Je continue de distiller quelques souvenirs du "week-end Murat, yes sir!".
Voici pour commencer la prestation d'Eryk e. qui était un des participants du disque Aura Aime Murat, avec "je me souviens". Il est venu avec son guitariste LEZARD que l'on connaît à Clermont pour accompagner Géraud Bastar, dans un autre style. Ce duo a fait mouche, notamment auprès de l'ami Pierre K.
Le 2e titre est un texte écrit par Jean-Louis Murat pour le premier album d'Eryk. Apparemment, malgré tout le bien qu'on en a toujours dit ici, il est resté un peu méconnu...
[on a filmé cette partie là avec mon appareil photo, avant qu'il nous lâche -mais c'est habituel que je foire dès qu'il s'agit de filmer, comme au Toboggan pour la rencontre ciné- mais j'avais laissé semble-t-il un filtre "expressif"... Ceci dit je m'améliore : j'avais vidé mes cartes SD...]
Et maintenant Karton qui a ouvert la soirée avec Elvinh. C'est:
"Un inconditionnel de Murat, pour lui, c’était je cite :
“Un compagnon de mots , de poésie et de chansons, haute voltige et personnage rare, hors conventions showbiz”
Il vient de sortir un nouvel album Back Catalogue".
Je crois qu'il s'en voulait un peu sur son premier titre... Il a été pris par son émotion, mais ça ne se voit pas tant que ça, et sa voix grave est efficace. Pour les participants, chanter juste deux ou trois titres, impliquent d'être "dedans" tout de suite, d'être en voix sans délai, ils redoutaient un peu ça, mais l'exercice était encore plus difficile pour les artistes qui se sont présentés seul, comme lui, Tristan Savoie ou Adèle Coyo.
On a déjà écouté Marjolaine Piémont avec Alain Klingler. Malgré son statut d'artiste interprète tournant dans toute la France, elle n'a voulu interpréter que des duos. C'est révélateur de son humilité. A la place de Fred Bobin, qui l'avait invitée sur le disque, elle a invité à son tour l'autre lyonnais Stéphane Pétrier pour "le mont sans souci", avec Jérôme Anguenot à la guitare (Sur Perce-neige, j'étais légèrement devant les baffes, et j'entendais son pied battre le rythme, concentré, mais son jeu de guitare a été comme sur le disque d'une belle sensibilité ce samedi).
Marjolaine:
J'avais 19 ans. Je travaillais en tant que stagiaire au Festival de Cannes. J'avais trouvé à me loger dans une petite chambre mansardée. Il y avait un lit, une commode, une platine. Et un disque "Dolorès" de Jean-Louis Murat. Je ne le connaissais pas. Et depuis ce moment-là, cette voix ne m'a plus jamais quittée. Rentrée chez moi, je me suis empressée d'acheter l'album. Je voulais encore m'enivrer de Train Bleu, de Baiser et de Fort Alamo. Et puis, j'ai écouté toutes les chansons. Au Palace, au New Morning, je suis allée le voir plusieurs fois en concert... Je me souviens de cette soirée où on avait repris quelques unes de ses chansons avec @Antonin Lasseur, Bertrand Louis et Olivier Nuc.
Il y a cette discussion un soir de mai 2021 au soleil couchant avec Frédéric Bobin lors du Festival Chant'Appart Association Chants-Sons autour de l'oeuvre de Murat. Et Fred m'a fait cette jolie proposition de reprendre en duo une de ses chansons. "Au mont sans Souci" fut enregistrée dans l'album AuRA Aime MURATl'année dernière.
Aujourd'hui, je suis bien triste. Merci Jean-Louis Murat pour tes chansons qui ont éclairé mon chemin d'artiste.
Christophe Conte est un des personnages récurrents de ce blog, forcement, et j'avais fait un petit rappel des faits dans l'article suivant (sans évoquer sa dent dure, qu'il n'avait pas publié dans son recueil pour des raisons dont il n'avait pas voulu me parler). Bien qu'il ait consacré sa première chronique à Murat, disons qu'il n'était pas des plus fervents... et effectivement, il n'avait pas consacré d'émission à notre chanteur lors de la première saison de son émission estivale FRENCH CONNECTION. Là, il ne pouvait pas faire l'impasse.
Après un titre, il réalise une introduction mesurée, rappelant le nom qu'aurait pu avoir Clara "L'homme qui tua John Lennon", en signe du côté sorcier de l'auvergnat. Il indique que cela fait 20 ans qu'il s'est mis en réserve du succès, "en marge" mais ça peut se discuter: il a quand même jouer le jeu de la promo encore et a pu chercher du tube, rien qu'avec le cri du papillon, puis avec A bird on a poire. Il conclut par l'idée que Murat, via une citation, a voulu chroniquer son époque comme Zola ou Flaubert "mon testament à ce pays de merde".
Puis il évoque son côté Kamikaze et les inimitiés dans le métier, avant de partir dans une bio (La Bourboule, le prof d'anglais, et passe directement à Suicidez-vous le peuple (non, le 8 place michel de l'hospital n'était pas une caserne mais un centre social)... avant encore de parler d'une production "rebutant, hostile, impossible à défricher" (un "continent pour l'un, un incontinent pour d'autres" ose-t-il).
Après un premier titre ("nana"), après avoir indiqué l'impossibilité de cité des pères français à son style, citant Neil Young, Cohen et Dylan, il repart sur des éléments biographiques (années 70) : l'ile de White, Paris... C'est très raccourci. Rapprochement ensuite avec Alain Bashung dont la chanson "c'est la faute à Dylan" (77) dit-il fait étrangement pensé à JLM (Clermont, Pigalle).... Bien vu... mais sacré Christophe qui arrive à nous mettre du Bashung dans une émission à Murat...
Conte après le titre indique la proximité que Murat se sentait avec Alain, et cite les propos de JL sur scène à Marseille à la mort de son collègue et qui avait fait un peu jaser... et de là, il part sur Anne Sylvestre... oui. Diffusion du "mur pour pleurer" de celle-ci.
Encore une citation étonnante de Christophe: "carrière de murat, qui était d'ailleurs plus un immense éboulis qu'une carrière".... Et il fait ensuite le lien avec Manset, "artistes farouches, radicaux, solitaires", en indiquant les rapprochements possibles sur les "Textes, l'influence américaine, la poésie, l'intransigeance"... et de rappeler leur rencontre. Diffusion de "long long chemin" de ce dernier.
