait explicite. Alex avait toute une théorie à leur sujet. Ces toiles étaient des tombeaux. Monet y cachait un cadavre".

PS: Photo d'illustration "et toute la vie devant nous- et Murat derrière" par  Frank Courtès, devenu lui aussi.... écrivain de sa vie...

 

Archives:

et dans Tout peut s'oublier :

 

Petit truc en plus :

J'ai trouvé intéressant ce propos de Sfar (plutôt sur la fin) par rapport à ce qui est écrit ici et dans l'article précédent:  https://www.instagram.com/reel/DQZMM58jJDR/?utm_source=ig_web_button_share_sheet&igsh=MzRlODBiNWFlZA==

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #bibliographie, #inter-ViOUS et MURAT

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Publié le 27 Juin 2025

                                                                                                                                                 ©Martin Colombet

 

Je connaissais la passion de Grégoire Bouillier pour Muragostang, mais il a fallu sa présence à la Maison de la poésie (la soirée est née d’une discussion entre Olivier Adam, Olivier Chaudenson et lui-même) pour me décider à en savoir plus (et aussi que mes yeux tombent sur son livre Le Syndrome de l’Orangerie dans une librairie quelques jours avant l’événement). Expérience étonnante que de voir cette bouille débouler sur la scène en ouverture de la soirée, et d’entendre ce flow, le même qui s’échappait des pages que je lisais quelques instants auparavant dans le TGV ! Son discours muratien tout à fait réussi, où se nouaient déjà des liens avec son œuvre, a conquis l’assistance. Une petite dédicace plus tard, j’apprenais que Grégoire était un lecteur des blogs muratiens, et le principe d’une interview était accepté. Avec le sérieux, le professionnalisme et l’exigence de certains membres de l’équipe (je n’ai pas dit maniaquerie), il fallait se préparer… et nous étions face à une montagne : les 1800 pages du Dossier M, son masterpiece, Charlot déprime, Rapport sur moi, Le cœur ne cède pas (912 pages), L’Invité mystère… Paulo a réparti le travail équitablement : à lui Le syndrome de l’orangerie (432 pages - passionnantes quand on s'interroge sur ce qu'est un artiste, une œuvre, les questions d'intentions et d'inspiration), à Penny Florence le reste. C’est elle la professionnelle après tout. Très vite, d’ailleurs, elle a été aspirée par cette œuvre foisonnante, conquise (et aussi régulièrement interloquée, agacée, on dialogue avec de tels livres) par la folie douce de Grégoire, sa liberté, sa fantaisie et son humour, ses jeux avec le lecteur et avec la littérature. Dans son enquête sur un fait divers ou sur un tableau, sa tentative d’épuisement d’une immense histoire d’amour, sa participation à une manifestation des Gilets jaunes, son travail d’introspection ou ses analyses d’une réjouissante intelligence, il questionne toujours la littérature, son pouvoir, ses cadres et ses formes qu’il parcourt et se plaît à faire éclater. Ne vous laissez pas intimider par l’épaisseur des volumes, allez-y voir ! Comme il le répète souvent, il n’y a pas de gros livres, il n’y a que des lecteurs pressés. La lecture est addictive, parole de lecteurs, qui ont même transmis le virus à leurs proches. Et dans la perspective muratienne, vous verrez : que d’affinités et de points de rencontre (on vous laisse encore en découvrir au fil des livres -Tarkovski, la figure de Zorro et Don Diego de la Vega et Alceste et Philinte -le reason why-... )!

                                                                                                                                               in situ  (@surjeanlouismurat)

D'abord petit mode d'emploi:  nos petites discussions off me paraissaient si intéressantes, parfois amusantes, que nous avons choisi de les insérer (avec l'accord et relecture de Grégoire).  L'interview sort donc un peu de la forme habituelle, rendant aussi hommage à la liberté de fond et de forme des ouvrages de  celui-ci. Ces off/in apparaissent d'une autre couleur. Enfin, les nombreuses références/allusions aux œuvres de Grégoire sont explicitées par des morceaux choisis en fin d'article.

 

Donc, ça a débuté ainsi :

19/12/24 -  Bonjour Grégoire,

Il nous a fallu un peu de temps pour nous préparer...Plonger dans votre œuvre.. Et tenter de nouer les liens entre tous ces M.… La vôtre (du Dossier M), Monet, M aussi comme Musique dites-vous et Murat (qui a eu sa M. aussi - prière pour M-)  et le nôtre de M/Matthieu que nous a évoqué votre Le Coeur ne cède pas...

On avait hésité à vous proposer de vous voir à Paris ce début décembre, mais je trouvais intéressant de correspondre par écrit avec un écrivain. Si vous en êtes d'accord, nous procéderons question par question de manière à être spontané et voir où vous allez nous emmener. Nous n'avons pas de contraintes de bouclage, et vous pouvez répondre à vos heures perdues. J'espère que cela vous convient.

G. Bouillier:  Hello Pierrot,  Bien reçu ton mail ! (oui, je te tutoie...). Tu préfères donc qu'on fasse ça par mail.  Pas sûr que cela m'arrange (j'ai plein de trucs à faire...), mais bon. Il faut tout de même qu'on se mette d'accord sur un certain nombre de questions, faute de quoi on peut encore y être en 2030 🙂. Disons 10 questions ? Ça te va comme ça ? Je t'enverrai ma première réponse dès que possible.

 

1 - Le principe de l' "Inter-ViOUS et Murat" est de tisser des liens avec Murat, mais vous avez écrit : "Je m'intéresse plus à la musique qu'aux musiciens”. Est-ce que c'est une explication au fait que vous ayez été un muratien discret?  (Les discrètes évocations de Murat dans Le dossier M vous auraient déjà permis de rentrer dans le cercle... Même intime). 

G. Bouillier: Depuis toujours, je fais une différence entre vouloir écrire des livres ou vouloir devenir écrivain. Je n’ai jamais voulu devenir écrivain. Certainement pas ! Car il s’agit d’une posture sociale. Alors que la littérature, c’est au-delà de la société. Cela concerne l’être humain, la liberté, les sentiments, l’infini... Et cela vaut évidemment pour la musique, la peinture, tous les arts. C’est pour ça que je m’intéresse plus à la musique qu’aux musiciens. Ou plutôt, c’est la musique qui, parfois, me fait m’intéresser à un musicien et non l’inverse ! C’est façon de prolonger le mystère. D’augmenter le goût. Plus j’en sais sur une pomme, plus j’aime en manger. Ce que je préfère chez Murat, c’est donc sa musique. Cela fait-il de moi un muratien discret ? Je ne sais pas. Aimer (le mot est faible) Hot Rats (de Frank Zappa), Big Fun (de Miles Davis), les Variations Goldberg par Glenn Gould ou Muragostang (de Murat, donc), c’est finalement super intime. Pour vivre heureux vivons caché, non ?

 

2 - Cette première question était inspirée de l'histoire d’Éric Reinhardt... Vous n'avez pas cherché à rencontrer Jean-Louis Murat (avec lequel, comme on le verra, on peut trouver des nombreux liens avec vous, biographiques notamment)?  L'avez-vous vu en concert, vous qui justement aimez particulièrement Muragostang, la captation d'un concert qui se voulait chaque soir différent ? (on fera le lien avec Santana ou le jazz).

G. Bouillier:  Cela fait longtemps que je ne vais plus voir de concerts. A 65 ans : ce n’est plus vraiment de mon âge. Alors que j’ai vu tous les concerts de Zappa entre 1971 et 1978, lorsqu’il venait à Paris. Sauf exception choisie (New York Dolls, Kid Creole, Iggy Pop…). Murat, c'était prévu, j'avais très envie, mais cela ne s'est pas fait. Mais tu as raison (oui, je te tutoie...) : j'affectionne particulièrement les live, où le temps se dilate davantage qu'en studio. Je préfère Muragostang à Mustango. Quant à rencontrer JLM, bon, il aurait fallu qu'on se croise, qu'on boive des coups ensemble, que ce soit imprévu... Il est rare qu'une rencontre ait lieu lorsqu'elle est préméditée.

- Je pense que Jean-Louis vous aurait sans doute invité à un concert si vous lui aviez transmis le livre ou parlé de lui à l'occasion du Dossier M (vous faites 4 références à lui dans le livre tout de même). Vous avez vu que sur les réseaux sociaux, Laure Desbruères avait écrit qu'elle aurait aimé discuter avec Jean-Louis du Syndrome de l'orangerie ? J'ai supposé hier que le « dossier Sophie Calle » n'était peut-être étranger à l'envie/le besoin de rester à l'extérieur de ce cercle (L. Masson a fait collaborer Murat - via deux extraits de chanson - au projet "Prenez soin de vous")... J'insiste un peu là-dessus (c'est lié à mon côté fan sans doute) parce que, finalement, à la Maison de la poésie, vous étiez le seul à ne pas avoir rencontré JL, et vous avez donné l'impression d'en être le plus proche.

G. Bouillier:  Cela m'aurait bien plu qu'il lise Le Dossier M, que le livre lui plaise, qu'on entame une petite camaraderie…  Olivier Nuc m'a dit qu'il pouvait embarquer un ami pour des discussions jusqu'à plus d'heure ; cela m'aurait bien plu.

Bref.

Tu as raison : les diners respounchous, où j’ai pu croiser le gratin de la culture, ont laissé des traces... Je pensais que discuter avec des artistes serait passionnant, vivant, intense – pas du tout ! Ce fut tout le contraire. Une vraie déception... Mais j'ignorais (il est vrai que je n'ai pas épluché tous les participant(e)s au projet de S. C.) que L. Masson avait embarqué Murat dans cette piteuse (et cependant flamboyante) exposition artistique consistant à dézinguer un pauvre type dont le seul tort avait été de plaquer Sophie. Et j’ignorais que Murat y avait répondu favorablement, donc. Comme quoi, on fait tous des erreurs...🙂

Où trouver des gens avec qui le temps devient un tout petit peu intense et personnel ?

Je cherche encore...

Mais bon, cela vient aussi de moi, je suppose.

Rebref.

C'est gentil de me dire qu'à la Maison de la poésie, tu as eu l'impression que j'étais le plus proche de JLM. Sans doute un effet de la distance, justement.

Mais c'est parce que j'aime vraiment sa musique, j'aime le gars (du moins le peu que j’en sais). Il me touche à un endroit qui est inconditionnel chez moi. Ce n'est pas tous les jours qu'on aime de façon intérieure (j'insiste) un artiste. Je veux dire : où on se reconnait soi-même, là où on ignorait pourtant qu'on était. Je ne sais pas si je suis clair... Sachant qu’il n’y a pas que Murat. J’aime pareillement Zappa, Miles Davis, même Véronique Sanson… Cela en dit peut-être davantage sur moi que sur eux.

Rererebref.

Tu persistes à me vouvoisser. C'est pour l'article ? En tout cas, je te tutoie. Et vu que j'ai un peu de temps, je me prends au jeu, comme tu peux voir...

 

3 - Reprenons : Dans les éléments biographiques communs, on trouve les errances de jeunesse, le caractère autodidacte, la peinture, la confrontation au suicide, la sexualité - mais arrêtons-nous au divorce : voyez-vous aussi chez Murat l’enfant de divorcés, comme vous le voyez chez Kurt Cobain et Nirvana ? Vous parlez dans Le Dossier M de leur façon de mêler, dans un même morceau, le désir mélodique et la rage qui conduit à son saccage, et vous dites y reconnaître ce qu'il y a de "psychotique" en vous, et plus largement, les sentiments de toute une génération d'enfants de divorcés, écartelés entre leurs contradictions liées la guerre que se mènent leurs parents. Plus largement, ces liens ont-ils pu jouer dans votre attachement à Murat ?

G. Bouillier:  Je me suis rendu compte que la plupart des artistes que j'aime sont des autodidactes. Ce n'est sûrement pas un hasard. Les autodidactes, ils savent leurs immenses lacunes, ils savent qu'ils marchent sur du sable, ce qui fait qu'ils souffrent d'un défaut de légitimité qui les rend fragiles et, de ce fait, les oblige à donner tout le temps le meilleur d'eux-mêmes. Rien de moins paresseux qu'un autodidacte ! D'un autre côté, les autodidactes savent qu'ils ne doivent rien à personne. Ils ont suivi leur voix intérieure et ils ont inventé leur façon de faire envers et contre tout, faisant les choses à leur idée. C'est important de faire les choses à son idée ! Donc il y a de l’orgueil aussi. C'est important aussi l'orgueil. C'est un autre mot pour se sentir libre. Personne ne peut vous la faire à l'intimidation. En fait, c'est très social cette histoire. Les autodidactes, en général, ils ne viennent pas des couches aisées de la société. Ils savent donc le fossé qui les sépare non seulement de leur milieu d'origine qu’ils ont quitté, mais aussi du milieu de la culture qu’ils ont intégré et qui est largement celui des classes dominantes. Je comprends que JLM ait pu déplorer que les paysans du coin n'en avaient rien à foutre de sa musique... Et je comprends aussi son dédain pour les artistes installés qui, eux, sont des paresseux qui méprisent le public car ils vivent la musique comme une rente. Tout ça, ce sont des rapports de classes. Et impossible d'y échapper. Il faut relire Martin Eden, de Jack London. Il a tout dit des immenses espoirs et des terribles désillusions de réussir dans un monde bourgeois qui n’est pas le sien.

 J'ignorais que les parents de Murat avaient divorcé. Il avait quel âge ? En tout cas, Nirvana est arrivé au moment où, dans les années 1990, sociologiquement, les enfants de parents divorcés sont devenus une génération à part entière, et la première du genre. Et je crois, en effet, que cela s'entend dans leur musique. Dans ses carnets, Cobain raconte que, quand il était gosse, il avait écrit sur un mur de sa chambre : "Je hais maman, je hais papa, papa hait maman, maman hait papa, ça me rend tellement triste." C'est à ce moment-là qu'il a vrillé, c'est-à-dire qu'il est devenu Kurt Cobain : un être en miette, balloté de droite et gauche, sans domicile fixe, dont la musique prend en charge toute cette détresse, ce pourquoi elle a touché au cœur cette nouvelle jeunesse que leurs père et mère avait psychiquement écartelée. Sauf que lui a réussi à faire entendre dans sa musique, au sein d'un même morceau, et la douleur et la rage, comme une réconciliation impossible entre maman (les Beatles ?) et papa (le punk ?). Je connais très bien cet écartèlement de l'enfant, dont l'unité a été mise en pièce. Je ne suis pas surpris que Murat fasse partie du club. Lui aussi oscille sans cesse entre papa rock et maman folk, à la recherche d'une synthèse idéalisée, sauf qu’il est trop tard. Ce n’est pas seulement musical, c’est existentiel aussi. C’est même à ça qu’on reconnait les vrais artistes : ils sont psychiquement dans leur art et non seulement esthétiquement. Chez Murat, il me semble toutefois que la rage a, musicalement, pris la forme d'une infinie nostalgie, d'une tristesse impardonnable. Juste après Nirvana, il y a eu le spleen Portishead, n’est-ce pas ?… Et je ne parle de la dualité entre le docteur Jean-Louis (le musicien tout en vulnérabilité) et mister Murat (l’homme public cognant sur tout ce qui bouge). En tout cas, les parents de Neil Young ont divorcé lorsqu’il avait 14 ans... Tout se tient !

                             

- Murat avait 14 ans au divorce des parents.

 -G. Bouillier: Divorce à 14 ans, donc. Et mariage à 17. Assez fou quand on y songe...

 

4 - Murat et toi construisez une œuvre à partir de l'intime, avec un impératif vital (une pratique quotidienne de l'écriture, les œuvres, les carnets), avec un questionnement de soi (on entend la voix de Freud dans “Aimer n’est pas querelle”, chanson dans laquelle il dialogue avec lui-même…), et on peut retrouver certains mécanismes communs comme la série/la répétition, le zoom/face caméra. Par contre, là où Murat va écrire une chanson ou un album, tu peux écrire 1000 pages si elles sont nécessaires pour aller au bout de ta recherche. Le dépressif Murat condense et métaphorise : ce lâcher-prise te fait-il du bien, toi qui te dis plutôt névrosé ? 