Il est ensuite question de Ferré [ NDLR: Matthieu nous a dit : Quant à Léo Ferré, Murat dira de lui qu'il "a toujours été un compagnon, un ami de la famille, un grand frère..." et interprétera au cours de sa carrière pas moins de seize de ses chansons, sur scène ou sur disque]. Il est diffusé "nuits d'absence" que Murat avait repris (Caussimon). Dommage de diffuser les originaux plutôt que les reprises... mais ça doit être le principe de l'émission.
On écoute ensuite du Silvain Vanot - Conte cite largement l'hommage de ce dernier à JL (qu'on retrouvera ici), puis du Marie Audigier.
Passage par le duo avec HOLDEN "l'orage", puis par Tarbes, par Agnès Gayraud/La Féline (le lien : le territoire intime...), et la reprise de Murat de Marie-Jeanne (Christophe était l'initiateur de la compil "l'équipe à JOJO"), titre "idéal pour conclure l'émission consacrée au Shaman de Chamablanc" conclue-t-il.
Bon, globalement, un peu déçu mais j'avais oublié le principe de l'émission, quand j'avais vu les personnes taguées par Conte sur facebook, je croyais qu'on aurait des interviews... Quant au jeu des références, peut-être qu'on aurait pu préférer Malicorne à Holden ou à Marie, même si la diffusion de ces titres rares est sympathique.
on continue avec les interprétations de samedi dernier, ici avec la prestation de Stéphane Pétrier. Voici ce que j'avais préparé pour le présenter:
Sous MITTERRAND 2, Il avait rempli déjà deux fois la grande salle du Transbordeur avec les Voyage de Noz avant que Murat enregistre le Murat live là bas. Ce soir, il est venu avec deux membres de son autre groupe les Happy yougoslavians… et Nathalie, du Voyage de Noz.
C'est un muratien a bird on a poiriste…
Voici ce qu’il dit avoir retenu de JL :
“ une façon de poser les mots, une passion pour les noms de lieux et les choses de la nature, cette propension à user et abuser du mot « amour » sans jamais tomber dans la mièvrerie, cette liberté désinvolte dans le verbe…
Je sais qu’il y a pas mal de textes que je n’aurais jamais écrits, des mots que je n’aurais jamais osé employer, si ma platine n’avait pas un jour avalé un album de Murat. Je me souviens. C’était « Le moujik… ». Et ce fut une révélation. Un de ces moments comme il nous en arrive peu où, tout d’un coup, grâce à la musique, le monde semble plus vaste. Merci Jean-Louis pour tout ça.”
ET bien, je suis ravi de vous avoir emmené de Lyon, celui que je suis depuis 1991, et qui fait partie des meubles sur le blog, une icône lyonnaise, notre Gône éternel : Stéphane Pétrier".
Ca débute par deux chansons dont les versions "studio" sont disponibles sur les plateformes (disque Aura aime Murat).
Vous pouvez retrouver plusieurs entretiens sur le blog avec Stéphane:
je fais vite avant d'aller écouter Bob Dit l'âme à Lyon...
voici 5 chansons de samedi soir dernier, Alain Klingler, Sébastien Polloni et Marjolaine Piémont sur deux duos, 3 participants du disque AURA aime Murat, avec deux versions live des morceaux qui figuraient sur le disque : les jours du jaguar et j'ai fréquenté la beauté.
ah, j'adore le "putain..." un rien estomaqué qu'on entend légèrement à la fin du titre! Que vos applaudissements et vos réactions étaient bons à mes oreilles!
Bon, je n'ai pas pu avancer ce soir, et je suis doublé de droite et de gauche, et de Navarre... mais ça a du bon: je n'ai plus qu'à vous partager :
Voici la 2e chanson de la soirée (euh, je suis pris d'un doute)
avec KARTON au piano et Lucie, la chanteuse de BELFOUR, ELVINH (alias Vincent Rostan)
Elvinh: L'ex-punk qui fréquenta les Béruriers Noirs, les Wampas, La Mano Negra est une personnalité du rock clermontois: il a eu droit à son portrait dans 50 ans de rock à Clermont-Ferrand de P. FOULHOUX, et à son concert-tribute, en 2021, notamment avec son ami Alain Bonnefont... et que c'est donc pas loin de 50 ans d'activisme de la scène musicale qui participe à la soirée. Il nous a fait la surprise de partager des photos inédites du tournage du clip du "cri du papillon" auquel il a participé (avec Christophe Pie) et qui lui a permis de rencontrer Jean-Louis. S'il aime les grands plateaux d'Auvergne, c'est ce que ça lui rappelle les paysages de sa région d'origine... au Vietnam!
C'est grosso modo comment je l'ai présenté samedi soir. Par association d'idée, j'avais éventuellement prévu de parler de certains paysages de la Réunion... précisément autour de BOURG-MURAT, qui ressemble étonnamment à l'Auvergne... pour un clin d'oeil à Baptiste Vignol... J'aurais également pu ajouter que sur disque, Elvinh me fait penser à Jean Felzine... mais lui m'a dit ensuite qu'on l'avait beaucoup comparé à Dominique A.
Et bien, 4 heures pour publier 7 minutes.... on n'est pas rendu à cette vitesse-là pour vous partager les images du Week-end Murat, yes sir! J'ai voulu débuter par Coco Macé, qui après avoir chanté "paradis perdu", a livré une très belle version de "Montagne". Ayant un peu découvert le talent du jeune homme depuis que Julien du Fotomat l'a proposé, je ne doutais pas qu'il allait nous faire quelque chose de magnifique. Je ne suis pas peu fier de m'y être associé avec la projection en arrière-plan...
Comme on le verra encore par la suite, c'était réconfortant au cours du week-end de voir une jeune garde auvergnate se présenter et rendre hommage à Jean-Louis.
PS: Petit miracle parmi toutes les surprises et émotions du week-end, les images se sont collées aux mots, et les saisons au rythme de la chanson... alors que je n'avais que la durée du morceau. On voit mal les images sur ce clip, mais je vais vous préparer une version "studio"...
Je suis un rien épuisé... alors pour ce soir, je vais faire vite. Mais c'est un peu dur de vous quitter et je prolonge donc le week-end comme je peux.