G. Bouillier:  Qui n’est pas névrosé ? (rires !) Qui dit né dit né-vrosé, non ? C’est le propre de l’être humain et mettre en scène ses névroses, c’est juste établir un rapport de franchise avec qui on est et ce qu’on fait. Les gens dangereux sont ceux qui sont agis par leurs névroses mais qui ne veulent surtout pas le savoir. Murat, il parle à hauteur d’homme. D’intériorité à intériorité. Entre force et faiblesse. Dans une espèce de nudité aux antipodes de ceux qui tissent des rapports marchands avec autrui. C’est pour ça qu’il me touche. Je n’en ai rien à fiche de la Dordogne, je vis à Paris depuis que j’ai l’âge de 2 ans, ma campagne, c’est la ville, c’est le ciel barré par les immeubles, ce sont les rues, les cafés, le métro, les voitures et les caniveaux, les néons la nuit ; mais quand Murat chante « Dordogne, ma femme Joconde, mon unique au monde », je comprends tout. Je sais ce qu’il veut dire. Je le ressens au plus profond de moi. Sa Dordogne devient universelle précisément parce qu’elle exprime chez lui quelque chose d’absolument intime. C’est tout le paradoxe. Maintenant, gare au malentendu. On m’a beaucoup rangé dans l’autofiction, mais c’est une bêtise. On croit que je parle de moi dans mes livres mais, au vrai, je pars de moi. Je pars de moi pour aller vers les autres, vers la littérature, vers je ne sais quoi qui n’a pas de nom et que l’écrire me permet justement de découvrir. Ce n’est pas moi le sujet. Je m’en fous de mézigue. Je ne me pose pas la question de savoir qui je suis, d’où je viens, etc. : je suis ce que je fais (et ce que je refuse de faire, qui est tout aussi important !). Moi, je ne suis que le point de départ, l’émetteur. La question de savoir d’où on parle est cruciale car elle permet de faire le tri dans qui dit quoi exactement. Et ce qui me plait chez Murat, c’est que j’entends d’où il parle. Là-dessus, il ne triche pas. Ce n’est pas narcissique, c’est juste qu’il part de lui, de ses expériences et de ses émotions, de ce qu’il connait et de ce qu’il ignore, ce qui s’appelle la générosité. Le cadeau que nous offre Murat avec ses chansons, il ne l’achète pas dans un magasin, il le fabrique de ses mains. Qui peut-dire d’où chante Julien Doré? Alors que Véronique Sanson, par exemple dans « Le Maudit » ou « Vancouver », je sais d’où elle chante. Cela s’entend. J’aimerais d’ailleurs savoir ce que Murat pensait de Sanson, s’il en pensait quelque chose… Je pense à ça parce que, dans le concert donné à La Maison de la poésie pour l’anniversaire de la mort de Murat, Jeanne Cherhal a un phrasé percussif au piano très Véronique Sanson. Bref.

Sur la pratique de l’écriture, je ne suis pas du tout graphomane. C’est seulement lorsque je me lance dans l’écriture d’un livre que mon quotidien devient le livre que j’écris et que le livre que j’écris devient mon quotidien. Rien d’autre n’existe à ce moment-là, quinze heures par jour, sept jours sur sept. Ce qui est une euphorie sans nom, assez proche de l’hystérie ! Mais j’ai alors le sentiment que mon existence sur Terre se trouve enfin justifiée. C’est existentiel, avant d’être littéraire. C’est comme tomber amoureux, mais pour de vrai, pour la vie… (rires) Rien à voir avec un flirt ou un coup d’un soir. À ce moment-là, j’entre dans un espace-temps qui n’a plus rien à voir avec l’espace et avec le temps de la vie ordinaire. Je continue de payer mes factures de gaz et de râler contre la malfaisance de l’époque, mais cela n’a plus aucune espèce d’importance car j’ai mieux à faire. J’ai à vivre ma « vraie vie ». Celle dont Proust dit qu’elle est « absolument vécue » et je vis cette intensité de l’écriture à fond, car écrire est pour moi une façon de voyager le plus loin possible, de lâcher prise, comme tu dis, d’exister enfin, tout simplement. Mon modèle, c’est Ulysse et son Odyssée qui dure dix ans. Tout s’improvise dans le temps de l’écriture. Mon rythme, c’est l’épopée. Tout ça pour dire que je suis incapable d’écrire des chansons. Dans cet exercice, il y a un côté « 5 minutes douche comprise » qui ne me convient pas (rires). J’ai essayé une fois : Stephan Eicher voulait s’émanciper de l’univers de Djian et, via Sophie Calle, le hasard a fait qu’il m’a demandé quelques chansons. Comme il est très gentil, il s’est excusé, en tant que Suisse allemand, de ne rien comprendre à mes textes, ils étaient trop compliqués pour lui, il n’était pas Bashung... Il avait raison. Mes textes étaient des exercices de style, des jeux sur les mots, des facilités langagières. L’émotion était factice. C’est là où Murat m’impressionne ! J’aurais adoré le voir travailler, écrire, composer. Le travail, on n’en parle jamais. On ne le montre jamais alors que c’est le plus intéressant. Ce qui m’intrigue, c’est que Murat a pu dire qu’il aurait aimé être écrivain, qu’il avait un livre en projet… Je ne sais pas ce qui l’en empêchait. Sinon le format qui, dans le cas d’un livre ou d’une chanson, impose justement des modalités techniques et psychiques, dans lesquelles on se retrouve ou pas. Puisque tu ne me poses pas la question (🙂), je me souviens d’une chanson que j’avais écrite qui s’appelait « Nitouche ma sainte ». Je pensais à M à ce moment-là… Ça disait des trucs comme : « Si toi aussi tu nages la brasse indienne / colportes des tonnes de sel / effrayes les chouettes / la nuit le jour / sans demander ton reste / sans demander ma main / C'est bien la peine c'est pas la joie / Si toi aussi tu prends l’argent comptant / la monnaie des singes / caresses la frange des forêts / l’orée des mouches / le jour la nuit / sans lâcher un soupir / sans fâcher mes ballons / C'est bien la peine c'est pas la joie », etc. Pfff. Tu vois le genre…

G. Bouillier:  Bon, tu m'obliges à bosser avec tes questions qui en contiennent plusieurs à chaque fois ! (c'est pas du jeu car on avait dit 10 questions...). Tu fais plus simple avec les prochaines ?

- Ahhh? Ça s'est vu? ....

-G. Bouillier: Filou, va !

- Pour répondre à ton interrogation sur V. Sanson, voici  l'avis du jeune Bergheaud en 78  Il a écrit beaucoup plus tard une chanson pour son fiston Stills.

G. Bouillier:  Génial son article sur Sanson ! Un vrai article de musicien sur une musicienne.  "Elle traite les syllabes comme des notes" : voilà une clé !  Rigolo qu'il dise qu'elle "cède à une tendance actuelle de la chanson autobiographique intimiste et introspective". CQFD dans son cas, non ?... Merci en tout cas d'éclairer si bien ma lanterne.  J'ai croisé avant-hier J. Cherhal et elle sort un nouveau disque. Je lui avais dit pour son jeu au piano très VS et elle m'a confirmé son amour pour elle. (j'adore cette histoire où VS a révélé qu'elle avait cherché à engager un tueur à gages pour assassiner Stills tellement elle n'en pouvait plus qu'il la batte et la terrorise. Cela ne coûtait pas très cher, a-t-elle dit en rigolant. Mais elle a renoncé, non pour des raisons morales, mais parce que, dixit, avec la chance qu'elle a, elle se serait fait toper à tous les coups.

© Bertrand Gaudillere   ©Carole Epinette

 

5 - Sur la forme, on peut aussi évoquer dans ce qui vous rapproche, toi et JL Murat, les tentatives de sortir du cadre, des formes (tu apprécies Travaux sur la N89 ?), l'improvisation (en musique, peinture), la difficulté avec la promo, comme le fait de ne pas avoir peur de sortir du bon goût, de dégueulasser l'ouvrage ("saboter les fins de ses chansons" par exemple as-tu dit), parfois par l'expression d'une pure fantaisie (tes textes sont ponctués d'humour). Murat est néanmoins resté dans un système et un marché du disque, dans lequel il se sentait peut-être un peu prisonnier. Avec la littérature, la liberté est beaucoup plus grande, même si les lecteurs ou les libraires veulent te brimer sur la longueur des livres?  

G. Bouillier:  Murat, il n’a pas beaucoup d’humour, non ? La mélancolie est rarement drôle et la joie que dispense sa musique, elle ne rigole pas vraiment. C’est sûr que je suis bien plus fantaisiste que lui ! C’est peut-être lié au format des chansons : on ne peut pas faire exister plusieurs registres en si peu de temps. Quand j’écris, l’humour vient en contrepoint. Il faut l’installer, ce qui prend du temps. Pour moi, l’humour n’est pas cette soi-disant politesse du désespoir, non, c’est une preuve de vitalité. C’est la joie qui s’oppose aux pulsions de mort. Chez Murat, je pense que la vitalité, elle n’est pas dans ses textes mais dans sa musique. Maintenant, sur la prise de risque artistique, d’aller sans cesse voir ailleurs si on y est, ça me parle énormément. Je n’avais pas vraiment accroché à Travaux sur la N89 (rien de plus conservateur qu’un fan !), mais j’avais aimé que Murat veuille se frotter à l’électro. L’idée, c’est bien sûr de se réinventer en permanence. D’ailleurs, il n’y a pas un seul Murat. À la Maison de la poésie, on a pu entendre son côté variété ("Regrets"), son côté pop ("Papillon"), son côté rock ("Nu dans la crevasse"), son côté intimiste dépressif ("Le cafard"), son côté country-folk ("Le troupeau"), son côté engagé ("Gilet#4"), etc. Sortir du cadre : c’est juste une nécessité. Un principe de survie. Je suis allé voir l’expo Rothko et ça me trouble beaucoup qu’après avoir trouvé sa formule picturale, Rothko ait peint pendant 40 ans, jusqu’à la fin de sa vie, le même tableau, en faisant juste varier les couleurs. Cela me fascine ; mais très peu pour moi ! Je ne sais pas si j’aimerais trouver ma formule, mais ce n’est pas le cas, donc l’aventure continue. Cette insatisfaction, je la retrouve chez Murat. Comme une façon de broyer le mors qui nous scie la bouche et le cœur. Une intranquillité qui, pour être fatale, est aussi un moteur. Chez lui, cela confine à l’autodestruction lorsqu’il sabote en live la fin de ses chansons. Cela m’émeut humainement à chaque fois, alors que c’est musicalement assez nul… Cela étant, je ne sais pas jusqu’où Murat est resté prisonnier du marché du disque, mais il se peut qu’il y ait moins de pression dans l’édition. Peut-être parce que, du moins en France, la littérature jouit (pour combien de temps encore ?) d’une espèce de prestige que n’a pas la chanson. Je ne sais pas. Je sais seulement que l’internet, les Spotify et autres Deezer, etc. ont, en plus d’éparpiller façon puzzle l’écoute de la musique, changé économiquement la donne et je connais pas mal de musiciens qui rament… Pour ma part, je pensais que les 2000 pages du Dossier M (sans oublier le site internet !) serait trop gros, trop déjanté, trop tout - hé bien non. Il faut dire que mon éditrice chez Flammarion, Alix Penent, est une véritable éditrice. C’est-à-dire qu’elle considère que son boulot n’est pas de faire en sorte que les livres soient commercialement compatibles mais, au contraire, de faire en sorte que le marché accepte des livres tels que les miens. Pour cela, elle met en place des stratégies pour que le livre existe et qu’il ait le maximum de chances d’être lu, même par les journalistes...

 

6 -  Dans Un rêve de Charlot, tu chroniques comme Murat l'épisode Gilets jaunes (avec la même idée d'aller y voir). On y trouve un discours de ta part sur la marchandisation de la culture, la fin de l'intelligence, la disparition de la mémoire, l'absence d'artistes engagés, très convergents avec certains propos de Murat, mais tu ne fais pas référence à la chronique muratienne. Cela t'avait-il échappé à l'époque ? (Murat a regretté le peu d’écho que cela avait suscité). 

G. Bouillier:  Ce qui m’avait frappé au moment des gilets jaunes, surtout au début du mouvement, lorsqu’il s’agissait d’une révolte spontanée, épidermique et venant de très loin, c’est le silence des élites artistiques. Okay, ce n’était pas une surprise si on songe à leur fuite rocambolesque dans leurs super maisons de campagne lors de l’épidémie de Covid (quelle farce !). N’empêche, j’ai eu honte de faire partie de ce silence. Cela a été une sensation très physique, très sanguine. Je préfère largement avoir des problèmes avec mon environnement qu’avec ma conscience. Donc, je suis allé voir le bordel sur les Champs-Élysées, histoire de me faire ma propre idée et de raconter ce qui s’y passait. Comme disait l’autre, c’est l’émeute qui fait le peuple et non l’inverse. D’où ce petit livre, qui n’est pas le meilleur de ce que j’ai écrit, mais il a le mérite d’exister. On peut rigoler mais, pour moi, si l’art a une fonction sociale, c’est celle de défendre l’individu, quel que soit son sexe, sa religion, sa position sociale, etc. Ce peut être moi ou n’importe qui. Ma compagne m’a dit un jour qu’en lisant Bukowski, elle s’était sentie défendue. J’aimerais qu’on puisse dire la même chose de mes livres. C’est cela qui est politique. Tous mes livres prennent la défense d’individus et c’est aussi ce que je ressens quand j’écoute Murat. Je me sens défendu en tant qu’être humain. Concernant sa chronique musicale des Gilets jaunes, je l’ai découverte bien plus tard. Elle m’avait totalement échappé à l’époque. J’imagine qu’on n’en a pas beaucoup parlé à ce moment-là et faut-il s’en étonner ! Pas plus qu’on a parlé de mon Charlot déprime  (qui est l’anagramme de « l’Arc de triomphe »)... Bon, on aura au moins été deux à ce moment-là. Youpi ! (rires) J’ai aimé que JP Nataf et Jeanne Cherhal aient fait le choix de chanter Gilet#4 à la Maison de la poésie. Si j’avais entendu cette chanson quand j’écrivais mon petit Charlot, j’aurais peut-être fait signe à JLM, je lui aurais peut-être envoyé mon bouquin. En tout cas, j’aurais sûrement mis ce passage en exergue : « Dis donc c’est toi / Qui m’as dit loser / Toi le puceau / Au moins je connais / Le plaisir à perdre / Pauvre idiot ».

           

                    G. Bouillier: 16/02/25  Hello Pierre,

                      Juste te dire que je pense toujours à toi, mais je n'ai pas trouvé le temps de répondre aux questions 7 & 8.   Mais ça va venir...

 

7 - Tu as cité Rothko, à propos de la dernière exposition parisienne, et je tombe sur un article à ce sujet intitulé "un marais sans nymphéas" !!.... Non, ce n'est pas une question cachée, juste un petit clin d'œil pour lancer le thème de l'eau. Dans Le Syndrome de l'orangerie, c'est un thème important, elle y est morbide, dormante, mais c'était déjà présent dans d'autres livres (Laurence / l'eau rance, le Rêve de Charlot qui se déroule partiellement dans un univers liquide, la rencontre avec M. racontée dans les carnets avec l'image de l'eau vive..)  Chez Murat le montagnard, la res-source poétique, l'eau (le grand O comme dirait Pascal Torrin) est aussi centrale mais elle y est généralement vive et féminine (à quelques exceptions près : - "Dans quel marigot allez-vous nous jeter", "Nous venions fouiller la nuit la vase des marais", "l'étang noir de nos songes", Ophélie - dont il est question dans le livre). 

Ne trouverait-on pas dans ce motif de l'eau un point commun avec Murat, une fascination commune peut-être ? Est-ce que c'est une récurrence qui te frappe en l'écoutant, qui te parle ?

 

G. Bouillier:  L’eau, oui. Il y a les eaux vives, les eaux mortes… Je peux aller à la campagne ou à la montagne, mais c’est à la mer que je me sens le mieux. Quand j’arrive en Bretagne, c’est immédiat : mes cellules vibrionnent, je me sens vivifié, plein d’iode, c’est comme s’il y avait des endorphines dans l’air. En Bretagne, la lumière est d’une franchise totale. Je regrette de ne pas mieux connaitre la montagne car les rares fois où j’y suis allé, la beauté m’a saisi. Mais bon, la mer, l’océan, ce sentiment de l’infini à perte de vue… Rien qui bouche la vue ! Sur un bateau, on sent que la mer est totalement indifférente au sort des êtres humains. C’est une expérience assez ontologique. L’été, je vais dans une toute petite ile en Grèce et, bon, j’aime bien nager mais je m’ennuie vite. Je n’aime pas les efforts solitaires, courir, tout ça. Je sais que Murat adorait le vélo mais très peu pour moi. Se faire mal dans les côtes : pffff ! Alors que je peux jouer au foot ou au badminton pendant des heures. Ce que j’aime dans le sport, c’est le jeu, l’émulation collective, le match contre un adversaire et non contre soi-même. Alors que je suis seul quand j’écris et j’adore ça. Tout le contraire de Murat qui joue de la musique à plusieurs et fait du sport en solitaire… Pour en revenir à l’eau, j’ai trouvé un truc génial pour ne pas m’ennuyer : je nage avec des écouteurs de nage. Et le bonheur ultime, c’est de nager en écoutant Muragostang. C’est absolument euphorisant. J’ai alors l’impression de devenir parfaitement liquide. Je pourrais nager jusqu’aux côtes anglaises… En revanche, les étangs, les mares, les trous d’eau, je n’aime pas du tout. Je trouve ça dégueulasse. Cela me fait peur. J’imagine tout de suite des monstres. Une eau qui ne donne pas envie de se baigner : beurk ! Il m’est arrivé de me baigner dans des lacs et c’était comme affronter l’obscurité. La densité de l’eau est trop bizarre. Elle ne porte pas du tout. On dirait qu’elle veut vous entrainer par le fond... C’est Monet qui avait un truc avec les eaux dormantes, les eaux stagnantes, Ophélie, les âmes mortes... Lamartine disait que « l’eau est la matière du désespoir » et, en ce sens, Monet était romantique. Comme Murat, à sa manière.