Que d'émotions pendant deux jours... Découvrir les titres au balance, voir que Julien Quinet des The Delano Orchestra va participer à une version magique de LA FILLE DU CAPITAINE avec les Belfour, entendre vos rires devant "mlle personne" et Jean-Louis dans toute sa splendeur et sa mauvaise foi, voir votre enthousiasme devant les artistes dont j'avais fait le pari de vous faire découvrir les chansons (Alain Klingler et Le Flegmatic), Antonin criant "l'absence de Jean-Louis" pour finir un morceau avec une énergie folle, le clin d'oeil d'Eryck e. par dessus son piano, vos larmes comme vos sourires éclatants, vos silences et vos explosions, et tant d'autres choses dont on parlera plus tard... et vos Merci, vos accolades, vos étreintes...
Dimanche, à la Bourboule, en me trouvant devant la gerbe de fleurs organisée par Amparo, "Pour la St-Jean vos fans se rejoignent comme avant", après un instant, j'ai eu la larme à l'oeil... Oui, j'ai participé à ça, et je suis très reconnaissant envers tout ceux qui se sont mobilisés... Et ça faisait plaisir à Jean-Louis : j'ai en effet annoncé à l'assistance du samedi qu'il avait prévu de venir nous faire la surprise de jouer avec ses musiciens. Je l'ai appris en rentrant des obsèques. Après ça, on peut dire ce qu'on veut, mais il aurait été avec nous, il était avec nous, il est avec nous.
Alors "Merci Bernard, Merci Bernard, Merci Bernard"... et Merci Anne-Marie P., Merci Bruno B et Merci Didier V. (faut toujours les remercier)... mais merci à TOUS les autres, anonymes, d'avoir été là ce week-end... et tous les artistes qui nous ont fait vivre tant d'émotions, et fait vivre l’œuvre de Jean-Louis, au delà de lui, mais toujours au dedans de lui...
Je voulais terminer par une première vidéo mais ça prend trop de temps à charger. Ça sera pour ce soir.
Comme déjà expliqué précédemment, je laisse s'accumuler les articles en attendant de reprendre le cours ordinaire de ma vie de blogueur dilettante (après le week-end Murat, yes sir!), mais je prends 5 minutes pour transmettre un long article de Nicolas Comment (photographe chanteur-ACI) dans la revue NOVO, distribué dans la région GRAND EST (Edition Mediapop) Abonnement possible pour 5 numéros annuels (et des cadeaux).
"J’étais en train de consulter les horaires de la SNCF, quand Philippe Schweyer m’appela samedi dernier, à point nommé. Philippe me téléphonait pour me suggérer de rédiger un texte en hommage à Jean-Louis Murat dans les pages de Novo. Je lui répondis simplement que je venais de prendre la décision de descendre à Clermont pour me rendre à ses funérailles, qui devaient avoir lieu mardi, à Orcival.
Nous avions, il y a un ou deux ans déjà, tenté de consacrer un long papier à Murat, dans le cadre de mes Chroniques du temps qui passe. Nous souhaitions parler de l’artiste dans son atelier, du songwriter à sa table, mais – hors promotion – l’entourage du chanteur resta sourd à notre demande. Murat fut-il seulement informé de notre proposition ? Deux ans et demi plus tard nous attendions toujours la réponse.
Il était trop tard désormais... Mais la perte était sèche, le vide si béant, que nous ne pouvions laisser partir Murat, sans un dernier adieu. Plutôt qu’un article nécrologique, nous convînmes donc que je lui consacrerai ma prochaine "feuille de routes". Pérégrin plutôt que pélerin, je prendrai dès le lendemain matin la route d’Auvergne en pariant sur le fait que la photographie m’aiderait à saluer l’Aède. (1)
« L’Aède »… C’est ainsi que Bayon nomma Murat en prenant discrètement la parole à la fin des obsèques. L’écrivain avoua d’abord qu’il aurait préféré, en ce triste jour, observer « un long silence » plutôt qu’avoir à prononcer un discours. Le « frère de lait » de Murat ne croyait pas si bien dire. Bruno Bayon était comme bâillonné par l’acoustique de la basilique : l’écho de la nef d’Orcival réverbéré par son micro brouillait ses dires.
Depuis le banc où j’étais placé, son discours, très digne mais inaudible, ne me parvenait que par bribes, lambeaux et bandelettes... Je tendais l’oreille : le nom d’« Isis » fut prononcé… Bayon parlait de l’Égypte et de la Cité des morts. Il évoquait la Muratie – sise entre Tuilière et Sanadoire, la comparant à un mouroir, une nécropole.
Dans l’atmosphère contrite de l’enterrement, le brouhaha créé par les enceintes blanches de l’église m’arrivait d’autres mots, d’autres poèmes. Bayon citait Nerval mais je lisais sur ses lèvres ce vers de Paul Fort : « Dieu : s’ouvrit-il jamais une voie aussi pure ? » (2). Puis une seconde, d’Aragon, commençant par le même incipit : « Dieu le fracas que fait un poète qu’on tue. » (3)
Dans ce nuage cotonneux et mal sonore, tandis que le curé reprenait la parole pour réciter le Notre Père, j’entendais la voix essoufflée de Godard se remémorant la mort de Truffaut : « François nous protégeait. Et comme Romy, comme Langlois, il en est mort. C’est pour cela qu’ils l’ont tué [...] La télévision, les journalistes... Ils l’ont tué pour pouvoir l’enterrer avec de belles phrases. »
Face aux cierges installés en rang d’oignon autour de la « Lady d’Orcival », j’ai pensé : tel Marat, Murat n’est-il pas mort assassiné dans le grand bain médiatique ? Lui qui avait – dès la fin des années 1990 – malignement conçu l’idée « de ne passer à la télé que pour apparaître au zapping... » et cherché à créer l’esclandre pour vendre en se vantant de « cracher sur Gainsbourg la veille pour pouvoir le traiter de génie le lendemain » ne s’était-il tout simplement pas trop exposé sur l’agora ?
Bayon avait raison de convoquer la vallée des Rois, mais la présence du corps dans le sarcophage n’y changeait rien. L’âme de Murat semblait absente. Elle errait déjà dans les paysages alentours. Ainsi qu’il l’affirma luimême, toute l’oeuvre de Jean-Louis Murat est une « errance ». Une dérive « psychogéographique » et son art de la chanson, un art de « situation ». Avec Debord, Murat ne partageait-il pas autant son dégoût du Spectacle que son goût pour l’art De la guerre (Clausewitz) ?