 

8 - Le terme de vitalité t'est cher, et tu nous as dit comme pour toi, Murat est la vitalité même, mais dans le livre, j'ai été frappé par ta description de Monet en Charon (le passeur des enfers), qui m'a immédiatement évoqué les mots de Bayon à l'enterrement de JL Murat, le décrivant comme un aède (ça nous ramènerait à Homère... mais non, pas de question cachée... fini), qui lui aussi descend pour nous en enfer.  Voici comment j'avais restitué son propos :

Il dit qu'il est celui qui descend, "ramasse l'esprit", et fait les allers-retours entre les deux mondes, il relie Murat à Nerval (citant "El desdichado" : "Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron / Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée / Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée."), Baudelaire ("c'est la mort qui console hélas et qui fait vivre"), cite encore un vers de Poe. C'est la charge du poète de parler de la mort, "il la prend sur son dos"... Il évoque ensuite les vierges noires qui sont importantes en Auvergne, bien que dans la basilique d'Orcival elle ne soit pas ainsi, souvenir d'une discussion avec Jean-Louis, et dans la tradition, c'est Isis. Il indique qu'on ne trouve pas de référence à l'Egypte* dans l'œuvre de Murat* (il cite alors l'Abyssinie, l'empire du nord, Taormina)  mais que finalement, à Douharesse, entre les roches, on est dans une sorte de vallée des rois, où tel un Alceste, il a voulu  "chercher sur la terre un endroit écarté / où d'être homme d'honneur on ait la liberté", il a construit, creusé une nécropole pharaonique, il cite sa chanson "ma demeure, c'est le feu".  Et à travers les mots que maîtrisaient si bien Jean-Louis, avec la thématique du sacré qui traversait aussi son œuvre, s'accomplissait un miracle. Même si Jean-Louis pouvait "être cruel envers lui-même, comme avec les autres, beaucoup avec les autres", il avait fait don de soi, et nous aidait à être épargné :"Toute cette mort paradoxalement traversée par ses mots devient consolation". Murat a accompli "sa mission qui n'est pas donnée à tout le monde", il a transformé la mort en quelque chose d'autre... "la perpétuation".

Alors quand pour tout le monde, Monet est le symbole de la féérie, tu l'associes à la mort, et pour Murat, dont toutes les chansons parlent de mort selon Bayon, tu l'associes toi à la vie ?

 

G. Bouillier:  Je ne connaissais pas le texte de Bayon. Il est très beau. Il est surtout très juste lorsqu’il relie Murat à Nerval et Baudelaire. Murat, il n’arrête pas de parler de la mort du point de vue de la vie et de la vie du point de vue de la mort. C’est cela qui me touche le plus chez lui. Il est des deux rives. Celui qui fait passer les âmes. Et il est aussi d’hier et de maintenant, du passé le plus mythique et du quotidien le plus trivial. Il n’arrête pas de faire des allers-retours dans le temps, à travers les limbes de ses émotions, comme un fantôme qui aurait un corps. Dans Nu dans la crevasse, toute la première partie de la chanson est dans la veine de la poésie symboliste et, tout à coup, la chanson ramène à la vie quotidienne, avec des phrases très terre-à-terre du style « si Marlène Passe / Dites-lui que son homme traîne à Chamonix » ou, « l’autre jour à la Poste / J’avais une mine atroce ». Quand j’entends ça, je jubile. Je suis transporté. Je suis à la fois aux anges et sur terre. C’est tout simplement magnifique. Il y a un art de l’évasion, de l’élévation chez Murat. Ses chansons ne cessent de prendre leur élan pour nous emmener au plus haut des cieux et, en même temps, elles n’oublient jamais la matérialité des choses. C’est comme si elles n’étaient jamais dupes de leur beauté. Qu’elles s’en méfiaient et refusaient de se prendre au jeu de la poésie avec un grand P. Et c’est en cela qu’elles deviennent réellement Poésie ! C’est ce va-et-vient entre le rêve et la réalité, sans choisir ni renoncer à l’un comme à l’autre qui, pour moi, est le grand art de Murat. Ce qui le rend absolument unique. Ce n’est pas donné à tout le monde d’être à la fois mort et vivant. C’est quantique, finalement. Murat, c’est le chat de Schrödinger (rires).

 

9 - Une  petite dernière question : as-tu commencé à travailler à un prochain livre? 

G. Bouillier:   Pour répondre à ta dernière ( !) question : non, rien en vue, je vis le désœuvrement, je le vis à fond ! C'est la période pendant laquelle je recharge mes batteries (mon inconscient). Preuve que celui-ci a beaucoup donné dans Le Syndrome (ceux qui enchaînent tout de suite (comme JLM !), je me dis que, finalement, ils ne doivent pas donner tant que ça pour repartir tout de suite, ils ne sont pas allés au bout...)

Bref.

Des bises.

À bientôt.

Grégoire 

 

Interview réalisée par mails du 19/12/2024 au 18/05/2025 (relecture).

Un grand merci, Grégoire ! Amitiés

Cette interview, comme précisée dans l'introduction, ne serait pas ce qu'elle est sans le travail de Florence D., notamment sur les notes. 

NOTES

 

1 (Les discrètes évocations de Murat dans Le dossier M vous auraient déjà permis de rentrer dans le cercle... Même intime)

·    Murat apparaît en effet à plusieurs reprises dans Le Dossier M.

“Bang Bang” fait partie de la longue liste des morceaux préférés de Grégoire : « Me rappelle de M comme musique. C’est-à-dire que je me rappelle qu’elle était ma Lonely Woman, ma Favorite Thing et mon A Love supreme. (…une page plus loin…) mon Bang Bang (He shot me down now / I hit the ground) et mon Bang Bang (Tous vos désirs me dominent / Tous vos rires tous vos enchantements / Chaque geste / Même inutile / Mêle au désir un affolement)

(…)

Car ce ne sont pas juste mes morceaux préférés. Tous ensemble, ils racontent une histoire, ils dessinent une constellation, ils expriment des choix, ils témoignent d’un désir, d’une aspiration, d’une approbation, de refus aussi (souligné) et on croit penser à tout, mais on oublie ses play-lists préférées. On croit qu’elles accompagnent notre existence (pour faire la fête, quand on est triste, etc.) mais c’est notre existence qui les accompagne. C’est nous le bruit de fond de la musique. Notre être est d’abord musical et ma collection de CD et de vinyles : elle est mon lien immatériel avec l’univers, mon lien le plus chaleureux et le plus historique. Elle constitue mon message au monde, à l’image du Voyager Golden Record que la NASA embarqua à bord des deux sondes Voyager qui, en 1977, furent envoyées à travers l’espace, avec l’espoir que des extraterrestres les repèrent et reçoivent le message dont elles étaient porteuses -  sauf que ce “disque d’or de l’humanité” contient une majorité de musique allemande, ce qui n’est pas mon cas. Les extraterrestres n’écouteront jamais mes playlists et ce dont elles sont porteuses. Tant pis pour eux.

 

Plus loin, Grégoire Bouillier rêve d’amour courtois et convoque les troubadours du Moyen-Âge chers à Murat… et Murat lui-même.

« Je voulais la réciprocité des désirs ! L’amour courtois, au sens le plus médiéval du terme. C’est-à-dire que je voulais qu’à « la guerre des sexes elle mette fin en m’accordant sa chair et son anneau », comme le chantait au XIème siècle un poète du fin’amor (Guillaume d’Aquitaine). Je voulais follement qu’elle m’aime et l’amour ne se force pas. Je voulais qu’elle soit ma femelle au jardin d’acacia et qu’elle soit en même temps ma dame de cœur et, par-dessus tout, je ne voulais pas qu’elle dise non en me laissant le soin d’entendre oui, comme si elle s’en remettait à moi de ses propres désirs et refusait d’y prendre la moindre part, refusait toute responsabilité et s’arrangeait pour se disculper de ce qui pouvait arriver, préférant à la vérité qui était la sienne le confort que je la lui extorque et pas de ça avec moi ! Pas elle ! »

 

On retrouve Jean-Louis Murat dans le livre 2 où, M perdue, il multiplie les aventures, et s’attaque au cliché de la misère sexuelle de notre époque.

« Les femmes n’ont jamais été aussi avenantes, aussi sexuellement autonomes que de nos jours. Ce n’était pas le cas il y a cinquante ans, où les jeunes gens et spécialement les jeunes filles étaient entretenus dans une ignorance des choses du sexe confinant à la terreur. A la superstition. Je ne dis pas que chacun rigole tous les jours et s’envoie en l’air comme on claque des doigts ; mais personne n’a rigolé tous les jours, que je sache. L’homme est un animal frustré par définition. Ne serait-ce que parce qu’il lui est interdit de baiser sa mère (ou son père, ou ses enfants). Même au glorieux temps de la décadence de Rome, nombreux devaient être ceux et celles qui se les mordaient sévère. En attendant, jamais je n’avais « vu autant de colombines à minuit / de femmes au monde incertain / faire autant fi des lois de l’hymen / jamais autant vu le paradis avec dames / de nomades à bigoudis / autant de chamades finalement / de femmes nous trouver si sots ». Comme chante joliment l’autre (Jean-Louis Murat) et je suis bien d’accord.

 

L’une des conquêtes de Grégoire glisse subrepticement des petits cailloux dans la poche des garçons qui lui plaisent.

« C’était sa façon de créer des situations imaginaires. De fabriquer du trouble. De s’inventer des histoires. De tisser des liens hors des sentiers épuisés de la séduction, afin de susciter quelque chose dans la réalité, d’où il pouvait peut-être sortir un miracle. Pourquoi ne pas s’en remettre à un caillou, quand rien ne marche véritablement entre les êtres ? Quand les relations humaines sont triviales et sans mystère ? Un fois le garçon (ou la fille) parti sans savoir qu’il emportait avec lui son secret subrepticement glissé dans sa poche, elle se demandait combien de temps le petit caillou allait rester enfoui sans que personne ne le remarque. Combien de temps avant qu’il soit découvert ? Que deviendrait-il alors ? Et s’il restait indéfiniment dans la poche  de la veste ou du manteau, que ce soit dans une penderie ou parce qu’un trou au fond de la poche l’aurait fait glisser dans la doublure ? Si, pour toute la vie, il avait trouvé son destinataire ? Si elle ne s’était pas trompée ? L’idée lui plaisait infiniment. Il faisait sa joie, tout intérieure. C’était comme dans la chanson : « Je voulais te dire / Ne pleure pas Caillou / Je t’aime ».

 

Enfin, vous souvenez-vous de cette métaphore du vin à la maison de la poésie (voir ci-dessous)? Elle était déjà présente dans Le Dossier M, pour parler d’une rencontre amoureuse comme une révélation…

“M.

La lettre M.

M comme quoi ? 

Comme le vin qui fait découvrir le vin. 

Je ne peux pas mieux dire.

Un jour, on boit un vin qui fait découvrir le vin.

On avait déjà bu du vin; on en appréciait certains et moins d’autres; on n’avait rien bu.

On le découvre ce jour-là. 

Ce jour-là, un vin nous fait découvrir le vin et c’est inoubliable. C’est une révélation pour la vie. On se rappelle de ce vin toute sa vie; On garde son goût intact. Il devient notre goût. Son nom et son millésime sont maintenant les nôtres. C’est une expérience fondamentale à notre niveau individuel des choses. Ce vin nous a ouvert les portes d’un monde que nous ne soupçonnions pas. Il nous a ouvert les portes d’un paradis sur terre. Ce vin n’est pas seulement du vin : il est le vin qui fait découvrir le vin. Il est l’éternité allée, avec sa robe, sa longueur en bouche, ses arômes, ses notes, son corps, son âme. Il est désormais notre étalon. Notre barre la plus haute. Un secret nous a été révélé et nous mourrons en emportant avec nous la saveur de ce vin qui nous fit découvrir le vin. Ou ne mourrons jamais.

(...)

Un jour, on lit un livre qui fait découvrir la littérature. On entend une musique qui fait découvrir la musique. On voit un tableau qui fait découvrir la peinture. On assiste à une corrida qui fait découvrir la corrida. On aime un être qui nous fait découvrir l’amour et, dans mon cas, ce fut M.

J’avais aimé auparavant; mais c’était auparavant. je n’avais rien vu de l’amour. Je n’imaginais même pas. Je parlais sans savoir.

D’où vient ce vin qui nous fait découvrir le vin ?

Pourquoi celui-ci et pas un autre ?

Qu’a-t-il d’unique ? 

Qu’exige-t-il de nous ? 

M comme - quoi ?”

 

5. (Sur la forme, on peut aussi évoquer dans ce qui vous rapproche, les tentatives de sortir du cadre, des formes (tu apprécies Travaux sur la N89 ?), l'improvisation (en musique, peinture), la difficulté avec la promo…)

Dans Le Dossier M se manifeste en effet la plus grande liberté. Il s’ouvre d’ailleurs par une épigraphe de John Coltrane : 

“Je pars d’un point et je vais jusqu’au bout”

(la lecture des épigraphes au début de chaque chapitre est d’ailleurs un des nombreux plaisirs que réserve le livre !)

Pour dire cette histoire, il faut inventer un genre littéraire. Le dossier : 

“Signifiant ici genre littéraire à part entière, au même titre que le roman, le conte ou l’essai. Car s’il nous manque une case, il nous faut l’inventer de toute pièce. Pas le choix. Qui marche dans les pas qui ne sont pas les siens ne va jamais bien loin. Il ne trace pas son chemin. Le Dossier M, donc.”

Le livre est aussi complété par des pièces mises à disposition sur un site.

“Il s’agit de ne plus me sentir à l’étroit. De repousser les murs, de ne plus être contraint par l'objet livre. de faire ce que j’ai à faire, comme je dois le faire, comme j’en ai envie.”

“Et qui sait, ai-je pensé dans mon lit. Voilà qui pourrait relancer la littérature. Voilà qu’elle pourrait profiter d’Internet au lieu d’en pâtir, ai-je souri dans le noir. D’autres pourraient d’ailleurs reprendre l’idée. L’améliorer. C’était peut-être le début de quelque chose.

En attendant, je ne veux pas écrire comme on prend le TGV : en filant tout droit, comme on dit “filer droit”; en traversant les paysages sans les voir, sans y aller voir, sans possibilité d’ouvrir la fenêtre, comme si tout ne faisait que défiler, saisi par la vitesse, l’auteur dans son fauteuil, sur des rails, dans une ambiance climatisée, jamais ivre.

Littérature de TGV.

Comme disait l’autre (Angus MacLise, batteur du Velvet Underground) : "Je refuse qu’on me dise à quel moment commencer et quand arrêter". Raison pour laquelle il quitta le Velvet juste après un concert où le groupe avait été payé pour jouer un temps que d’autres avaient défini à l’avance, selon des impératifs qui n’étaient pas les siens et qui n’avaient même rien à voir avec la musique.”

 La difficulté avec la promotion est longuement formulée dans le livre 2.

 « Dans les premiers temps, la curiosité l’emportait. Monter sur une estrade ? Parler dans le micro ? Passer à la télé ? Cela ne se refusait pas. C’était comme passer l’épreuve de je ne sais quel feu. Comment allais-je me débrouiller ? Parviendrais-je à supporter la pression ? Croirais-je que j’étais devenu quelqu’un parce que je passais à la télé ? Il s’agissait de me connaître moi-même. Il faut se voir dans certaines situations pour en avoir le cœur net.

J’ai vu. Je ne me suis pas senti devenir quelqu’un d’important ou de spécial. D’un côté, cela m’a rassuré sur mon compte ; d’un autre côté, je n’ai pas dépareillé. Je me suis comporté comme si la télé n’était pas le temple du pouvoir, avec tout ce que cela implique. Une fois l’émission terminée, j’étais plutôt amer. Soulagé aussi. Je transpirais sous les bras, mais je m’étais bien gardé de le dire à l’antenne.

Si je m’étais vu à la télé en même temps que j’y passais, je sais que j’aurais fait la grimace. Je me serais tiré la langue. J’aurais jugé ma complaisance avec la plus extrême sévérité et, ne voyant rien d’autre qu’un pitre de plus, je me serais envoyé mentalement des tartes à la crème en pleine poire.

Que faire ?

Faire du scandale ? Mais le scandale profite au spectacle. Il le renforce. La séquence finit par alimenter le zapping et les réseaux soi-disant sociaux.

Rester calme et posé ? Mais personne ne vous écoute, vous passez totalement inaperçu, vous êtes complètement balayé.

Chercher à développer un propos ? Mais vous êtes tout de suite ennuyeux, pontifiant et, de toute manière, il n’y a pas le temps.

Tout est prévu, tout est verrouillé. Les dés sont pipés au départ et à l’arrivée.

Vous êtes forcé de parler dans la langue de l’ennemi. »

 

 

6. (On y trouve un discours de ta part sur la marchandisation de la culture, la fin de l'intelligence, la disparition de la mémoire, l'absence d'artistes engagés, très convergents avec certains propos de Murat.)