Pourtant si l’inspirateur de Murat fut un grand cavalier – « Au combat c’était un César, mais hors de là, presque une femme », écrivit à son propos Napoléon – Jean-Louis Murat fut aussi l’étendard d’un lieu-dit : Murat-le-Quaire. Village depuis lequel l’artiste tira son nom de plume et son œuvre sa source.
Je m’y suis donc rendu pour y « observer le silence ». Son silence.
L’avant-veille, je m’étais d’abord arrêté à Clermont-Ferrand, près de la vaste place de Jaude où s’étaient réunis une poignée de fans sous un chapeau de paille et la statue de Vercingétorix. Clermont-Ferrand, où, au 7 de la rue Jean-l’Olagne, Jean-Louis Bergheaud, Christophe Dupouy et Denis Clavaizolle conçurent à l’extrême fin des années 1980 l’album Cheyenne Autumn et sauvèrent de ce fait leurs peaux d’Indiens arvernes « […] avec Marie, un revox, un 4 pistes K7, une TR808, une TR707, un minimoog etun DX7, guitare et basse dans un ampli pourri, des sons naturels qu’on sculptait à notre façon avec un sampleur Akai […] » (Denis Clavaizolle). C’est dans ce rez-de-chaussée sur cour « au décor terne (lumière chiche, rideaux de filet), canapé, pouf and co verts (?), salon replié, minichambre d’étudiant-studio » (Bayon) que Murat posa en train de faire la vaisselle pour illustrer un article paru dans Libération le 15 février 1988 dans lequel la plume de Bayon exprimait pour la toute première fois son intérêt pour cette langue de « déjà vu-verlainien » pourtant « à nulle autre pareille »
Quelques années plus tard, en 1993, je poussais la Lancia Y10 de ma mère sur la route du Col de la Croix Morand, toutes fenêtres ouvertes sur la brume une cassette du Manteau du pluie enfoncée dans l’autoradio. Je n’imaginais pas alors que, 30 ans plus tard, tandis que je m’engagerais dans la travée centrale de la basilique d’Orcival pour me recueillir devant le cercueil de Murat, c’est cette sublime chanson Col de la Croix-Morand
qui s’élèverait sous la voûte romane : « O je meurs mais je sais / Que tous les éperviers / Sur mon âme / veilleront... »
Le 23 décembre de la même année, j’étais allé voir Murat au Transbordeur de Lyon, pour l’un de ses tout premiers concerts. Un verre étant donné en son honneur après le spectacle, j’entrepris de le saluer. Une fois n’est pas coutume, personne ne me barra la route. Dans cette salle où j’avais un soir, grâce aux largesses de Thierry Frémaux, eu la joie de converser avec John Cale, je m’approchais timidement de Murat. J’avais 20 ans, et lui 40. L’abordant facilement, la discussion s’engagea et je lui avouai peu à peu qu’encore étudiant aux Beaux-Arts, j’écrivais moi-même des chansons. J’enregistrais à l’époque des mini-albums guitare-voix sur un magnéto-cassette une seule piste, si bien que chaque cassette étant unique, j’imaginais lui envoyer une bande enregistrée tout spécialement pour lui. Mais tout à coup Murat se rabroua et me suggéra de plutôt lui donner ma guitare. Me demandant sa marque, il se ravisa en me disant que c’était « de la merde » et m’enjoignit plutôt à la casser. Entrant soudainement dans un accès de rage, l’Auvergnat m’expliqua qu’à mon âge, il avait été contraint de faire « des casses » pour réunir le matos de son premier album. Il vivait encore « au Smic » et déconseillait à quiconque de faire oeuvre de chansonnier dans « ce pays pourri ». Pour lui, la chanson française, déjà, était une branche morte de ce qu’il nommera plus tard « l’arbre de la négativité ». Je comprends aujourd’hui seulement qu’il pensait sincèrement en être le dernier martyr. « Cruel envers lui-même et beaucoup envers les autres », comme précisa Bayon à son enterrement, peut-être cherchait-il déjà à nous protéger ? Toujours est-il que jamais plus je n’osai m’approcher du « beau dégoût » dont parle Yannick Haenel à son propos lorsque je le recroisai une ou deux fois par la suite.
La veille de son enterrement à Orcival, le libraire d’anciens de la
Bourboule me confia qu’il avait vu Murat entrer dans sa boutique
quelques jours avant son décès. En traversant le pont sur la Dordogne qui prend sa source un peu plus haut, sur le Sancy, le poète d’Orcival avait observé un rare cincle plongeur. La présence du petit passereau (Cinclus cinclus), capable d’évoluer sous la surface comme une loutre, étant pour lui gage de la qualité des eaux, Murat poursuivit sereinement sa marche sur le quai Jeanne-d’Arc jusqu’au café de la Poste où il avait pour habitude de prendre son café. Quelques jours avant, il avait joué à Tulle et terminé son concert par une version décharnée de sa chanson Taormina : « La mort est dégueulasse. »
Le soir même, sur la terrasse de l’hôtel Notre Dame qui fait face à la basilique d’Orcival, je rencontrai par hasard le tout premier carré de fans de Murat : Amparo, Barbara, Alexia, Virginie… Celles qui partout suivirent Murat sur la route durant plusieurs dizaines d’années – toujours debout au premier rang, même quand la fosse était à moitié vide – s’étaient en effet ici donné rendez-vous. La nuit fut longue de leurs récits et dans leurs yeux brilla comme jamais l’étoile du Berger, accrochée au dessus du clocher de l’austère basilique.
Au petit matin, sur la petite place pentue d’Orcival, une sono avait été installée. Tandis que les croque-morts veillaient sur le corbillard gris métallisé, en attendant la sortie de l’église du cercueil, le morceau de Murat « Les Hérons » planait au dessus du village : « Que dans les ronces vers la Sagne / Où se retirent les hérons / En larmes bleues / D’un bleu final / Savent mourir / Les compagnons ».
Puis la longue plainte de Jennifer Charles raisonna dans la vallée « Bang bang bang / You shot my heart... »
Le « French Lynx » geignait : « Mais qu’auriez-vous fait sans moi mes petits chats ? »
Son lied s’entendait-il jusqu’aux rives du lac de Guery ?
« Qu’auriez-vous fait sans moi mes petits chats ?
Obéi... Comme des cadavres ! »
Oui, sur la place tous vêtus de noir, c’était bien nous les « petits chats » ; mais le cadavre c’était lui. Qui pour nous protéger désormais ? Je levai les yeux vers la girouette pour me rassurer : point de héron mais un vol d’hirondelles dont les piaillements acides était couvert par la voix du chantre plaintif. Un Boeing passa, laissant une trainée blanche dans le ciel désespérément bleu, puis le cercueil de chêne clair de Murat s’éleva enfin « Sous le soleil de Satan » . Alors, alors seulement la voix d’or des monts Dore se tue, sous un tonnerre d’applaudissements.
La silhouette sombre de Gaspard Bergheaud dans son manteau de pluie se reflétait sur la vitre du fourgon qui brillait de tout son gris de héron sur la placette ensoleillée. Justine sa soeur, son demi-frère et puis ses nièces, dont l’une boitait, s’arc-boutant sur une béquille, complétaient le cortège.
En voyant « de mes seuls yeux tranquilles » Gaspard courir derrière le corbillard qui démarrait, je songeai tout à coup à Kaspar Hauser, l’enfant sauvage chanté par Verlaine… (4) À ces deux mots – « Cheval, cheval ! » et à la seule phrase que ce probable fils de Prince su jamais prononcer de toute sa vie de gueux : « Cavalier veux comme père était ».
Comme Kaspar, comme Gaspard, je me sentis tout à coup « orphelin » du commandant en chef des Chevau-légers, Grand Lièvre et premier Rossignol de la France.
Sur le bitume la béquille de la petite fille du poète faisait un bruit de socques « clic, clac – et plus sourds, dans l’herbe humide – floc, floc » comme dans un livre de Bernanos. (5)
Au bout de la D27, où Jean-Louis tant de fois mouilla son maillot, le fourgon Fiat tourna au virage, puis disparut dans la bruyère. En contrebas, à La Bourboule, un film projeté sur l’écran nu du Ciné Vox, dans un « éclat mauve délétère », cassa."
J'ai eu l'idée après le passage dans la basilique de faire un message à Cherie Oakley, la fille au coeur du Cours... Elle vient de prendre connaissance du message.... Merci à elle.:
I was deeply saddened to hear of the loss of the incredibly talented French artist/musician Jean-Louis Murat. I am so honored to have been a small part of his musical legacy, my prayers remain with his family.
Ce mot a été rajouté à la liste des hommages consultable ici
Je vous parlais de Jérôme Braque récemment. Apparemment, je n'ai pas réussi à le faire parler à ce moment-là... mais il avait des jolis choses à nous dire, il le fait via son ami JE Deluxe... et je m'empresse de vous en parler.
Ces souvenirs sont étrangement vifs, et ce qu'il dit de Jean-Louis, un compagnon quotidien dit-il, sans avoir été un ami, est très touchant et beau, et drôle. C'était donc à l'occasion de l'enregistrement du disque de Marie MOOR que Murat décide de faire par l'entremise de Bayon. Ce n'était pas sa meilleure idée si on en croit Jérôme.
Il est aussi évoqué le premier site de Jean-Louis auquel il a contribué et une anecdote savoureuse à la fin, quand Jean-Louis lui réclame de faire passer un mot en urgence sur le site après un passage compliqué à Canal+.
[A nouveau : je ne lâche pas l'affaire, mais je dois me consacrer au Week-end Murat du 23 et 24 juin, et je remets à plus tard le partage des articles et radios...]
J'ai un peu scruté certains murs à la recherche d'hommage et par exemple celui d'Agnès Gayraud, la Féline, interviewée en 2016... et rien... En fait, elle prenait le temps d'écrire... et elle nous livre aujourd'hui ses pensées et son analyse au long cours... Après les déceptions -globalement- du traitement médiatique de l'événement, c'est bon à prendre... Merci, Agnès!
Murat est mort, j’ai pensé à lui. Je ne l’ai jamais rencontré, juste eu des échos de son mauvais caractère, et puis d’autres, émus, d’amis qui l’ont connu et qui l’aimaient. Moi, de source sûre, je n’ai que ses chansons. Je les ai réécoutées.
Lui vivant, j’ai souvent eu ses mélodies en tête, consciemment ou non, lorsque je composais les miennes. Pour écrire une chanson d’amour (et de mort), pour décrire l’érotisme d’un orage ou les bords scabreux de l’Adour dans mon album Tarbes, même si l’Auvergne c’est loin des Hautes-Pyrénées, je retombe toujours sur Murat. Il se tient au bord de la rivière, appuyé nonchalamment contre un arbre, regard de lagon, mèche grasse, en bad à propos d’un amour que lui-même maltraite. Je le vois, Jean-Louis aux « vertus d’Arlequin », séduisant et défait, sergent déserteur d’une guerre ancienne, crasseux mais beau, dandy paysan, prêtre de campagne coureur de jupons, et je perçois son chant. Il a cette voix toujours un peu acide, presqu’inchangée au fil du temps, nasale et juvénile, de chansonnier purgeur de vipères, cette voix qui se prolonge dans un souffle languide, un petit râle à l’arrière des sons, où chantent sans jurer des mots d’amour usés jusqu’à la corde, « tendre baiser », « désir », « fiançailles », un vouvoiement désuet, un passé simple, un pluriel emphatique, de pieuses promesses d’éternité. Nonchalante en mid-tempo, goguenarde dès qu’il accélère, elle s’abouche aussi bien à la vulgarité : « crevasse » rime avec « pétasse » et l’organe du cœur n’est pas le seul cité où le sang afflue. Toujours, et c’est si beau, elle laisse entendre sous le torrent des paroles, plus ou moins dense, selon la saison, une prosodie toute mélodique. Je chéris cette clarté pop que Murat conserve même dans ses chansons les plus chargées de tourbe.