Dans Charlot déprime, Grégoire Bouillier se rend à une manifestation des gilets jaunes à Paris. A l'origine de cette décision, son petit diable intérieur qui s’agite alors que depuis trois semaines les manifestations s’enchaînent.

“T’es écrivain oui ou non ? qu’il m’a jeté au visage. Car ils sont où, les écrivains ? qu’il s’est mis à fulminer dans tout l’appartement. Eux qui se passionnent tellement pour les individus, décrivent si bien leurs drames, tentent follement de réparer le réel, biopiquent à tout-va, auto-fictionnent à cent à l’heure… Ils sont où ? Ils sont morts ? Ils ont peur ? Ca ne les intéresse pas ? Pourquoi ? Ils sont du côté de la domination ? C’est donc vrai ? Serait-ce possible alors ? Ils ont des doutes ? mais j’en ai moi aussi ! N’empêche ! Aucune solidarité envers des Français qui ont osé répudier dans les urnes un néofascisme partout à la hausse et qui en sont si mal récompensés, d’où leur jaune cocu ? Ces messieurs-dames préfèrent s’offusquer à la télé de la montée des populismes plutôt que de soutenir le populo dans la rue, comme si ce n’était pas lié ? Ils n’ont pas le sentiment que le marché les nie aussi ? Les appauvrit financièrement et intellectuellement ? Réduit les œuvres de l’esprit à des produits interchangeables tous les six mois et la critique à un simple contrôle qualité ? Tu veux que je te dise (il pointe à cet instant un index accusateur vers moi), ces gens dans la rue, ils font le boulot à ta place, alors qu’ils en ont moins les moyens que toi (et je ne parle pas seulement d’argent). Ils prennent des risques - financiers, mais aussi physiques, psychologiques et juridiques - tandis que toi ? Muet tu restes ? Bien au chaud et à l’abri ? Le regard perdu sur la ligne bleue de la création ? Soucieux de vanter le meilleur des êtres confrontés à la dureté de la vie pourvu que cela reste de la littérature ? Merde alors ! Il n’est pas possible que le courage de s’élever contre l’ordre économique vienne uniquement de ceux qui en souffrent. Il n’est pas tolérable que le sentiment de sa propre dignité et de la dignité envers autrui vienne uniquement de ceux qui sont les plus méprisés. Ce n’est juste pas possible. Ce serait une honte intellectuelle de trop. Ces gens, ils se dressent contre ceux qui nient leur existence, mais aussi contre le primat de l’économie sur toutes les activités humaines - celles artistiques comprises - et l’incroyable censure qu’elle exerce sur les corps, sur les imaginaires, sur la vie des individus, sur leurs sentiments, sur leur psyché et leurs relations aux autres.”

 

Un rêve de Charlot, qui suit Charlot déprime, reprend le propos. C’est ici tout le cynisme d’un dirigeant qui s’exprime.

“Parce que nous portons des costumes-cravates, vous pensez que nous sommes des gens responsables, raisonnables, hypercultivés et soucieux d’idées supérieures. Mais nous sommes des punks, monsieur Charlot ! Nous avons détruit la culture en la réduisant à un marché; nous avons aboli la mémoire à force d’images et de paroles; nous avons annihilé a conscience en infantilisant tout le monde; nous avons remplacé l'intelligence par la morale; nous avons sapé la dignité humaine avec les people; nous avons anéanti le sens des mots grâce à la communication; nous avons même rendu les causes inutiles aux effets. En un mot comme en cent, nous avons tout APPAUVRI : les gens, la planète, les relations humaines, les idées, les plaisirs, l’usage du monde… Parce que cet appauvrissement est la condition de notre enrichissement. Ce que nous appelons “restructurer”. Ah ah ah.”

 

Que faire ? Y aller voir. C’est la décision qui ouvre Charlot déprime.

“Ecrire consiste à sortir, ce coup-ci. A aller dehors voir ce qu’il en est réellement. Si j’y suis ou pas. Constater de visu la teneur du récit qui, depuis trois semaines (et ce n’est apparemment qu’un début), fait effraction dans l’ordre fictif des choses. Ne pas être écrivain juste en pensée. Pas seulement sur la page. Aller sur le terrain. Raconter et non m’exprimer. Raconter ! Seule façon de me faire ma propre idée. De ne pas rester dans le flou, le vague, le confort des images télévisées. Le spectacle de l’émeute. Les commentaires patentés. Mes idées toutes faites aussi. Ma tendance à intellectualiser et à déplorer ensuite que la réalité contredise mes illusions. Seule façon d’apporter mon soutien, pour ce que cela vaut (pas cher assurément, mais pas moins que celui d’une majorité de Français, d’après les sondages). Ou plutôt, préciser la nature de mon soutien. Me le préciser à moi-même. Le confronter à ce qui se passe. A ce qui est. Il y a des rendez-vous qu’il ne faut pas manquer avec son époque. Même si je sais, pour l’éprouver dans mes fibres, la répugnance qu’il y a à rallier la foule quand on pense depuis le début que son salut passe par la solitude du travail. Sans parler de détestation de porter un uniforme, fût-il un gilet jaune. Et puis, à bientôt soixante ans, ce n’est pas très raisonnable (...)”

7. (Dans Le syndrome de l'orangerie, l’eau est un thème important, elle y est morbide, dormante, mais c' était déjà présent dans d'autres livres (Laurence / l'eau rance, le rêve de Charlot qui se déroule partiellement dans un univers liquide, la rencontre avec M. racontée dans les carnets avec l'image de l'eau vive..)) 

Dans L’Invité mystère, le narrateur raconte sa rencontre avec Laurence... où il retrouve le récit fait par ses parents des circonstances de son infection par des staphylocoques dorés, contractée lorsqu’il était enfant, et qui lui a fait perdre le goût.

“La vérité, c’est que je n’ai conservé aucun souvenir de mes staphylocoques dorés. Ou plutôt, je n’ai d'autres souvenirs que ceux que fabriquèrent mes parents en évoquant très souvent ce haut fait de mon enfance comme l’une des grandes peurs de leur vie. Leur version n’a jamais varié. A savoir qu’on les attrape en buvant de l’eau croupie et que j’avais dû les contracter en léchant la vitre du train qu’il fallait prendre, chaque dimanche soir, pour revenir de chez mes grands-parents. “Tu portais toujours tout à ta bouche”, affirme ma mère.

Quelque vingt-cinq ans plus tard je rencontrai une jeune fille dans un train qui me ramenait de Berlin; elle dormait, rencognée contre la vitre du compartiment; lorsque je passai dans le couloir, elle ouvrit les yeux et ce fut comme si elle m’amalgamait à son rêve : l’instant d’après, elle était derrière moi, s’accrochait à chacun de mes gestes et m’aimait pour les sept années à venir d’un amour virulent qui me prit à la gorge dès qu’elle me sauta au cou. Elle s’appelait Laurence, faute peut-être que “l’eau croupie” soit un prénom. Souffrait aussi d’une maladie de peau.

Lorsque je réalisai que cette rencontre reconstituait dans les moindres détails ce que mes parents m’avaient dit sur la manière dont j’avais attrapé des staphylocoques dorés, j’éclatai de rire. Et cessai aussitôt de désespérer d’un amour qui m’était apparu jusque-là invincible et funeste. Le choc amoureux qu’avait constitué notre rencontre était en réalité un choc toxique.”

Une partie du Rêve de Charlot se déroule aussi dans un univers liquide (et à la Eyes Wide shut) : 

"Un couloir. Au sol un épais tapis rouge. Des appliques en acier chromé, fixées au mur, diffusent une lumière trouble et ouatée. Entre elles, des zones d’ombre, comme de brusques baisses de tension, de fugitives plongées stroboscopiques dans l’abîme. J’avance avec la sensation de marcher sur l’eau. J’arrive dans une grande pièce, sorte d’immense rotonde aux murs dorés et mouvants, ou bien liquides, je ne sais pas, une sensation d’équivoque en tout cas. Seuls ou par petits groupes, des hommes se tiennent debout, un verre de cognac ou un cigare à la main. Des femmes sont assises sur de grands canapés couleur fauve, la plupart dans des postures étudiées et buvant une coupe de champagne. Tous les invités portent un luxueux masque vénitien ou de commedia dell’arte, parfois assorti de grandes plumes, de dentelle noire, d’un tricorne. Certains hommes ont, comme moi, un gilet jaune passé sur leur habit. On les remarque d’autant mieux que les autres, bien lus nombreux, sont vêtus de grandes toges à capuche, le plus souvent noires, à la façon de maléfiques Pénitents. Les femmes, elles, sont toutes habillées de manière sophistiquée, avec des robes longues largement échancrées devant ou dans le dos, même celles dont la silhouette trahit un âge plus ou moins avancé. Personne ne parle ni ne bouge, ou très lentement. On dirait des automates attendant qu’on actionne le mécanisme qui les animera. Ou des algues dans un aquarium."

L’eau vive est, elle, multiple et amoureuse. Dans Le Dossier M, Grégoire reprend une réflexion notée dans ses carnets après sa rencontre avec M. 

“Je te rencontre et il n’y a pas besoin d’explication. Liquide, l’eau ne s’explique pas. Elle n’en a pas besoin. Il lui suffit de s’écouler, fraîche et vive, par mille petits ruisseaux dévalant les montagnes, depuis les cimes enneigées jusqu’aux fleuves et enfin l’océan, avant de s’évaporer quelque part au large, de monter au ciel et, au sein des nuées, de cristalliser, de se ressourcer elle-même, d’enfler et de se gorger de nouveau, jusqu’à ce qu’entraînée par son poids et l’attraction terrestre, elle retombe sous forme de flocons et enneige les mêmes cimes et ainsi de suite. (...) Depuis toi, tous mes états d’esprit sont ceux de l’eau : à la fois liquide et gazeux et solide. Je suis son cycle tout en un. (...) Je voudrais que la volonté considérable que tu mets à me résister, tu la mettes considérablement à m’approuver.”

8. (Le terme de vitalité t'est cher, et tu nous as dit comme pour toi, Murat est la vitalité même, mais dans le livre, j'ai été frappé par ta description de Monet en Charon (le passeur des enfers), qui m'a immédiatement évoqué les mots de Bayon à l'enterrement de JL Murat, le décrivant comme un aède (ça nous ramènerait à Homère... mais non, pas de question cachée... fini), qui lui aussi descend pour nous en enfer.) 

Dans Rapport sur moi, après une rupture amoureuse et quelques mois d'errance pendant lesquels il se laisse guider par des voix qui lui parlent, Grégoire Bouillier découvre L'Odyssée : un "miracle", lu "en une seule nuit transfigurée".

"Jamais auparavant je n'avais connu semblable expérience avec un livre, et par la suite non plus. C'était comme si j'offrais mon visage au soleil. Chaque vers semblait écrit à mon intention et s'infusait en moi, s'écoulant par mes yeux et mes oreilles. J'étais la lecture même. 

Ou plutôt, c'était L'Odyssée qui me déchiffrait. Car tout s'éclairait soudain à sa lumière. D'inouîes coïncidences surgissaient entre ce que je lisais et ce que je vivais, les frontières étaient abolies et je pouvais voir entre les lignes par où moi-même j'étais passé. En filigrane des aventures d'Ulysse se révélaient les miennes, non pas identiques, mais reprises. Charybde et Scylla, les boeufs du Soleil, le cyclope... J'avais à ma manière vécu tout cela. Je pouvais citer les lieux et les dates. Renouer les fils. Les voix que j'entendais n'étaient pas celles des morts qui accaparent Ulysse descendu aux enfers ? A moi aussi les âmes des héros avaient cherché à raconter leur histoire. j'étais donc descendu en enfer ? Alors L'Odyssée était l'oracle qui m'enseignait mon avenir... Il me fallait parfois poser le livre pour reprendre ma respiration."

 

Bibliographie

Rapport sur moi, éditions Allia, 2002. Prix de Flore 2002.

L'Invité mystère, Allia, 2004

Cap Canaveral, Allia, 2008

Le Dossier M, Flammarion, 2017. Prix décembre 2017

Le Dossier M, Livre 2, Flammarion, 2018

Le Dossier M, édition augmentée ( !), 4 volumes chez J’ai lu

Charlot déprime suivi de Un rêve de Charlot, Flammarion, 2019

Le Cœur ne cède pas, Flammarion, 2022. Prix André Malraux 2022, choix Goncourt de la Pologne 2022, prix Balzac 2023

Le Syndrome de l'Orangerie, Flammarion, 2024

 

 

- L'interview de Grégoire à la maison de la poésie en début de soirée: (mon compte-rendu ici : " Et finalement Grégoire Bouillier et Eric Reinhardt s'agitent en gogo danseurs sur "Le cri du papillon" au deuxième rappel" )
 

 

Pour aller plus loin:

"Ecrire, c'est de l'ébénisterie" 

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Rédigé par Pierrot et Florence

Publié dans #inter-ViOUS et MURAT, #bibliographie

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Publié le 2 Juin 2025

bonjour!

Au milieu des préparations pour le Week-end Murat, yes sir!, j'ai pu passer une petite heure au téléphone avec Fabrice Nataf, qui a signé Jean-Louis Murat en 1986 chez Virgin. C'est un peu un oublié des biographies de Jean-Louis et il en est un peu surpris! Faute peut-être à l'étiquette Bill Baxter-Daho-Liane Foly (entre autres) qu'il a pu avoir (d'ailleurs, les biographes de Manu Chao l'oublient aussi alors qu'il a signé la Mano - "ils étaient 8, une voix chacun, et Virgin, une voix!"-NDLR: le passage d'un tel groupe alternatif chez une Major était un événement à l'époque-).  En tout cas,  il récuse en s'en amusant tout-à-fait le propos de Jean-Louis Murat sur le fait qu'il l'aurait signé parce que sa petite amie de l'époque aurait apprécié sa musique. Il connaissait "Suicidez-vous le peuple est mort", et a accepté un rendez-vous et l'écoute des maquettes a permis de valider.  Il garde en mémoire une biographie officielle où il était indiqué "signature avec Fabrice Nataf". Cette mention l'avait touchée.  Autre souvenir : Jean-Louis lui disant "si tu ne m'avais pas signé, j'aurais arrêté la musique". Il doute que cela soit vrai mais c'est conforme à certains propos de Murat.

"mais franchement, c'est l'artiste avec lequel j'ai pris le plus de plaisir à travailler. Sa culture, son intelligence. On était parti en vacances en Auvergne, je me rappelle, on était passé chez Denis, et puis chez Jean-Louis. Je me rappelle, il m'avait parlé pendant 2 heures des quotas laitiers! Et il n'y avait que lui pour rendre ça intéressant! C'était passionnant. Pendant ce repas, il y a un type qui est passé, peut-être un député, de droite, un peu prétentieux et Jean-Louis avait eu cette phrase "oui, il est sympa mais je suis sur qu'il n'a jamais vu un film de Bill Wilder en entier". Autre phrase gardée en mémoire:  "ce qui est important ce n'est pas la question,  c'est la réponse".

Petite anecdote sur l'épisode Besson :  Vu qu'il était "le roi" après l'immense succès du Grand Bleu, le réalisateur convoque Gaumont et Virgin (Nataf), et explique son projet, une suite, avec une BO originale signée par des artistes qu'il a choisis... et lui de sortir sa liste:  Madonna ("euh, Madonna, LA Madonna? - oui"), The Cure... tous les plus grands... et le seul français Murat... Et tout le monde a accepté! Sauf Miles Davis, le manager demandait 50 000 dollars pour simplement poser la question à Miles. Besson était prêt à infiltrer un hôtel déguisé en groume pour aller le trouver, mais Fabrice ne l'a pas suivi dans ce projet! Après un essai avec les images avec quelques titres, tout le monde s'est rendu compte que cela ne fonctionnait pas... et Murat a donc récupéré sa musique (dont "le col de la croix morand").

Pas mal comme teaser d'interview, non?  Vous êtes impatients? ...  Bien fait pour vous! Vous n'aviez qu'à tous prendre vos billets pour le week-end Murat, yes sir!  J'aurais eu plus de temps!

 

Fabrice est parti aux éditions EMI, a dirigé d'autres labels, signé Morgane Imbeaud chez Belleville  (juste avant la cession d'activité du label)... mais est toujours resté dans ce milieu, jusqu'à créer sa structure Freedonia (distribution avec Sony). Il y  a travaillé avec Kimberose, Mr Mat, Marie Sarah... et vient de signer Lili EM, une invitée du Week-end Murat!

Le contact s'est fait tout simplement par les réseaux sociaux, Fabrice a écouté les maquettes préparés avec Vivien Bouchet (ex Kaolin)  et il a adoré. La rencontre s'est bien passée, et ils ont décidé de travailler ensemble. C'est le tout début de l'aventure, avec juste un premier single "Mademoiselle", et Fabrice est très satisfait des écoutes spotify... "alors qu'on n'a rien fait, pas de clip". "J'adore cette fille, je trouve qu'elle a un talent fou, et ça m'a fait marrer et aussi très plaisir quand elle m'a dit qu'elle allait faire un hommage à Jean-Louis Murat, d'ailleurs, j'aimerais bien qu'elle fasse une cover, il n'y en a pas eu suffisamment. D'ailleurs, j'avais fait un essai avec Anna Mouglalis sur "le venin", mais ce n'était pas concluant".  Je l'ai interrogé sur le passage un peu obligé à la référence à Murat pour un artiste qui vient d' Auvergne. Pour lui, ce n'est pas le cas, il n'en avait pas été question avec Lili Em (il est vrai que son univers est plus éloigné de Murat que celui d'une Adèle Coyo par exemple, pour la référence à la nature par exemple). En tout cas, l'aventure ne fait que commencer pour Lili, avec un EP à l'automne, avant un album.

Voici maintenant un mot de LILI EM sur Jean-Louis MURAT:

Enfant, Jean - Louis Murat
était d'abord pour moi cette voix, que je trouvais bien sûr mystérieuse, puis plus tard cet homme énigmatique à l'aura pour ainsi dire très magnétique... 
J'ai découvert les mots de "l'éphémère", la chanson "regrets", qu'il chantait avec Mylene Farmer que j'écoutais beaucoup, le "Mont sans souci" évidemment... Sa plume, sa verve en interview...
S'il est un regret pour moi en tant qu'artiste de la région, c'est d'ailleurs de ne l'avoir jamais rencontré. J'aurais vraiment aimé, mais je l'ai vu en concert. Dans mon parcours, j'ai rencontré des personnes qui le connaissaient bien, et aujourd'hui étant signée sur le label Freedonia, je suis honorée de travailler avec Fabrice Nataf, alors je vois comme un petit lien avec lui :)
L'ingénieur du son, Rémy, qui m'accompagne aujourd'hui l'accompagnait aussi sur ses tournées.
Je crois de toute façon que comme pour beaucoup, et notamment pour les artistes,  auteurs, compositeurs, de la région et au delà, il y a ce sentiment particulier, cette aura, cette sensation quand on pense à lui et à son oeuvre. 
J'ai beaucoup entendu parlé de sa façon de travailler, et de l'artisan de la chanson qu'il était. C'est vraiment fascinant.
 
Il y a ses chansons bien sûr, mais aussi l'image que je garde, celle que j'ai toujours eue de lui : la puissance et la douceur de son regard... énigmatique... 
Je suis très heureuse de pouvoir participer à cette nouvelle édition, j'ai assisté à la précédente en tant que public et je me souviens encore de l'émotion qui régnait...
 

 

Courte interview radio de Lili Em sur Logos FM où est recommandé le week-end Murat!

Le premier single "accrocheur":

Quelques brèves:

 

-  Merci à Fip pour la promotion du week-end Murat :  https://www.radiofrance.fr/fip/evenements/clermont-ferrand-week-end-murat-yes-sir-1713353

Et à nos enchanteurs : https://www.nosenchanteurs.eu/index.php/2025/05/25/jean-louis-murat-marquis/

-  Les inrocks seront partenaires du livre de F. LORIOU : un premier article est paru https://www.lesinrocks.com/musique/un-livre-de-150-photos-sur-jean-louis-murat-a-paraitre-cet-automne-666150-26-05-2025/

On rappelle que la précommande est lancée. Voir l'article précédent du blog.

 

-  Une messe a été donnée à Issoire à l'initiative de deux fans (c'est à dire qu'on paye pour que son nom avec d'autres soit prononcé afin que des prières lui soient adressés).

 

- Notre camarade Laurent Cachard a annoncé qu'il va sortir un livre sur Murat,  un peu sur le modèle de son livre consacré au Voyage de Noz, c'est à dire avec les billets de son blog consacrés à Jean-Louis que l'on a généralement relayé ici, et d'autres textes inédits.   Il vous en dit plus ici.

- Un autre témoignage est semble-t-il en cours d'écriture, venu d'Algérie:  https://blogs.mediapart.fr/zoubida-berrahou/blog/250525/hommage-jean-louis-murat

- On a fait la liste il y a peu des écrivains muratiens... On peut ajouter Armand Gautron auteur de polar en Haute-Marne, qui travaille à côté d'une affiche de Jean-Louis   https://jhm.fr/gautron-cest-trop/

- autres dates:  7/06 : concert Cover band MUSTANG à la librairie « Les livres enchantés » de Chaulnes, virage jean-louis murat 14/07, 30/08 Dépot d'une plaque à Roche-Charles.

 

LE LIEN EN PLUS

On a déjà eu plusieurs billets de Tanguy Pastureau évoquant Jean-Louis Murat (J'avais tenté de le contacter via le mail radiofrance sans succès). Dans un de la semaine dernière, il remercie Mylène Farmer de lui avoir fait découvrir Jean-Louis Murat...

 

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #inter-ViOUS et MURAT, #week-end Murat

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Publié le 2 Mars 2025

            

 

Après Franck Courtès qui nous avait raconté avoir fini dans un lit avec Jean-Louis, après Frank Loriou, dont nous avons parlé à de nombreuses reprises  (et ce n'est pas fini), voici à l'honneur  un troisième œil, un autre regard, celui de Carole Epinette. Par le nombre d'occasions qu'elle a eues de "shooter" Jean-Louis, et le caractère iconique de certaines photos, elle occupe, avec Frank Loriou, une place particulière dans la carrière du chanteur, qui aura été pourtant sous l'objectif des plus grands : Mondino, Rheims, Sieff, Richard Dumas...

Carole est donc photographe rock depuis au moins 25 ans (pour les plus grands magazines et journaux notamment Best, Rock and Folk, Libération, Le Monde), et même très rock car les amateurs de "heavy métal" la connaissent bien pour ses clichés de Metallica, Motörhead, AC/DC, Manson. Elle a aussi saisi  saisi sur le vif ou en coulisses  les Sex Pistols, Alain Bashung, les Stones, Indochine, James Brown, The Cure, Pete Doherty, Bowie, et bien d’autres encore. Mais dans ses livres et expositions, elle laisse souvent une place à l'Auvergnat, comme dans son ouvrage Rock is dead en 2017 ou sa dernière exposition parisienne (café Caumartin, d'octobre 2024 à janvier 2025).  

Carole Épinette est  installée dans le Lot et c'est un indice pour trouver ses centres d'intérêts autres que la musique... 

 

On avait déjà été en contact pour une participation au Week-end Murat en 2024, mais ça n'avait pas été possible... Carole a fait en sorte que cela le soit cette année, un grand merci à elle, qui comme tous les artistes présents, s'engage à nos côtés par amour, fidélité, à Jean-Louis Murat et par sympathie pour l'événement bénévole et amical. Ceci n'empêche pas de vouloir vivre de son travail et c'est aussi important pour nous de faire le maximum pour les artistes présents (d'où l'augmentation du pass cette année). C'est pourquoi il vous est proposé de faire l'acquisition de photos de Carole (tirages d'art, authentifiés, numérotés - 30 exemplaires maximum, de différents formats, nus ou contre-collés professionnellement sur plaque alu Dibond) à un prix tout-à-fait raisonnable (par rapport aux prix proposés par des agences) et livrables le week-end (ou non).  Si vous êtes intéressés, Carole vous proposera une sélection d'une trentaine de photos. Veuillez la contacter à rockisdeadphotos[...]gmail[...]com  ou en passant par la zone de contact du blog. Il est aussi possible de demander de vous faire tirer le portrait !

Carole Epinette, Rock fictions, livre paru en 2018 au Cherche-midi, avec des textes de Nothomb, Doherty, Thomas VDB, Bernard Minier.  

PS: Je fais le choix de ne pas illustrer cet article avec des  photos de Carole, et encore moins les inédites, pour privilégier leur utilisation dans la presse. 

 

Bonjour, Carole !

 

 

- Je ne vais pas vous faire répéter comment vous êtes devenu photographe, puisque vous l'avez raconté  ailleurs, avec  la presse hard rock  (Hard N’ Heavy, Rage). Avez-vous rapidement travaillé pour des labels ? Est-ce que c’est un travail différent ?

C. Epinette: Oui j’ai assez vite travaillé pour des labels. Le travail n’est pas différent. Il nécessite toujours de l’écoute sur les besoins, de la variété dans les images… Il est indispensable d’être créatif car les photos vont servir à alimenter toute la presse, les supports de communication pour la promotion (plv, album, affiches, etc..)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Xroads avec la discographie signée par Yann Giraud, notre conférencier de cette année!

 

- On connaît particulièrement votre session avec Murat en 2011 pour Grand Lièvre, mais vous  l’aviez déjà photographié en 2009 en concert et je crois déjà chez lui ? Comment s’est passée cette rencontre ?

C. Epinette: Je l’avais rencontré et photographié trois fois avant la séance de 2011 : en mai 2009 pour son concert à la Cigale à Paris (j'avais aussi assisté aux répétitions, à la balance avant ce concert) puis chez lui en Auvergne en juillet 2009 et enfin pour son concert au Bataclan à Paris en Avril 2010.

La rencontre chez lui en 2009 a été mémorable. C’est son label Universal qui m’avait demandé d’aller faire une séance chez lui car Jean-Louis avait beaucoup aimé mes photos live de la Cigale et il était prêt à me rencontrer. Il m’a fait entrer dans son jardin, en tenue débraillée, n’a pas ouvert la bouche et a passé au moins deux heures à m’observer interagir avec ses enfants et sa femme. J’ai beaucoup ri avec sa fille car j’avais avec moi le Lonely Planet du Costa Rica que je feuilletais pour un voyage prévu quelques jours après, je lui montrais les photos et lui expliquais ce que je souhaitais faire là-bas. Avec Justine nous avons beaucoup parlé des animaux… Je ne faisais pas attention à Jean-Louis parce que je sentais bien qu’il était en phase d’observation et que, surtout, il fallait le laisser à son rythme, sans rien presser.

Au bout d’un moment, il est venu me voir et il m’a dit qu’il était d’accord pour faire les photos. Son appréhension était palpable, je sentais que c’était vraiment quelque chose pour lui de se prêter au jeu du portrait photo. Pour que cela soit plus doux pour lui,  j’ai demandé à Justine d’être mon assistante photo et de tenir mon flash sur trépied… Cela a occasionné quelques sourires de Jean-Louis et quelques inquiétudes de ma part quand le flash était dirigé à l’opposé de lui !

J’ai travaillé vite pour « libérer » Jean-Louis de ce moment difficile pour lui. J’ai été touchée de ce qu’il m’a confié sur les émotions que cela créait en lui et sur son rapport à l’image.

Pour finir,  il m’a dit: « tu restes dîner en famille » ? 

Quelque chose s’était ouvert entre nous …. Je crois que je peux lui donner le nom de CONFIANCE.

 

- Est-ce que le travail avec Nikola Sirkis a été un élément de connexion ? (vous figurez sur ce qu’on peut considérer comme le plus gros succès public de Bergheaud : l’album Paradize d’Indochine!)

C. Epinette:  Aucune idée. Il ne m’en a pas parlé... ou je n’en ai pas gardé souvenir.

 

-  Est-ce qu’il y avait un lien particulier avec Jean-Louis ? Est-ce que le côté rock dont vous veniez a pu lui plaire ?

C. Epinette: Oui il y a eu je crois un lien particulier. Je vous ai raconté notre première « vraie » rencontre en 2009.

Cela a vraiment ouvert la porte à une relation de confiance. C’était très beau à mes yeux de le voir s’ouvrir comme cela. J’ai été émue de sentir au départ un homme méfiant, que l’on venait déranger dans sa grotte... qui prenait le temps de sentir, d’observer comme le ferait un animal… puis d’un coup de lâcher son appréhension et de s’ouvrir… dans la confiance.

 

- Vous avez fait une des rares couv du Cours ordinaire des choses avec Cigare magazine ! A l'intérieur du magazine,  il  y a la photo de Murat fumant le cigare (le tirage est commandable, même si le tirage de fumée n'est pas recommandable!). Il s'agit d'une commande pour cette revue ?

C. Epinette:  Durant la séance photo Jean-Louis a eu envie de fumer, j'ai suivi son envie et j'ai profité de la fumée. Je n'ai pas le souvenir si c'était ou non une demande spécifique de sa part.

 

 

 

 

 

-  J'aime beaucoup une photo dont la lumière  me renvoie à un western fordien. Cheveux longs période Cours ordinaire des choses, mais le cadre est le même que la pochette de l'autre album américain de JL : Mustango (on reconnaît la chaîne). Vous y aviez pensé ?

C. Epinette: Pas du tout ! je ne connaissais pas l'album Mustango au moment où j'ai fait cette première séance photo avec jean-Louis. 

Il est important de savoir que pendant une séance photo, je me laisse inspirer dans l'instant par ce qui se présente. J'ai rarement des idées de cadrages en amont puisque je m'adapte à ce qui passe dans l'instant. 

Je peux par exemple avoir l'idée de rapporter des waders pour faire des photos dans l'eau mais je n'ai pas le cadrage ou la lumière dans la tête à ce moment là, ni l'endroit précis d'ailleurs. Sur place, je regarde, je ressens et c'est parti !

 

- Parlez-nous justement de cette session de 2011 vraiment fameuse, avec Murat habillé dans le Servière (le sympathique garde du lac, qu’on retrouve au téléphérique l’hiver, n’approuverait plus), et dans ce que j’ai appelé son antre (le fameux grenier), ou en bord de route..

C. Epinette: En 2011 c’est directement Jean-Louis qui m’a appelé, pas son label. J’ai beaucoup souri au téléphone parce que j’ai été un peu « cash » avec lui. Je lui ai dit que cette fois-ci, si j’acceptais,  ce serait une vraie longue session, que j’avais plein d’idées, que je voulais le prendre en photo au milieu du lac.. que je voulais des portraits serrés, que je souhaitais aller à plusieurs endroits etc etc. J’ai mis la barre un peu haut en m’attendant à des discussions avec lui, à devoir « marchander » un peu sur mes envies… et non ! Il m’a répondu « oui tout ce que tu veux, j’ai confiance maintenant ». Eh bien … ça m’a coupé la chique !

Ce moment a été si précieux…

J’avais apporté les waders de mon amoureux pour que Jean-Louis puisse aller dans le lac tranquillement. Il a tout accepté, c’était un moment léger et intense en même temps… joyeux et profond… tellement de gratitude pour tout ça.

Libération

 

-  On découvrira des photos restées inédites prises chez lui. Est-ce que cet environnement était trop privé pour qu’il les retienne ?

C. Epinette: C’est lui-même qui m’a proposé des photos dans son antre… cet espace où il composait … là où il y avait ses guitares, ses écrits, son énergie de musicien, d’artiste de génie.

Il me semble que certaines photos ont été retenues dans une sélection mais qu’elles n’ont peut-être tout simplement jamais été utilisées. Je ne suis pas certaine de cela. 

 

-  Et puis, il y a beaucoup de photos live. Des souvenirs de ces concerts ?

C. Epinette: Je n’ai pas de souvenirs particuliers en live si ce n’est d’avoir fait attention à ne pas me mettre sous son nez... à respecter son espace… à le laisser exulter sur scène et à simplement être un témoin discret de ce spectacle... en tendresse amicale. 

 

-  Est-ce qu’il y en a une photo qui vous est particulièrement chère ?

C. Epinette: Oui… Celle où derrière la fenêtre de chez lui il regarde ses montagnes chéries… des gouttes d’eau ruissellent, sa main est posée sur la vitre… comme un au revoir… Je la trouve très poétique.

Cette photo, choisie par ses plus proches, a accompagnée le cercueil durant la cérémonie. 

A chaque fois que je la regarde depuis, elle m’émeut... encore plus…

 

- Les photos derrière la vitre sont en effet très belles, elles invitent à de nombreuses interprétations (notamment vos clichés, de manière évidente avec ses montagnes qui se reflètent) et  ce n'est peut-être pas un hasard si la photo préférée de F. Courtès a été prise ainsi (la photo qu'il nous a prêtée pour Aura aime Murat, et la première édition du Week-end).  Est-ce que vous avez utilisé des techniques photographiques particulières (j'ai cru voir qu'il y avait des outils spécifiques)?

C. Epinette: Pas de technique particulière pour cette photo....j'ai été inspirée par l'amour et la sensation de nostalgie que j'ai ressentie en Jean-Louis lorsqu'il regardait ces montagnes. Cette nostalgie qui est accentuée par sa main posée sur la vitre.

-  Et une photo de Murat que vous auriez aimé avoir fait ? Vous appréciez beaucoup Jean-Lou Sieff…

C. Epinette: Oui, j’aime beaucoup Jean-Lou Sieff, c’est l’un des photographes qui m’a donné envie de faire ce métier, tout comme Sebastiano Salgado … mais ce n’est pas parce que j’aime les nus de Sieff que j’ai eu envie d’en faire avec Jean-Louis !

 

- Vous appréciez beaucoup l’Afrique où vous avez eu l’occasion de travailler et voyager, notamment pour les animaux. Murat étant un peu prisonnier de son étiquette américano-auvergnate, on sait peu de choses sur son intérêt pour ce continent à part un séjour en Egypte (Marie Audigier a sans doute contribué à sa connaissance de l’Afrique noire par la suite) comme celui pour l’Asie (un peu plus documenté malgré tout). On l’a dit intéressé un temps par le bouddhisme . Est-ce que ça a pu être d’objet de discussion avec lui ?