Des premiers tubes au dernier disque, La vraie vie de Buck John, la musique de Murat circule, évidemment. Froideur synthétique ou folks saturés, période trip hop, il collabore avec des dizaines de musiciens (Denis Clavaizolle, Marc Ribot, le Delano Orchestra… pour ne citer qu’eux), avec une nécessité qui ne laisse jamais les sons en arrière-plan décoratif de ce qui n’aurait de valeur qu’en tant que « chanson à texte ». Les paroles de Murat ne sont pas que des mots, ossature statique fichée dans les chansons : au contraire, elles fluent, avec leurs saccades et leurs ralentissements, leurs hauteurs, timbres et a-rythmies particulières. En les chantant déjà, Murat se déplace, il circule, dans un paysage à la fois réel et imaginaire, peuplé d’anges et de bêtes, d’âmes et d’animaux. Il a toujours dit son affection pour les ménestrels, chansonniers voyageurs qui allaient à la fin du Moyen-Âge faire entendre leurs ballades au quatre coins de France. Alors qu’on le présente plus volontiers comme un musicien enraciné, j’éprouve intensément chez lui ce sens du déplacement, du parcours géographique, du moins existentiel. Au-delà de l’Auvergne et des environs de Chamalières, la ballade de Murat me dessine une région mentale, un territoire de sentiments, où reviennent des motifs constants, la « même momie mentalement » comme dit la chanson de Vénus. Sans me soucier de chronologie, ni de détails biographiques, je voulais simplement ici écrire à propos de certains ces motifs. Maintenant que Murat a fait son envoi, je me lance ici dans quelque répons, tout profane et approximatif.
Tiers obscur
C’est un sillon, une veinure, dans la chanson française des cinquante dernières années : une écriture qu’on sent nourrie de littérature aux prétentions adultes, mais qui n’a jamais voulu renoncer à la musique de l’adolescence, à un amour immodéré pour le son des guitares ou des synthétiseurs, des batteries distordues ou des boîtes à rythme. Pour ça, Murat fait bande avec Christophe et Manset, dans cette génération-là de chanteurs français — mêmes si leurs « carrières » ne recouvrent pas exactement les mêmes périodes —, hommes, qui ont ou auraient aujourd’hui entre soixante-dix et quatre-vingt ans.
Manset a ce souci de la langue, d’une vision du monde qui se construit à l’échelle des disques, mais en plus épique et archaïque que celle des deux autres. C’est presque un cas d’école, il dit rarement « je », sauf pour asséner, ironiquement, dans ses jeunes années: « Je suis dieu ». Nourris d’images et de récits de voyage, ses textes sont asséchés de tout érotisme, de mots d’amour explicites : la sensualité l’intéresse peu. Il peint ses scènes à distance de l’Occident : on y fixe une femme aux cheveux noirs dans une barque, une fille au collier d’or un enfant dans les bras.
Christophe s’ouvre plus volontiers à exprimer l’amour, mais parle de lui-même souvent à la troisième personne (« Le petit gars », « Dandy un peu maudit ») : il joue du ténébreux et du bizarre, piqués à Baudelaire ou Byron, qu’on retrouve aussi chez Murat, mais en plus nocturne et plus glam, en plus urbain surtout, de Juvisy à la capitale, cuir noir rehaussé des néons violets et roses des jukeboxes du samedi soir, qui chez Murat n’existent pas.
Jean-Louis reste aussi en France, mais loin des villes et des boîtes de nuit. Il peuple les campagnes d’un Eros qu’on croyait les avoir désertées. Il a gardé de l’ « amour romantique » quelques prénoms (« Dolorès », « Margot »), mais avec un look de garde-chasse, des bottes crottées et un chapeau de paille. Adolescent, confiait-il à Laure Adler, il était fan de Ray Charles et d’Aretha Franklin à la Bourboule. Il comprenait les deux tiers des textes de Dylan seulement : écrire en français consistait pour lui à donner langue à « ce tiers obscur », ce tiers incompris des textes dylaniens, objets de tant de fascination. Dylan est déjà pétri de littérature, glanée dans les bibliothèques de plus intellectuels que lui, pillée, recyclée, comprise de travers et réinventée. Une part de cette littérature empruntée et folkisée se retrouve chez Murat, qui a voulu à son tour piocher dans la littérature française — il écrit sur les amants Armand et Marguerite de La dame aux camélias de Dumas, arpente les collines de Giono, raconte lire Proust, au-delà des références évidentes à Baudelaire ou Béranger. Quant à l’Amérique, objet de fascination — par voie aussi cinématographique, Cheyenne autumn est le titre du dernier John Ford —, de jalousie et de dépit, elle est venue contrebalancer constamment, autant dans la musique que dans les textes, son enracinement auvergnat. Murat l’a beaucoup répété : il s’est toujours senti déchiré, déterritorialisé, enraciné-déraciné : c’est ce sentiment d’un homme d’après-guerre pris entre sa langue ancienne et la pop culture anglosaxonne qui l’a amené, comme Manset et Christophe, fascinés par cette langue anglaise qu’ils ne savaient pas vraiment parler et encore moins écrire, à chercher dans le français une diction qui le ferait sonner comme une langue étrangère ici, comme une langue familière là-bas, au rock, à l’Amérique. Ce mélange d’aspiration littéraire et de complexe d’infériorité du locuteur français vis-à-vis des sonorités de la langue américaine chantée, qui séduisait la jeunesse et les filles, on le retrouve chez les trois chanteurs : chacun a travaillé à jouer l’une contre l’autre, pour produire un chant en français qui ne serait pas imitation, encore moins assujettissement à la culture américaine dominante, mais une forme d’incantation toute personnelle à leur lieu natal, à une France devenue exotique à elle-même.
Schopenhauer des cœurs
En mai 2020, pour la sortie de Baby Love, un bel article de Libération signé Charline Lecarpentier présentait Murat comme le « chef de file de la chanson française pessimiste ». À sa mort, plusieurs organes de presse ont repris la formule. « Pessimiste », l’adjectif sonne peut-être un peu trop définitif pour qualifier son lyrisme rusé, fuyant, plein d’impatience et toujours séducteur. En 91, « Regrets » jouait il est vrai sur une esthétique passablement gothique, mais avant tout parce que le clip se déroulait dans un cimetière. En vérité, la chanson invite une amante à s’abandonner sans regret à un amour charnel clandestin — « loin, loin, très loin du monde / où rien ne meurt jamais ». C’est bon, on est tranquilles pour faire l’amour. La mort ne rôde pas ici.