C. Epinette: Nous n’avons pas évoqué le bouddhisme… Dommage j’aurais adoré échangé à ce sujet avec lui et lui raconter mes nombreux voyages et expériences en lien. 

 

-  Murat est un modèle pour certains dans le fait de mener carrière en restant en « province » . Vous avez choisi aussi de vous installer loin de Paris… Ça vous rend la vie professionnelle sans doute plus compliquée ?

C. Epinette: J’ai décidé de m’installer en Dordogne en 2012. Oui cela a changé beaucoup de choses à ma vie pro mais c’était un choix mesuré. Je continue de faire des portraits. Tant de personnes ont envie de garder un souvenir d’elles, ou de se voir d’une façon qu’elles n’avaient encore jamais expérimentée. Je tente d’être toujours le témoin de ce que l’autre à à m’offrir de lui/d’elle et quand la confiance s’installe tout peut se passer…  Il y a juste à cueillir.

Ce qui a changé c’est que les personnes que je photographie maintenant sont moins « célèbres » que les rock-stars que j’ai côtoyées pendant 25 ans mais qu’est-ce qu’elles sont magnifiques ! 

Ce qui m’intéresse, c’est la rencontre de l’humain... de cette sensibilité, de ce rayonnement à l’intérieur de chacun.e.

 

- Avez-vous lu La dernière photo de Frank Courtès ? Comprenez-vous qu’on puisse abandonner la photographie (du fait du marché tourné vers le portrait, entre autres affres du secteur - la presse peu délicate ?)   Aimeriez-vous travailler sur d'autres sujets (on trouve quelques photos de nature sur votre site) ?

C. Epinette:   Non, je n’ai pas lu ce livre.

Oui, le monde de la photo a changé avec l’arrivée du numérique, avec cette culture de « l’image gratuite » que véhicule internet.

Je comprends que l'on ait envie d’arrêter si on est tourné sur le passé et si la nostalgie gagne sur le moment présent. Oui c’est vrai que le lien était autre avant mais la Vie est mouvement… Tout bouge.

Le passé n'est plus et le futur pas encore là... Ce qu'il est proposé de vivre c'est le présent... Alors profitons en de ce moment. 

Je crois que ce qui est important c’est de ressentir de la joie dans ce que l’on fait. Si elle n’est plus là... Oui, il est vital de bouger… pour retrouver cet élan vital.

 

 
Merci Carole!  On fait court car les spectateurs du Week-end Murat, yes sir! auront ainsi l'occasion de vous poser en direct d'autres questions pendant les deux soirées.   Et on laisse le mot de la fin à Frank Loriou:
 
Je ne connais pas personnellement Carole Epinette mais je connais bien sûr son travail. C’est une vraie photographe rock, dans le plus noble sens du terme,  qui a fait beaucoup de portraits dans les coulisses des concerts, et shooté de très grands noms.  J’ai découvert son travail dans Rock&Folk, notamment. Elle a aussi fait de très belles sessions, comme avec Jean-Louis Murat dans le lac du Servières, en avril 2011. Ma première session avec JL Murat a eu lieu quelques mois plus tard,   en juillet 2011, où je suis venu faire des images pour la promotion de l’album Grand Lièvre, notamment la photo dans la prairie avec le manteau noir, qui fut affichée en 4x3 sur les quais du métro. Je ne connaissais pas les photos de Carole Epinette, ni même leur existence, mais je connaissais bien le lac, et j’ai proposé à JL Murat d’aller faire des images là bas. À quoi il me répondit qu’il venait justement de s’y plonger, quelques semaines auparavant ! Mon estime pour le travail de Carole Epinette n’en a été que plus grand encore, qu’elle ait repéré tout de suite ce si beau lieu ! Par la suite, Jean-Louis a choisi que je sois le seul à le photographier pendant une dizaine d’années, après s’être photographié lui même pendant aussi longtemps, et je lui en suis extrêmement reconnaissant. Je pense que je l’ai aidé à retrouver le goût et l’envie de ce que peut apporter un photographe, par son regard extérieur. Progressivement il a recommencé à s’ouvrir à d’autres photographes, et c’est bien naturel.  À chaque session je n’étais jamais certain de faire la prochaine, c’était à chaque fois un cadeau, une surprise,une nouvelle aventure !
 
 
 

Magic! Rolling stones et Grand Seigneur

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #week-end Murat, #inter-ViOUS et MURAT

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Publié le 6 Novembre 2024

Voilà quelques années que nous croisons Richard Beaune ici. Journaliste de France3, à Clermont, c'est un des acteurs médiatiques de la vie musicale en Auvergne.   Il était avec son équipe à la soirée "Te garder près de nous" à la Coopérative de mai le 25 mai 2024. Nous attendions donc un petit reportage dans le journal télévisé régional... en vain... et c'est là qu'il nous a appris qu'il préparait une émission plus longue (surprise: nous pensions que c'est Lætitia Masson qui bénéficierait en exclusivité de la captation de la soirée par les équipes de Biscuit Productions).   

L'émission est  annoncée  :  mercredi 27/11 à 23 heures sur F3 Auvergne-Rhône-Alpes et france.tv. Et Richard en assure sa promotion lui-même, en activant des réseaux sociaux... et en acceptant de répondre à quelques questions pour Surjeanlouismurat.com. C'est le signe que ce travail lui tient à cœur, et qu'il espère que cette émission rencontrera l'adhésion des "muratiens" même si son objectif est plus ambitieux : présenter Jean-Louis Murat à un public qui peut le méconnaître... à travers des interviews mais en laissant une très  bonne place à de la musique live. Il s'agit donc d'un portrait, plus qu'un reportage sur la soirée, les coulisses, les émotions du public.. même si on revisite avec plaisir de nombreux coins de la Coopé. L'émotion est quand même rendez-vous... pour certaines interviews et pour moi, sur une petite séquence du final pendant lequel les artistes chantaient "le lien défait". Une interview un peu promo, promo...mais j'ai fait ce que j'ai pu!

bonjour Richard!

 

 

- Quel est votre parcours et votre histoire avec la musique en général ? 

R. Beaune : J’ai commencé ma carrière de journaliste à Saint-Etienne dans la télévision locale TL 7. J’ai ensuite rejoint les équipes du réseau France 3 et j’ai travaillé quelques années en tant que « pigiste » dans plusieurs stations de France. J’ai rejoint la rédaction de France 3 Auvergne à la fin de la décennie 2000 et c’est là que je travaille toujours comme journaliste et présentateur. 

 La musique a toujours fait partie de ma vie, non pas en tant que musicien mais plutôt en tant qu’auditeur boulimique. J’ai une collection de plusieurs milliers de vinyles où se côtoient des artistes français et des groupes de rock psyché, du blues, du folk, de l'électro mais aussi du rap et du RnB. Je suis un passionné de culture en général : gros lecteur, gros amateur d’expos d’art… Très vite, ces passions ont déteint sur mon métier et j’ai bien été obligé de défendre la culture dans nos éditions. Je suis à l’origine d’un agenda culturel à France 3 Auvergne qui est devenu une « petite » institution : chaque vendredi, dans « PILS » (Par Ici Les Sorties), avec ma consœur Valérie Mathieu, on s’amuse comme des petits fous à écumer les grands rendez-vous culturels de la région. Je m’occupe également à Clermont-Ferrand d’un rendez-vous musical régional intitulé « Studio Trois » où nous invitons à se produire en live un artiste ou groupe de la région. 

 

- Est-ce que vous avez ressenti comme Didier Veillault une certaine difficulté à vous intégrer en Auvergne ? *

R. Beaune : C'est drôle cette question parce qu'à la base je suis Auvergnat. Je suis né à Montluçon et j'ai passé mon enfance dans les Combrailles, à Saint-Eloy-Les-Mines. Mais je sais que beaucoup d'Auvergnats ne considèrent pas le Bourbonnais comme faisant partie de l'Auvergne ! Néanmoins, j'ai fait mes études à Clermont-Ferrand avant de migrer vers Saint-Etienne. 

Pour autant, lorsque je suis revenu dans la région, je me suis pris la froideur auvergnate de plein fouet. J'ai mis un temps fou à m'intégrer dans la rédaction de France 3 Auvergne. Au début, j'avais le sentiment que mes collègues me jaugeaient et cherchaient à savoir à qui ils avaient affaire. Aujourd'hui, je suis un vrai Auvergnat, peut-être pas très avenant au début mais d'une fidélité à toute épreuve. 

*Dans "une histoire du rock à Clermont", il indiquait n'avoir jamais été invité le soir par des relations... et qu'en réunion, dix ans après son arrivée, un collaborateur lui avait sorti au détour d'une conversation : "toi, qui n'est pas d'ici...".

 

 

- Sur le parcours, j avais prévu de parler de quelque chose qui se rapproche du "militantisme" ou d’un engagement pour la musique, notamment via le blog Pil's, qui ne me paraît pas une " commande" de votre direction ?


R. Beaune : Il se trouve que le blog de PILS était non pas une commande mais plutôt une proposition de la direction. Quand France 3 a commencé son tournant vers le numérique, ils ont donné la possibilité à certains journalistes désireux de le faire de créer leur propre blog et de laisser le journaliste y exprimer ses idées. J'avais une liberté totale quant au contenu que je publiais. 

Et c'est évidemment la culture que j'avais envie de défendre. Alors oui, il y avait une part de militantisme dans l'affaire mais lorsqu'on est journaliste et qu'on souhaite parler de culture, tout particulièrement à la télévision et sur les chaînes généralistes, il faut forcément être un peu militant. Les reportages culturels sont généralement confinés à la fin du "canard" et il faut parfois se battre pour convaincre son rédacteur en chef de l'intérêt du sujet. Même pour réaliser ce magazine en hommage à Jean-Louis, j'ai dû faire face à des inquiétudes. Certains craignaient que Murat soit trop triste, que le personnage soit un peu trop à la marge... Heureusement, quand ils ont vu le résultat, ils ont tous changé d'avis et je soupçonne même certains d'écouter du Murat en boucle à l'heure qu'il est. Pas peu fier... Mais ici, à France 3 Auvergne Rhône-Alpes, tout le monde me fait confiance et me donne la possibilité de mettre en avant beaucoup d’événements culturels.

La culture, que ce soit la musique, l'art ou la littérature, peut être plombante pour celui qui ne fait pas l’effort de s'y intéresser! Et je comprends que certaines personnes, prises dans leur quotidien, n'aient pas le temps de donner un coup de pouce à leur curiosité et attendent qu'on leur dise "ça c'est bien" pour y aller. C'est donc ce que je voulais faire dans ce blog, c'est ce que je fais dans n'importe lequel de mes reportages et ce que je veux faire encore longtemps. Heureusement pour moi, je travaille dans le service public et dans la tête de beaucoup à France 3, parler de culture dans nos journaux fait partie de nos missions. 

 

- La première télé de Murat tend à montrer que France 3 Auvergne a malgré tout toujours joué un rôle... (Plus en Auvergne qu' à Lyon? Je me rappelle plus de la chaîne TLM sur le rock - concerts du Globe...)..

R. Beaune : Je ne pense pas que France 3 ait joué un rôle dans la carrière de Jean-Louis Murat. Moins que Mylène Farmer en tout cas. Mais c'est vrai qu'il a fait ses premiers pas à France 3 Auvergne (l'archive est d'ailleurs présente dans le magazine). Pendant les premiers temps de sa carrière, l'artiste a été régulièrement suivi par France 3 Auvergne. Et puis je ne sais pas ce qui s'est passé mais il a disparu de nos archives. Sans doute plusieurs raisons à cela : il est arrivé un moment où il n'avait plus besoin de venir faire de promo sur les antennes locales pour vendre des disques. Il se peut donc qu'il ait décliné pas mal de nos sollicitations. Et puis je pense que le personnage n'étant pas facile, les journalistes n'ont pas vraiment eu envie de s'y frotter. 

Pour ma part, j'ai eu l'opportunité de l'interviewer pour la première fois à l'époque de Babel. Je connaissais bien Alexandre Delano pour avoir déjà fait quelques reportages sur le Delano Orchestra. C'est ce dernier qui m'a proposé une interview à deux, lui-même et Jean-Louis au bord du lac du Guéry. Il faisait froid et les deux avaient en horreur l'exercice. Autant vous dire que cet épisode n'a pas été mémorable. A partir de ce moment-là, je n'ai eu qu'un objectif : réussir une interview de Jean-Louis Murat. C'est-à-dire, l'ennuyer le moins possible.  Après néanmoins, il a accepté de refaire des interviews avec moi, j'ose imaginer que ça n'a pas été un si grand calvaire pour lui!

 

 

- En fait, sur la question 4, je parlais de Murat pour donner un exemple des artistes locaux qui ont la possibilité d’avoir un peu de visibilité grâce à l’antenne régionale... Depuis longtemps et de plus en plus avec Studio 3... (les camarades comme le Voyage de Noz, Delayre, Stan Mathis... [Même si Aura aime Murat avait été refusé  m a t'on dit 😉]). On en profite pour saluer Christian Lamorelle qui vous a précédé et figure dans le "hall of fame" du livre "50 ans de rock à Clermont-Ferrand". Comment se passe la programmation de Studio 3 ? 

R. Beaune : Effectivement, France 3 Auvergne a toujours soutenu la scène musicale auvergnate. Bien avant Studio Trois, Christian Lamorelle organisait déjà des sessions d'enregistrements de groupes locaux, on n’a donc rien inventé. A l'époque, l'antenne de France 3 Auvergne proposait beaucoup de programmes en dehors du journal régional. Quant à Studio Trois, ça a d'abord été Backstage, une émission réalisée dans les sous-sols de Lyon. En Auvergne, le studio a été réalisé bien plus tard sous l'impulsion d'Alexandre Jais, un ingénieur du son touche-à-tout de notre équipe. France 3 Alpes a ensuite créé le sien et la direction régionale a décidé de tout réunir sous la même bannière, à savoir Studio Trois. Depuis, je suis davantage force de proposition dans les artistes présentés. Le final cut, c'est Franck Giroud, responsable d’édition culture à France 3 Auvergne-Rhône-Alpes qui le détient, à Lyon. 

 

 

- Puisqu'on y est, profitons-en aussi pour penser aussi à Pierre Ostian (décédé trop vite), créateur de l’émission « Montagne » et à son "successeur" Laurent Petit-Guillaume (« chroniques d’en haut ») qui ont mis à l’honneur Murat sur les antennes de la 3 (c’est suffisamment rare pour le signaler)... 

R. Beaune : C’est vrai ce que vous dites. Honnêtement, j’avais oublié ces émissions. Mais cela prouve comme vous dites que France 3 et le service public ont toujours suivi le chanteur et vice versa. Jean-Louis, malgré tout ce qu’on a pu dire sur son côté un peu rustre, n’a jamais boudé la presse régionale malgré son envergure nationale. Il aurait pu comme beaucoup n’accorder des interviews qu’à Pascale Clark et aux Inrocks! Regardez toutes les longues interviews qu’il a données à Pierre Andrieu et qu’on peut aujourd’hui retrouver dans son magnifique livre “Les jours du Jaguar”... 

                                                                                      Pierre Ostian

- Sur la première rencontre (ici), vous écriviez : « Je me dis qu’il a quelque chose d’une bête sauvage, celle qu’on rencontre au détour d’un chemin et dont la présence incroyable pourrait s’évaporer en un clin d’œil si on en fait trop. »

Joli... Pour la deuxième (« Je me situe à égale distance entre le sérieux et la blague, je suis équidistant, appelez-moi Equidistant"), c'est vous qui proposez le terrain, le musée ?

R. Beaune :  C'est vrai et c'était vraiment ma première impression du bonhomme. Contrairement aux autres artistes que j'ai pu rencontrer, Jean-Louis Murat, malgré sa dégaine un peu négligée - ce jour-là, il était venu avec un sweat à capuches informe et un jean - m'a semblé insaisissable. Mais encore une fois, c'était l'exercice de l'interview qui le mettait mal à l'aise. D'ailleurs, il me l'a dit juste après : pour lui, exiger de quelqu'un qu'il formule une pensée, une idée, a fortiori quand cette personne a déjà tout exprimé dans son art, c'était vraiment contre-nature. 

La fois d'après, nous nous sommes effectivement rejoints au Musée Lecoq au milieu des animaux sauvages justement. Tout un tas de bêtes empaillées l'entouraient. C'était son idée. Je n'aurais pas la prétention d'imaginer qu'il avait retenu ce que j'avais écrit après notre première rencontre. C'était lors de la sortie de Morituri, peu de temps avant le concert humanitaire à la Coopérative de Mai. J'y voyais moi, un clin d'œil au lynx, aux animaux qui peuplent cet album, le coucou, le taureau, l'âne, la brebis ou le renard fou... Et puis l'ambiance cabinet de curiosités du musée, un peu désuet, va très bien à cet album et à Jean-Louis Murat.  

 

 

- Et puis, il y a ce troisième reportage "mobile", que l'on peut rapprocher de l’émission radio "à la dérive" (sur Nova), avec ce plan magnifique ensoleillé sur fond de feuilles dorées. Quels souvenirs avez-vous de cette promenade?