Sauf que dans toutes les autres chansons de Murat, c’est certain, elle s’invite à tous les ébats. Au cœur de tout amour et de toute aventure, Murat dépose de petits précipités dépressifs : « Je voulais donner mon sang / Ma vigueur et mon audace / Mais sans passion à présent / Dieu que cette vie me lasse » (« Le Troupeau »). Ange déchu dans le monde terrestre où tout finit par mourir, où vient inexorablement « le temps du lien défait », Murat ne parle pas d’apocalypse à l’échelle collective comme Dylan, mais injecte dans tous les sentiments le poison léger d’un mélange de misanthropie et de morbidité. Un franc pessimisme face au destin maudit de l’humanité, non. Plutôt le venin de la rancœur et du découragement dans chaque effort pour aimer. « Je m’abîme dans des remords de merde / Je suis bâti de cendres et de chimères » (« La surnage dans les tourbillons d’un steamer »). Voilà qui pose une attitude : sens de l’absolu pisseux, désespoir à la petite semaine et une forme d’humour — noir.
« Puisque la vie n’est pas ce qu’on nous fait croire / Alors mieux vaut le drap du désespoir » chantait Manset dans « Entrez dans le rêve ». Remplacez vie par « amour », vous aurez des paroles muratiennes. Oscillation du désir entre souffrance et ennui, voile de Maïa — oui, Manset comme Murat se piqu(ai)ent de bouddhisme, tout comme Schopenhauer.
Permettez-moi donc de faire varier la formule : Jean-Louis Murat, Schopenhauer des cœurs. Ou plutôt Kierkegaard? Pour mélanger Journal du séducteur et Traité du désespoir, avec les anges, mais sans la foi chrétienne.
Case lover
À l’époque de son premier tube, « Si je devais manquer de toi » et de l’album Cheyenne Autumn, avec ses yeux clairs et ses poses délicates, Murat trouve la case de son succès dans l’industrie musicale française non comme chanteur pessimiste mais comme lover ténébreux. Il allait falloir œuvrer pour se distinguer de Marc Lavoine et d’Herbert Léonard, chassant, à la même époque, à peu près dans les mêmes contrées. Dans une interview pour Libération en 1988, il confie à Bayon : « j’ai peur de ce que je pourrais devenir : une sorte de chanteur de charme. Crooner français à la manque ».
Cette déclaration me l’a toujours rendu plus charmant encore. « Chanteur de charme » : d’une certaine manière, il ne l’a jamais été et l’est toujours resté. Certes, aucun chanteur lover de l’époque n’avait sorti huit ans avant ce genre de brûlot bizarre qu’est « Le peuple est mort, suicidez-vous! » — drôle de chanson, drôle de texte, passablement nihiliste, issu d’une lignée emphatique et vaguement surréaliste de la chanson française, telle que pratiquée par William Scheller qui découvre et fait connaître Murat. S’il y a un peu plus d’amour dans les chansons par lesquelles il se fera mieux connaître, Cheyenne Autumn évoque déjà une guerre — d’après le film de John Ford —, et « oui même dans l’amour, la camarde va » (« Le Môme éternel », Dolorès). Au début des années quatre-vingt-dix, Murat est encore un peu trop joli pour le cracher à la manière plus crue de Léo Ferré. Il est aussi un peu trop amoureux des femmes, ou comme il dit, si étrangement, du « fait féminin ». Alors lover il reste, entre Eros et Tanathos, se refusant à fixer le mélange des deux en une formule romantique bien rodée, comme le fit au même moment Mylène Farmer.
Le ton de ces amours cependant change : si Murat peuple longtemps ses textes de grandes idées brumeuses, « âme », « ange déchu », « éternité », « destin », la dérision vient peu à peu défaire leur grandiloquence. Derrière l’imagerie gothique se dessinent des vanités, et dans ces vanités affleure de la souillure, quelque chose de boueux. Le beau ténébreux est pris au col et forcé à manger de la terre. Le corps désiré de la femme côtoie le vagin des porcs. La langue s’épaissit, disque après disque, se teinte de Céline ou d’un fantasme de hip-hop, et dans « Baby carni bird », Murat finit par gueuler « Wootchie! … Si tu veux bien vivre dans une poubelle. Y te refont une bite en or. Ouais une bite en or » — période Le Moujik et sa femme. Les anges se dissolvent dans l’air ambiant et laissent apparaître le « cours ordinaire des choses » : un torrent d’illusions et de merde qui n’épargne à la fin aucun amour, encore moins le plus pur. « Tout cela porterait à rire, s’il n’y avait le désir » (« Mousse noire »). Dans l’histoire de la poésie d’amour, Murat trouve tantôt un équilibre entre sacré et profane, dans l’héritage de l’amour courtois, où le désir se laisser chanter aussi modestement qu’intensément, sans sacralisation ni humiliation. « Je suis Colin Muset, en pélisse de vair », chante-t-il dans « La surnage… » : un trouvère champenois né en 1210, qui dit bien dans sa langue ce que Murat n’a cessé de faire : « Je chantasse d’amorettes »
Crooner crâne
Trop haut perchée, la voix de Jean-Louis Murat n’est pas celle d’un crooner. Sur le fil, légèrement brisée, sa voix d’enfant y semble encore conservée dans la mue. Il n’a pas le timbre chaud de Sinatra, de Dean Martin ou de Joe Dassin, la tendresse caressante du mafieux en vacances. La filiation des trouvères en effet lui sied mieux. Elle s’embarrasse moins du cliché de la virilité enveloppante, qui sous le charme de l’aventure, dit la sécurité et le foyer. Chez Murat, comme la voix est sur la brèche, jamais l’amour n’est sûr. Jean-Louis n’est pas dans votre salon, à vous chuchoter des douceurs à l’oreille : il hante plutôt le petit bois des passions souffreteuses, du désir inassouvi, ou, sur la face Sud, le plaisir sans lendemain volé dans les bruyères, sur le Mont-Sans-Souci bien ensoleillé : « J’en pinçais pour une infirmière, une brune plutôt jolie / j’aimais déjà dire ‘je t’aime’/ Je t’aime je lui dis / je savais que dans une semaine elle serait loin d’ici/ tous ces amours de courte haleine embellissaient nos vies ». (« Au mont Sans-Souci », Mustango). Saisi en toute insécurité, l’amour est indolent sous les jupes, désinvolte, plein de narcissisme et d’orgueil, de volte faces et d’insatisfaction. Combien de chansons en forme de missives de libertin pourchassé ou éconduit? « Allez dire à ceux de Mycène, que je ne rendrai pas la femelle ». Sans absolu et sans dieu, sans institution, ça va de soi, il est toujours amant, jamais mari, en manque ou en fuite, privé de la chair qu’il désire, repu de la chair consommée.