R. Beaune : Et quel souvenir ! Vous pouvez le rapprocher de l'émission de Nova car c'est en écoutant cette émission que j'ai décidé de le solliciter à nouveau. J'étais persuadé qu'il allait refuser mais non, il est venu. Nous l'avons récupéré seul, sur le bord de la route, à Douharesse ! On a commencé le tournage immédiatement. On l'a armé d'un micro-cravate et d'entrée de jeu, il s'est mis à commenter chaque bout d'arbre, chaque coin de montagne, chaque vue qui défilait sous nos yeux. Il m'a un peu charrié sur ma façon pépère de conduire, raillant qu'à cette allure, on n'arriverait pas à la Bourboule avant la nuit tombée... On a quand même atteint la Bourboule avant le déjeuner et là, il nous a baladés dans les rues et au bord de la Dordogne. Ensuite, nous avons bu un café avec toute l'équipe, éteint nos caméras et, tout en piochant dans mon paquet de cigarette, il nous a raconté toute sa jeunesse dans ce petit coin de paradis. Il avait bien un milliard d'anecdotes à nous raconter. Par moment, je regrettais que la caméra soit en off mais finalement, l'écouter et discuter avec lui était suffisant. Au bout d'une bonne heure, nous l'avons déposé à Douharesse. Il nous a invité à revenir visiter le studio un de ces quatre mais ça ne s'est jamais fait. 

Lors de ce reportage, j'ai eu une vision toute autre du bonhomme. Il était généreux avec une énorme envie de partager ses souvenirs. On n’en revenait pas de toutes les histoires qu'il nous racontait sur la Bourboule. Il était tellement drôle qu'on en aurait presque oublié le créateur génial qu'il était ! 

 

- Trop tentant de vous demander s’il vous reste quelques souvenirs de ce qu’il vous a raconté pendant ce temps off...

R. Beaune : A vrai dire, très peu... Il nous a raconté un tas d'anecdotes croustillantes sur la jeunesse bourboulienne, sa propre jeunesse à la Bourboule et à Clermont mais je vous assure que je serais bien incapable de vous les restituer !

 

 - On va passer à l'émission. Vous avez raconté que France 3 n'a pas été évidente à convaincre.  Est-ce qu’il y a eu d'autres personnes à convaincre ? (Je suis étonné de ne pas voir Scarlett éditions ou le management de Murat au générique... Finalement on ne sait pas bien qui a organisé l'événement... Je mets en parenthèse car ça peut être du off). 

R. Beaune : C'est justement là-dessus que je me suis trouvé injuste. Je ne peux pas dire que France 3 ait été difficile à convaincre puisque c'est mon rédacteur en chef, François Privat, qui a décidé de la faire finalement. Au départ, Hervé Deffontis (directeur de la communication de la Coopé de Mai) m'a demandé si France 3 serait intéressé pour faire quelque chose autour de ce concert. J'ai donc proposé la chose à mes supérieurs et pendant quelques semaines, je n'ai pas eu de retour. Et puis finalement, j'ai eu le feu vert. Comme Biscuit réalisait la captation, il a fallu négocier avec eux et j'imagine, avec les artistes. Mais c'est vrai que j'ai fait face à des inquiétudes à France 3 pour réaliser un magazine de 52 minutes entièrement consacré à Jean-Louis. On ne parle pas d'un simple reportage de 3 minutes mais de toute une émission autour de Jean-Louis Murat et je pense que certaines personnes craignaient qu'on s'y ennuie un peu. 

Pour ma part, mon but était de pousser les téléspectateurs qui le connaissent peu ou pas encore à s'intéresser à sa musique, en faisant parler ses proches et d'autres musiciens. 

Tout le monde a joué le jeu d'ailleurs : que ce soit Laure Desbruères de Scarlett Editions ou Marie Audigier, Denis Clavaizolle et toutes les personnes qui sont intervenues dans l'émission, tous ont été d'une générosité sans borne, avec la même envie de transmettre leur Murat à d'autres. J'aime beaucoup la phrase de Florent Marchet quand il explique qu'il serait profondément blessé si l'œuvre de Murat n'était pas davantage connue ou reconnue. Je crois que je le serai aussi. Alors à petite échelle, j'apporte ma contribution. 

 

- Comme Biscuit faisait la captation, il a fallu négocier avec eux et j'imagine, avec les artistes?   Est-ce que ceci vous a donné des contraintes dans votre sélection des morceaux diffusés? On peut ainsi indiquer qu’on ne verra pas Nikola Sirkis "la star indo-américaine" de la soirée...  

R. Beaune : Au risque de vous décevoir, je ne suis pas du tout intervenu dans les négociations, donc je n'ai pas d'infos. Ce qui est sûr, c'est qu'il nous était impossible de faire rentrer 2 heures de concert dans 52 minutes. D'autant qu'on avait prévu de mélanger les prestations aux interviews. 

 

- On devine que vous saviez qui vous alliez interroger, puisque les interviews se passent au calme, dans différents endroits de la coopérative (ce que j'ai apprécié).  Certains intervenants de la soirée ont refusé ? 

R. Beaune : Pour ce qui est de Nicola Sirkis, il n'a pas souhaité être interviewé mais je n'en sais pas plus. Hervé de la Coopé m’a juste dit que Nicola souhaitait être là pour Jean-Louis et ne pas se mettre en avant. En revanche, j'aurais pu faire d'autres interviews mais ça n'aurait pas tenu. J'ai donc fait des choix. Certains m'ont dit, très gentiment, qu'ils ne se sentaient pas de le faire. Je n'ai pas insisté. On s'est courus après avec Morgane Imbeaud tout le week-end car quand l'un était disponible, l'autre ne l'était pas. Une fois de plus, toutes les personnes présentes lors de ce concert ont été bienveillantes et généreuses vis à vis de nous.

- On apprécie en effet la large place à la musique dans le documentaire! Avec un choix dicté par les interviewés... et votre sélection « best of" ? (avec Par.Sek et Jérôme Caillon, Koum - je suis assez d'accord). D'autres prestations vous ont-elles marqué?

R. Beaune : Au risque de paraître un peu langue de bois, je crois avoir apprécié toutes les prestations de la soirée. J'ai trouvé qu'il y avait un réel engagement des artistes, une extraordinaire envie de transmettre leur amour de Murat, leur passion pour son œuvre et puis une telle communion avec le public. Tout le monde ce soir-là, que ce soit d'un côté ou de l'autre de la scène, avait envie de l'écouter à nouveau et pour cause, nous étions en juin, quasiment trois ans après la sortie de Buck John et si le destin n'en avait pas fait qu'à sa tête, nous aurions des nouvelles chansons à découvrir, "ça arriverait là" comme le dit Alex Beaupain dans le magazine. 

 

- Donc si tout vous a plu, est-ce que vous avez eu des choix cornéliens ? 

R. Beaune : Pas de choix cornélien. Je pense juste que les chansons choisies offrent un bel aperçu de l'étendue du registre de Murat et donnent envie (je l'espère) aux téléspectateurs d'aller plus loin. Jeanne Cherhal s'empare de façon magistrale de "La maladie d'amour" selon moi, Florent Marchet me souffle chaque fois que je regarde sa prestation du "monde intérieur" et "Fort Alamo" me fait pleurer quoi qu'il arrive. La reprise du "Jaguar" par un Jérôme Caillon tellement "habité" est d'une justesse incroyable. Par.Sek a reconstitué d'une belle manière la fougue du jeune Murat et a rendu à ce titre toute sa modernité. Bref, je ne vais pas tous les citer mais en tout cas, ces reprises s'imposaient.  
Ces chansons, il était selon moi important qu’on les écoute, dans la longueur, qu’on puisse entendre le talent de mélodiste de Murat et ses textes si justes. Je partageais cet avis avec notre monteuse Amélie Després dont le sens du récit nous a bien aidé. Et puis je remercie aussi Xavier Blanot, le réalisateur, pour son sens de l'image et Raphaël Duvernay, l'assistant réalisateur, pour ses choix de cadres incroyables, toute l'équipe de tournage a été d'un professionnalisme et d'une inventivité à toute épreuve. Et puis un magazine sur Murat sur France 3, c'est possible grâce à trois autres personnes : Aline Mortamet, déléguée au programmes, Franck Giroud qui s’occupe des cases culturelles sur notre antenne et François Privat, rédacteur en chef de France 3 Auvergne. 


 

- Quels autres souvenirs de la soirée?

R. Beaune : On ne peut pas le nier, il y a eu des couacs et des fausses notes mais le talent de mélodiste et la poésie de Jean-Louis Murat ont toujours pris le dessus. J'ai également été très ému d'entendre sa voix remplir la salle lors du montage de Biscuit sur "Je me souviens"... 

 

- Je pensais un peu plus aux coulisses, au tournage...

R. Beaune : Par respect pour les personnes interrogées, je ne vais rien vous révéler. Ce que je peux vous dire en revanche, c'est qu'ils et elles étaient tous profondément ému.e.s lors du tournage. Au risque de me répéter, les artistes étaient tous très bienveillants les uns envers les autres et on sentait réellement ce besoin de célébrer Jean-Louis. Je tiens d'ailleurs à tous les remercier de m'avoir accordé du temps alors qu'ils avaient deux jours pour répéter tout un set !

 

- Je crois vous avoir vu interviewer  un peu le public avant le concert. C'est peut-être une dimension qui manque (même si le "public" est néanmoins visible par moment - coucou Barbara, ou Mr Five'r, Noël, qu'on aperçoit) même si je comprends bien qu'en 52 minutes, il faut faire des choix. Ça n'a pas trouvé sa place? (On échappe aux plans sur les nombreuses larmes qui ont coulé dans la salle, c'est plutôt bien je pense).

R. Beaune : Je n'ai pas interviewé le public. C'est un choix, contestable certes mais néanmoins assumé. Mon but n'était pas de raconter la soirée mais de profiter de ces prestations pour faire un portrait de Jean-Louis Murat. L'amour que lui voue le public est, je pense,             très clair en voyant le nombre de personnes venues célébrer sa mémoire ce soir-là. Je voulais profiter de ces 52 minutes pour faire entendre l'œuvre de Murat, la faire découvrir à ceux qui la connaissent peu et montrer l'influence qu'il a pu avoir sur d'autres artistes. J'ai montré le magazine à de nombreuses personnes qui, de Murat, n'ont en tête que les grands tubes des années 80 et 90 et tous m'ont fait part de leur agréable surprise en redécouvrant ce personnage. 

Évidemment, avec Amélie Després, monteuse, et Xavier Blanot, réalisateur, on s'est demandé comme vous si la parole du public ne manquait pas. Mais il fallait aussi raconter une histoire avec ses personnages récurrents, combler l'absence du personnage principal avec la parole de ses proches. Les interviews étaient longues, pendant lesquelles chacun avait le temps de la réflexion. Si j'avais interviewé le public, vu le temps que j'aurais eu pour le faire, en micro-trottoir sur le parvis de la Coopérative de Mai, je n'aurais obtenu des personnes interrogées qu'un ressenti à l'instant T et sans doute pas à la hauteur de l'admiration qu'elles vouent à Jean-Louis Murat et de leur connaissance du personnage. 

- Comment sera visible le film?

R. Beaune : La première diffusion est prévue le 27 novembre sur notre antenne. Il est trop tôt pour que je vous donne l’horaire exac]. Il sera en ligne sur France.tv dans la foulée je pense, ce qui permettra aux fans qui ne vivent pas en Auvergne de venir le voir à n’importe quelle heure de la journée, même si aujourd'hui sur toutes les box, on a accès à toutes les antennes régionales de France 3. 

 

- Les questions rituelles enfin:   Votre album préféré de Murat?
R. Beaune : Chaque fois que j'écoute un album de Murat, je le redécouvre. S'il faut en choisir un seul, ce sera Le cours ordinaire des choses

- 3 chansons de cœur ?

R. Beaune : Il n'y en a pas que trois.  « Accueille-moi paysage », « Fort alamo », « Chanter est ma façon d'errer »

Mais j'adore aussi "Que dois-je en penser?", "j'ai fréquenté la beauté", "Dordogne"... 

- Et si vous l'avez vu en concert, un souvenir?

R. Beaune : Pas de souvenir précis excepté le fait d'avoir toujours été surpris par sa créativité et de ce qu'il faisait de ses propres chansons. Et un gros regret, celui de ne pas être allé le voir lors de sa dernière tournée. Je le croyais sans doute éternel. 

 

- Enfin, quels sont les autres artistes auvergnats (dans la grande décennie à F3 Auvergne) qui sont pour vous les plus marquants ?  Et d’un point de vue personnel, selon votre sensibilité ?

R. Beaune : Chaque fois que Morgane Imbeaud sort un album, elle me touche. Je suis très fan de la période folk de Clermont qui a fait émerger le Delano, Garciaphone ou Pain Noir. En ce moment, j'écoute beaucoup le dernier disque d'Alexandre Delano et celui de Matt Low. 

 

Inter-ViOUS ET MURAT- N°33 :  Richard Beaune (France 3 Auvergne), "Le garder près de nous"Inter-ViOUS ET MURAT- N°33 :  Richard Beaune (France 3 Auvergne), "Le garder près de nous"Inter-ViOUS ET MURAT- N°33 :  Richard Beaune (France 3 Auvergne), "Le garder près de nous"
Inter-ViOUS ET MURAT- N°33 :  Richard Beaune (France 3 Auvergne), "Le garder près de nous"Inter-ViOUS ET MURAT- N°33 :  Richard Beaune (France 3 Auvergne), "Le garder près de nous"Inter-ViOUS ET MURAT- N°33 :  Richard Beaune (France 3 Auvergne), "Le garder près de nous"

Merci Richard Beaune!

Interview réalisé par mails du 26/09 au 30/09 (pour l'essentiel)

Et tous à vos postes le 27/11!   Le numéro de la chaîne France 3 Auvergne sur les différentes box des opérateurs :
ORANGE : 304  - FREE HD : 304 - CANAL SAT : 353 - BOUYGUES BBOX : 473 - NUMERICÂBLE LA BOX : 913 -  FRANSAT : 305 - TNT SAT : 304

et sur internet: https://www.france.tv/france-3/auvergne/direct.html

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #inter-ViOUS et MURAT

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Publié le 12 Juin 2024

Bonjour,

On s'y attendait, à cette nouvelle, depuis si longtemps... Déjà en 2015, Madame m'écrivait :"Merci beaucoup pour votre invitation [soirée Unplugged Murat], mais mon état physique m'empêche désormais de me rendre à tout spectacle", en 2021, qu'elle n'écrivait presque plus...  Des années de souffrance et... cette loi sur la fin de vie qui est retardée encore et qui fut la dernière occasion de l'entendre si je ne m'abuse.

Depuis que Baptiste Vignol m'avait permis de réaliser une interview en 2010, moi qui débutait presque, j'étais si surpris et fier de pouvoir la réaliser... et découvrir ce mail qui s'affiche "HARDY -DUTRONC", quelle émotion!   Je l'avais contactée trois ou quatre fois ensuite, et elle m'avait toujours répondu avec gentillesse. Et ils ne sont pas nombreux ceux dont on sait qu'on aura toujours une réponse, et c'est pour ça aussi qu'elle était dans le panthéon des "Grands"... la classe absolue, une icône totale, et que je n'aimais pas les critiques qu'on lui faisait. Comme Murat, elle avait sa liberté de ton... et c'est tout à son honneur.

En mai 2023, je l'avais sollicité pour participer à la libre antenne sur Europe 1 avec Moix (que je savais très fan):

"Je ne peux plus rien faire maintenant. En tout cas, je garde un très bon souvenir de la séance de Memory divine et j’adore toujours cette chanson que j’avais reçue alors que mon album (Rendez-vous sous la pluie, je crois) était quasiment terminé. Mais j’aimais trop cette chanson pour ne pas l’enregistrer in extremis. Dommage que vous ne me l’ayez pas demandé plus tôt.  Bonne émission ! "        (en 2021, elle  m'avait quand même dit ne plus avoir écouté JLM depuis des années).

On avait ensuite échangé car Régis Pulisciano (Oomiaq, le musicien du Mustango tour, je pense à lui ce matin) m'avait demandé que je le mette en contact. Et elle avait acceptée... C'était un petit bonheur de faire ce plaisir à Régis dont Françoise est la chanteuse préférée. Françoise était la star qu'il ne fallait pas craindre de rencontrer (même si pour moi, ce ne fut que par mails)...

Voici  quelques mots à cette occasion:

 

Sans son pygmalion Serge, Jane n’aurait jamais chanté, l’idée ne l’aurait sans doute pas effleurée. Mais Camille c’est très différent, elle est et a en tout cas été une géniale mélodiste et parolière, une géniale chanteuse aussi bien sûr. Pas besoin de pygmalion !  On m’a transmis que Serge aurait regretté que je ne lui demande pas de faire tout un album avec lui et j’ai répondu que si j’avais fait un album avec lui les chansons auraient été les siennes alors que je préférais que ce soit les miennes même si elles n’étaient pas aussi bonnes que les siennes. 

Camille :  qu’est-elle donc devenue, on ne l’entend plus ? J’adorais ses chansons et elle le sait bien. J’aurais aimé chanter un duo avec elle dans mon album de duos (commandé par ma maison de disques), mais je n'arrive pas à chanter correctement ce qui est très rythmique alors j’y avais renoncé. Vous savez ce qu’elle devient ? Je sais juste qu'elle a eu un enfant. (Dans cet album, il y a un duo génial avec un chanteur auteur-compositeur anglais Ben Christophers : My beautiful demon.)

 

Voici donc l'interview de 2010. Je lui avais transmis une série de questions, qu'on avait un peu complété je crois.

 

Inter-ViOUS et MURAT-, numéro 5 :   FRANCOISE HARDY 

 

                     Alors ce qui est bien, c'est qu'on pourrait se passer de présentation pour une fois... mais une personnalité de ce genre mérite "introduction", tapis rouge et canapés... Elle nous accompagne depuis les sixties (une période étrange sans doute située d'après mon enquête entre les années 1950 et 1970) et mène carrière en toute humilité.... malgré un statut d'icône mérité :  Damon Albarn avec Blur, Malcom Mac Laren (qui vient de mourir) ont fait appel à elle pour des participations, et elle a écrit ou interprété des nombreuses chansons qui resteront... et qui, signe de leur qualité, font l'objet de nombreuses reprises: mon amie la rose, comment te dire adieu, fais moi une place, message personnel, au fond d'un rêve doré (nana surf), l'amitié....  Bien sûr, c'est à l'occasion de la sortie de "la pluie sans parapluie" où  figure un titre écrit et produit par Jean-Louis Murat (memory divine) qu'elle a bien voulu répondre à mes questions... mais point question de promotion: elle aime réellement Jean-Louis Murat... et lui rend un bel hommage ici.  

 

 

 francoise-hardy-4640.jpg

 

 

Baptiste Vignol a eu la gentillesse de vous parler de mon modeste blog et je suis très honoré que vous acceptiez de répondre à quelques questions (je suis dans mes petits souliers...).  Le principe de "l'interViOUS et MURAT" est de faire parler une personne de son lien avec le sieur Murat et pour un artiste d'évoquer des points communs artistiques ou des divergences. 

 Voilà depuis janvier que je suis de près l'histoire de cette collaboration puisque l'info de l'enregistrement d'une chanson de Jean-Louis est sorti  sur un forum qui vous est consacré un ou deux jours après l'enregistrement (janvier)... On en a, petit-à-petit, appris un peu plus... mais il reste quelques points à éclaircir...

  

 - Et pour commencer, je suis obligé de vous poser une question (les  Muratiens, acharnés des inédits, m'en voudraient  trop si je ne vous la posais pas). Jean-Louis vous a envoyé 4 chansons et vous n'avez retenu que "Memory divine".  Vous rappelez-vous des titres des  autres chansons?

 

 F. HARDY :  Les autres chansons s'intitulaient :  Tous les chanteurs sont malheureux, L'envie de vivre, La nature du moi. Mais aucune ne m'emballait autant que Memory divine or, à quelques exceptions près, je ne me lance dans l'enregistrement d'une chanson que si j'ai un coup de foudre pour elle.

 

- Vous avez reçu des maquettes assez abouties. Est-ce à dire qu'elles n'étaient pas  des simples démos "guitare-voix"? 

 

F. HARDY :  Il y avait juste une rythmique, mais les guitares et l'ambiance musicale étaient si parfaites pour mon goût, que je ne  voulais rien d'autre. 

 

- Comment s'est passé le choix de confier la production à Jean-Louis Murat  (Il est venu plusieurs fois à Paris et a enregistré la base rythmique à Clermont )? Vous avez dit que ça avait  été"facile" et "hyper rapide": cela ne nous étonne pas de Murat... et  sa "façon" de ne pas trop se poser  de question en studio mais comment cela  a-t-il  été compatible avec votre perfectionnisme et votre anxiété naturelle?

 

F. HARDY : Mon album était presque terminé, nous avions des deadlines qu'il était impossible de repousser encore. Il fallait donc faire vite. Mais même si j'avais eu tout le temps devant moi, j'aurais tenu à ce que ce soit Jean-Louis qui  refasse dans ma tonalité ce qu'il avait fait sur sa demo. Il m'a mailé la nouvelle rythmique qu'il a faite chez lui et comme l'intro n'était pas exactement la même que dans la 1ère version,  j'ai chipoté à  ce sujet pour finir par lâcher prise.  

 

- Il était en studio avec vous. Avez-vous eu des discussions sur l’interprétation à proprement parler du titre ?

 

F. HARDY: Non. Je faisais juste à la fin une petite faute de mise en place que Jean-Louis m'a signalée. Par ailleurs, j'étais surprise qu'il ne reste pas pour le choix des prises de voix - il pensait sûrement que c'était plus de mon ressort que du sien -  et qu'il n'assiste pas au mix du début à la fin – mais sans doute faisait-il confiance à son ingénieur du son auquel il avait dû donner ses instructions. Pendant le mix, nous papotions dans une sorte de petit salon  : c'était une situation totalement inédite pour moi. Je connais des chanteurs que le choix des prises de voix et les mix assomment, Jacques Dutronc par exemple, alors que pour moi, il est inconcevable de ne pas y participer ne serait-ce que par ma seule présence.

 

- Jean-Louis avait donné un texte à Thierry Stremler (un de vos compositeurs) il y a quelques années. Ce dernier a-t-il joué un rôle dans cette collaboration ?

 

F. HARDY:  Vous me l'apprenez. Si Thierry avait joué un rôle dans cette collaboration inattendue, il me l'aurait sans aucun doute fait savoir.

 

- Est-ce que vous avez été surprise de recevoir un titre en anglais de la part de Jean-Louis Murat? On le sait défenseur de la chanson française, tout en ayant en stock semble-t-il un grand nombre de chansons en anglais...  Y a-t-il eu une vraie discussion pour qu'il fasse un texte en français? Ensuite,  il a été aussi question de modifier "lick" en "live"?

 

 F. HARDY:  Bizarrement, j'étais tellement enthousiasmée par la chanson que je ne me suis pas posé de questions sur le fait qu'elle soit en anglais. Virgin aurait aimé un texte en français. J'ai transmis la demande à Jean-Louis qui tenait à ce que son texte reste en anglais. De toute façon, nous étions trop pressés par le temps pour envisager une autre texte. Il est vrai qu'il y a eu un tout petit problème sur le mot "lick". Jean-Louis avait d'abord écrit : I want to lip a late passion" après c'est devenu "I want to lick". Comme mon gros dictionnaire anglais me donnait des signifiications improbables des deux mots ou pas de signification du tout, j'ai pensé les remplacer par "live". Mais lors des premières prises de voix, dès que Jean-Louis m'a entendu chanter "I want to live", il est arrivé en trombe pour me dire que c'était "lick" et pas "live", et que son texte avait été vérifié par un agrégé d'anglais. Ce qui est amusant, c'est que j'ai mailé la chanson à Ben Christophers, un artiste britannique avec lequel je travaille de temps en temps et dont j'étais impatiente d'avoir l'avis. Il m'a répondu ceci : "Yes the song is great, I like your double vocal in the chorus, I'm not sure what the lyrics mean either but it's cool…"

 

 

- Oui, avec Murat, on n’est jamais sûr de ça !!  Vous avez craqué sur cette chanson ( "j'étais folle de la maquette" et " De nature obsessionnelle, je n’écoutais alors plus que cette chanson" avez-vous dit). Est-ce que vous écoutez encore la maquette ou votre version?

 

 F. HARDY: Les deux mon capitaine.

 

- … petit moussaillon plutôt !…. Vous avez eu ce commentaire :  "j’ai régulièrement fantasmé d’enregistrer un album avec Jean-Louis Murat, dont les réalisations me paraissent toujours d’une perfection absolue et dont je suis attentivement la carrière depuis Mustango ".  Ce n'est pas un mince compliment et même peu de ses fans le diraient! Est-ce que vous avez d'autres albums fétiches de Jean-Louis? et pourriez-vous nous citer les 3 titres que vous aimez le plus?

 

 F. HARDY:  J'ai surtout eu ce fantasme, lors de difficultés surgies pendant l'enregistrement de mon dernier album, parce que j'avais écouté certains morceaux du dernier album de Jean-Louis et avais été saisie, en effet, par la perfection de la production. 

S'il fallait choisir trois titres de Jean-Louis Murat, je prendrais : L'amour et les Etats-Unis, Monsieur craindrait les demoiselles, M le maudit. Mais ça me contrarie de ne pas citer Caillou ni aucun titre de Mustango que j'ai écouté en boucle pendant un an à peu près.

 

- Au grand journal ( ou était-ce pas dans  On n'est pas couché de Ruquier ?), vous avez dit qu'il vous était difficile d'envisager de donner à quelqu'un la charge entière d'un de vos albums. Même à Murat, malgré cette "perfection absolue"?

 

F. HARDY: La production et la réalisation sont deux choses différentes. Il est impossible dans l'absolu qu'un artiste, si talentueux qu'il soit, fût-il Gainsbourg, ponde douze très bonnes chansons  pour un même album.

 

                                                                                          "route Manset"

 

- Par ailleurs, vous étiez avec Murat sur le tribute "Route Manset"...   On  cite régulièrement cette référence concernant Murat... Qu'est-ce que vous en pensez? J'aime bien l'impression "ligne claire" pour votre musique... et je trouve qu'elle correspond bien à une bonne partie de la discographie de Manset (le pop "atelier du crabe" par exemple).  Par ailleurs, ils ont tout deux écrit leur "vénus" (Manset pour Bashung). En tant que vénusienne, lequel des deux  titres préférez-vous?

 

F. HARDY:  Pour ne pas faire de jaloux, je choisirai la Vénus de Bananarama!

 

- Ma question sur Manset ne vous inspire pas… Dommage… j’y travaille en ce moment et j’aurais bien voulu l’avis d’une grande spécialiste de la chanson…

Concernant une comparaison entre vous et ces deux artistes, ce qui me vient à l’esprit, c’est quand même la hauteur de leur « prétention », artistique… (même s’ils s’aiment aussi en artisan) alors que vous semblez d’une humilité à toute épreuve ? Est-ce que vous vous rangez à l’avis de Gainsbourg sur la chanson art mineur ?

 

F. HARDY:  La plupart des gens ignorent la signification d'"art majeur" et d'"art mineur". Serge qui était pervers sur les bords a joué là-dessus. Il savait qu'il serait mal compris et que cette incompréhension susciterait des discussions totalement à côté de la plaque qui satisfairaient son goût de la provocation. UN ART MAJEUR EST UN ART QUI REQUIERT UNE INITIATION (la peinture, l'architecture, la grande musique) ALORS QU'UN ART MINEUR N'EN REQUIERT AUCUNE. Mais cela n'a rien à voir avec la qualité des productions. Il y a au moins autant de très mauvaises choses en musique classique qu'en pop music et une mélodie très inspirée de pop music n'a rien à envier à un thème mélodique inspiré de musique classique. AUTREMENT DIT, EN MATIERE D'ART, LES TERMES "MAJEUR" ET "MINEUR" QUALIFIENT LA NATURE DE CET ART, EN AUCUN CAS SA VALEUR.

En fait, je n'ai pas bien compris votre question. Est-ce que"Route Manset" est la compilation qui a été faite avec des interprétations des chansons de Manset par des artistes différents, dont moi ? Je ne m'en souviens plus bien, car, malheureusement,  je n'ai pas le CD.

J'ai eu une très mauvaise expérience avec Gérard Manset dont j'apprécie beaucoup certaines chansons ("Je tuerai la pianiste" sur le dernier Bashung fait partie de ses nombreux petits ou grands chef d'œuvre) : chaque fois qu'il m'a proposé quelque chose, j'ai trouvé ça très mauvais et très éloigné de ma personnalité profonde.

Il me semble que Jean-Louis est plus prolifique que Manset. La prolificité implique une certaine facilité à composer, à écrire, mais le revers en est souvent un manque relatif de discernement sur la valeur de ce que l'on fait. Et puis, si l'on produit trop, on fatigue le client et on ne se renouvelle pas toujours assez ! On ne peut pas écrire et composer des chansons vraiment fortes si on en en compose et en écrit non stop. C'était un gros défaut de Benjamin Biolay dont les albums s'enchaînaient sans transition et comportaient de moins en moins de mélodies fortes. Un arbre ne peut pas donner des fruits toute l'année. Ni Serge ni Bashung n'étaient prolifiques - et Souchon et Voulzy ne l'ont jamais été non plus.

 

 

- Vous connaissiez à peine Jean-Louis Murat (je n'ai pas trouvé trace de rencontre, ou peut-être sur un plateau d'Ardisson) ... Est-ce qu'il est devenu votre ami?

 

F. HARDY: Je l'avais invité dans mon Vivement dimanche de l'an 2000 (je crois) [cf ci dessous l'extrait]  et j'étais ensuite allée le voir à l'Olympia. Ca s'est arrêté là. Il faut des circonstances diverses et variées pour qu'une amitié se construise. Il faut surtout avoir vécu des choses ensemble. Mes plus grands amis sont des personnes avec qui j'ai travaillé et que les circonstances m'ont amenée à revoir. Un ami, c'est aussi quelqu'un qui peut vous parler de choses intimes et vice versa. Je ne veux que du bien à Jean-louis Murat. En ce sens, je suis donc son alliée. Mais ça ne suffit pas pour parler d'amitié.

 

 

- Jean-Louis Murat (en évoquant sa choriste du dernier album Cherie ) disait  "j'adore les voix de filles qui ne craignent pas les garçons". Pensez-vous avoir à ses yeux cette qualité là  (tout en ayant "cette absence de sérénité touchante" dont il vous a parlé)?

 

F. HARDY: Je ne pense pas. j'ai toujours eu peur de tout, en particulier des insectes, des virus et des garçons (sortes de virus macroscopiques). C'est sans doute la raison pour laquelle ma voix est si limitée ! De toute façon, je ne suis plus une fille mais une femme passablement blette. Et certains hommes mûrs, voire blettes, me font encore plus peur aujourdhui que les garçons hier.

 

 

- Jean-Louis Murat aime le « vous » ,  il me semble que vous y êtes fidèle aussi dans vos textes…  Est-ce que vous auriez d’autres points de comparaison entre vos deux styles ? 

 

F. HARDY: Beaucoup d'auteurs aiment le vouvoiement, ne serait-ce que parce que la sonorité de "vous" est si belle. Serge Gainsbourg  l'a pas mal utilisé (- "J'avoue, j'en ai bavé pour vous, mon amour, avant d'avoir eu vent de vous..."  Quelle beauté ! ) Guy Béart aussi : "Ce qu'il y a de bon en vous, c'est vous" dans sa chanson "Vous"… etc… L'une de mes chansons préférées "Cet enfant que je t'avais fait" de Brigitte Fontaine et Jacques Higelin fait plus fort encore avec le protagoniste masculin qui utilise le tutoiement et la protagoniste féminine qui utilise le vouvoiement (Offrez-moi une cigarette, J'aime la forme de vos mains,Que disiez-vous ? Caressez- moi encore la tête, J'ai tout mon temps jusqu'à demain, Que disiez-vous ?)

 

  FH

 

Est-ce que dans votre œuvre, vous avez une chanson qui vous fait penser à Murat, ou dont Jean-Louis Murat aurait participé à l’inspiration ?  

 

F. HARDY: Le mot "œuvre" est un grand mot qui va pour Murat, Manset, Gainsbourg, Trenet,  Brassens… Pas pour moi ! 

Non, je ne crois pas. Mon vocabulaire est mille fois plus limité que celui de Jean-Louis et mon inspiration moins riche, plus simple aussi : toute ma vie, j'aurai juste tenté de mettre en mots sur des mélodies venant du cœur les émotions et les sentiments que je ne pouvais exprimer de vive voix à la personne qui me les inspirait plus ou moins malgré elle. Ca n'allait pas plus loin - ça ne va pas plus loin - alors que l'inspiration de Jean-Louis me semble aller beaucoup plus loin. Même si nous avons le Capricorne en commun, le Verseau  et d'autres facteurs que je ne connais pas, parmi lesquels le talent qui relève plus de l'inné que de l'acquis, lui auront valu un champ de conscience à coup sûr moins étroit que le mien !

 

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Interview réalisée par mails du 18/05/2010 au 20/05/2010.

  Dans cette interview,  aucune question ne traite de la crise du marché du disque.

Tous mes remerciements à Françoise Hardy, et à Baptiste Vignol.

 

PS: 

"J'adore son caractère d'ado chiante", nous avait confessé Jean-Louis Murat. On avait alors joué les messagers. "C'est mon côté saturnien ça. On sait que les gens qui sont nés à la culmination ou à la levée de Saturne ont une fixation au stade de l'adolescence". L'écouter répondre ça un après-midi de mars 2010, allongée sur le canapé de son appartement du XVIe arrondissement parisien, ce n'était pas rien. RFI ce matin

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Rédigé par Pierrot

Publié dans #inter-ViOUS et MURAT, #divers- liens-autres

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