C’est là qu’il traverse des sentiers, monte au Col de la Croix Morand et prend de grandes résolutions romantiques : « je te garderai ». Mais c’est l’amour d’aimer qui compte dans ces moments de solitude en tête à tête avec la nature, ou le narcissisme du Casanova se dissout en une sorte d’animisme contrarié ; « Je ne veux plus être ce Pin sylvestre / ce fond de saindoux ». C’est là qu’il s’accomplit, dans la négation qui le fait fusionner avec la nature. Il vient y ruminer, en pleine compulsion de répétition, l’obsolescence programmée de toute intensité amoureuse.
Ne venez donc pas vous reposer ici dans la confiance, en écoutant les mots d’amour de Murat. « Dans cet univers de cendres / où aimer n’existe pas », ce sont toujours déjà des mots de mort, de guerre et de défaite, même si, dans cette obscurité constante, parfois, entre la lumière (dans « Sentiment nouveau », « V’la l’amour qui passe », ou « Le contentement de la lady », une des plus belles comptines sexuelles que je lui connaisse, sur le plaisir féminin). Mais plus souvent, c’est le désamour le plus cru ; ainsi dans ces alexandrins de « Fier amant de la terre », à la sophistication presque parnassienne.
« Je suis du peuple nu qui se déchire en toi
Sur des chairs inconnues en un violent combat
Dans ce monde moderne je ne suis pas chez moi
Merci pour tant de peine mais je ne t’aime pas »
Il fait penser à Léonard Cohen — pas tant pour le style que pour le fond —, chez qui les chansons d’amour sont aussi chants de haine ; Cohen ne les traite pas séparément. Comme dans « Avalanche », reprise, réappropriée par Murat avec une intensité révélatrice, où le lady’s man régurgite un amour placé trop haut, retournant l’humiliation subie contre l’objet d’adoration. « Le monstre que tu as recueilli ne craint ni la faim ni le froid / Il ne recherche pas ta compagnie même ici au cœur du monde » (« The crippled that you clothe and feed / Is neither starved nor cold / He does not ask for your company / Not at the center, the center of the world ».
Les chansons d’amour de Cohen sont toujours plus vastes que l’amour-même, elles dessinent l’inextricable écheveau des rapports de force qui sous-tendent toute relation humaine : dans cette noirceur tapie au cœur de tout ce qui lie des amants, Murat vient lui aussi puiser sa sève.
Sexiste faible
Avec une morbidité, un bestiaire et des vulgarités qui lui sont propres. « Que fera le chien au lièvre qu’il attrape? » (« La surnage dans les tourbillons d’un steamer »), et un portrait des femmes désirées parfois plein de rancœur — Murat est le seul chanteur français à se permettre encore de les appeler « femelles », « garce », « souillon échevelée », « putain sèche », à moins que par ces mots, il ne s’adresse à lui-même, humiliant sa « nature de fille » ou convoitant pour son propre compte le mystère féminin. Libertin narquois, misanthrope amoureux, misogyne efféminé, Murat est toujours un amant déphasé, « l’amant et l’ennemi de l’amant », l’amant et l’ennemi des femmes.
Avec ces objets féminins de son constant désir, Murat est délicat tant qu’il est anachronique, inactuel, vaincu de l’histoire (d’amour) hantant encore les limbes de quelques rivière de France. En temps de paix démocratique ouverte à l’inclusivité et à l’égalité, il prend la gueule du masculiniste, populiste tendance droitière, comme il l’illustrait dans la plupart de ses interviews récentes. Il le dit plus finement dans les chansons, le féminisme contemporain lui fait l’effet d’une désertion de tout désir, de toute tendresse.
« Plus vu de femmes au monde incertain
Faire autant fi des lois de l’hymen
De femmes d’un monde nouveau
De femmes nous laisser autant seuls aux commandes des lois de la tendresse
De femmes nous trouver si sots »
Sexiste faible, « garçon qui maudit les filles », womenizer versant vulnérable, Murat a beau se dire lui-même intrinsèquement féminin, parce qu’il aime à se vêtir des bas d’une amante, à s’identifier à la Scarlett O’Hara d’Autant en Emporte le vent, « jamais satisfaite et n’ayant jamais atteint l’orgasme », il est pris dans le système d’un rapport des sexes où seul l’homme s’individualise, fasciné devant le « fait féminin », sorte d’émanation de la nature, à la luxuriance réjouissante, que le garçon plein de désir peut collecter comme autrefois les naturalistes du XVIIIe siècle, collectant plantes et oiseaux rares ou communs avec la même libido sciendi. Ça me donne parfois le sentiment que les modèles sur lesquels roule son sens du drame amoureux viennent d’un temps révolu, aujourd’hui dépassé. Mais comme plus que tout, il aime la solitude, il jouit de cette défaite, de cette inactualité. « Tes gestes d’orfèvre / Ta vie de femelle / Je te jure que je m’en fous » (« Fort Alamo »).
Rendu à cette solitude, intuition fondamentale qui conditionne toutes ses chansons, Murat passe alors son temps à envoyer des chansons comme des missives, de préférence écrites à la main, où confiées pour être transmise de vive voix par quelque messager marathonien. « Allez le dire à ceux de Mycenes / Non je ne rendrai pas la femelle » (Le Moujik et sa femme).
Il écrit depuis le front d’une guerre qui n’a plus lieu ici, à quelqu’un qui pourrait bien être quelqu’un d’autre, sur des faits d’amour. « J’ai fréquenté la beauté / Je n’en ai rien gardé » (Babel avec The Delano Orchestra). Il écrit sans attendre de réponse, ou une réponse qu’il entendra sans l’écouter : impression que font toujours les duos — qu’il a tant pratiqués —, missive contre missive, mais jamais dialogue, ou alors de sourds, bijoux consonants destinés à nous faire contempler la déchirure, l’incommunicabilité entre les sexes. Quand il chante « L’irrégulière », destinée à Jeanne Moreau, sur la figure de l’amante de l’ombre dont il devient finalement le corps et la voix, il touche à la part la plus émouvante de ce solipsisme. Il ne s’agit plus de parler à l’autre, il s’est déjà fondu en elle, elle est devenue lui.