"Chanson" (volet 2): Jean-Louis Murat journaliste

Publié le 29 Mars 2016

Après un premier volet à lire ici, qui a eu l'honneur d'être salué par Fred Hidaldo et Marc Legras notamment, voici la suite plus centrée sur Jean-Louis Murat (pour faire un anachronisme!) avec des informations inédites, fruit d'un travail de recherche de longue haleine de M. (au delà des ressources médiatiques disponibles). Un immense merci à lui.

Murat, de la critique à la chanson
Avant d'écrire des chansons, Jean-Louis Murat a écrit dans Chanson. Archives.


Bergheaud journaliste(s)

Sur la "carrière" journalistique de Jean-Louis Bergheaud, en ces années où il n'avait pas encore choisi le nom de Murat, nous disposons de peu d'éléments. Michel Drucker, qui considère qu'une anecdote n'est pas rentabilisée avant d'avoir été racontée vingt-cinq fois (Michel, si tu nous lis…), aime rappeler, à l'occasion des visites que lui rend JLM lors de ses tournées promotionnelles, que ce dernier fut autrefois journaliste à La Montagne, où il aurait écrit sur le sport, les faits divers et même… sur Michel Drucker. À ce jour, la chose n'est pas attestée, mais qu'un Bourboulien plutôt cultivé et sachant manier la langue française ait honoré de quelques piges son quotidien régional n'a rien d'invraisemblable. Par ailleurs, Murat a lui-même confié qu'il lui était arrivé d'écrire "des papiers dans des revues de cinéma amateur", au temps où il s'adonnait à une cinéphilie studieuse et tous terrains (de Tarkovski à Zidi). Pour le reste, c'est surtout en tant que reporter de ses états d'âme et envoyé spécial dans son monde intérieur qu'il s'est fait connaître.
Si l'on tient à dénicher un vrai journaliste dans la famille Bergheaud, il faudra donc plutôt regarder du côté d'un oncle, Edmond, Riomois d'origine et philosophe de formation. Celui-ci exerça en effet ce noble métier, d'abord à La Montagne (pendant sept ans), puis comme grand reporter au service étranger de France Soir, où il couvrit l'actualité de nombreux pays. Pressenti pour le Prix Albert-Londres, il se fit en particulier remarquer par son travail autour des années décisives du basculement de l'Algérie vers l'Indépendance (cf. son livre Le premier quart d'heure ou L'Algérie des Algériens, de 1962 à aujourd'hui, sorti en 1964 avec une préface de Joseph Kessel, ainsi que le triptyque documentaire L'Algérie dix ans après, diffusé en 1972 et dont il est le coauteur). Ce féru d'histoire participa aussi à des ouvrages grand public sur ce thème et semble avoir achevé sa carrière au Figaro, en signant des articles conformes à la ligne idéologique du journal.
Jean-Louis, lui, n'a pas poussé si loin son engagement dans la presse. À ce titre, sa participation – si éphémère fût-elle – à la revue Chanson peut nous apporter un éclairage intéressant sur cette partie de sa vie.

"Tu sais que je t'aime bien"

Comme nous l'avons vu dans le premier volet de ce dossier, vingt-huit numéros de Chanson sont sortis entre juin 1973 et février 1978. Le nom de Jean-Louis Bergheaud fait son apparition parmi ceux des membres de l'équipe rédactionnelle de la revue à partir du numéro 16 (daté de janvier 76) et y reste jusqu'au numéro 20 (juin-juillet 76), soit le temps de cinq numéros. On a toutefois suffisamment souligné le caractère virtuel de ce comité de rédaction – qui ne se réunissait pas et dont certains membres n'ont même jamais rencontré le directeur – pour n'accorder à ces indications qu'une valeur symbolique. Elles permettent du moins de supposer que le jeune homme fut en contact avec Lucien Nicolas au tournant des années 75-76.
Plus concrètement, Chanson a publié au cours de son existence deux articles portant la signature de Jean-Louis Bergheaud. Puisque les circonstances nous ont d'abord fait découvrir la seconde (dans l'ordre chronologique) de ces deux contributions, revenons quelques instants dessus.

On trouve donc dans le numéro 18 d'avril 76, à la page 17, un papier écrit par JLB sur Véronique Sanson. Le journaliste amateur y évoque, d'une part, les deux derniers albums en date de la chanteuse – Le Maudit (74) et Vancouver (sorti à la fin du mois de février) – qu'il dépeint comme "une suite sur la séparation, l'itinéraire de la rupture" et, d'autre part, la série de concerts qu'elle vient de donner à l'Olympia, entre fin février et début mars, dont il retient une forme de simplicité efficace : "Son récital est organisé comme un long dialogue impossible avec l'autre, fait d'une poésie simple et précise, tricotée avec la musique. L'émotion vient de la simplicité." Dans le numéro suivant de Chanson, une toute nouvelle abonnée enverra à la revue une longue liste de suggestions, parmi lesquelles l'idée de réaliser un entretien avec Bernard Ilous (choriste de Sanson lors des concerts à l'Olympia et chanteur à part entière), ainsi qu'"une interview intelligente" de la chanteuse, où on lui parlerait d'autre chose que de ses "petits copains". Mme Neveu estimera en passant que "l'article paru sur elle ce mois-ci est bien fait", au point qu'il lui a donné envie, écrit-elle, de se procurer ses tout premiers enregistrements avec les Roche Martin. Lucien Nicolas lui répondra, non sans une pointe de malice, qu'ils "sont malheureusement introuvables aujourd'hui… sauf chez moi, à côté de ma collection d'estampes japonaises !"
Au moment où Bergheaud rédige cet article, Sanson est l'épouse de Stephen Stills et vit à ses côtés dans le Colorado. Cette situation l'amène à fréquenter une partie de la scène rock américaine de l'époque, notamment Neil Young, avec qui Stills enregistre l'album Long May You Run en cette année 76.
On connaît la place primordiale qu'occupe celui qu'elle décrit comme "un merveilleux ami" dans la culture musicale du futur Murat, lequel affirmera bien plus tard qu'"On the beach" (sorti en 74) est "peut-être le titre qui [lui] a donné envie d'écrire des chansons". Les deux jeunes Français ont donc en commun un rapport intime avec la musique populaire américaine de ces années 70. Pour autant, leurs démarches esthétiques suivront des chemins sensiblement différents et Murat n'aura guère l'occasion durant sa carrière de s'exprimer sur sa consœur.
Le milieu des années 2000 verra néanmoins se réactiver, discrètement et sous diverses formes, le lien qui s'était noué en ce début d'année 76 entre Bergheaud (alors simple auditeur-spectateur) et Sanson (déjà une artiste reconnue). Ainsi, dans sa chanson "Démariés" (publiée en 2006), JLM reprendra quasiment à l'identique la ligne mélodique du thème principal de "Bahia", instaurant par là même (intentionnellement ?) un troublant dialogue entre une chanson des matins pleins de promesses et un morceau crépusculaire. Un an plus tard, il saluera l'interprète au célèbre vibrato par le biais d'une de ces punchlines qui ont fait une partie de sa réputation, destinée en la circonstance aux "chanteuses à prénom" : "Il y a plus de vie dans un refrain de Véronique Sanson que dans toute la production annuelle de ces pauvres filles aux petites histoires à la con et à la voix de Sœur Sourire". Enfin, c'est dans ces mêmes années qu'il écrira deux textes pour Christopher Stills, le fils de Véronique et Stephen, qui avait à peine deux ans au moment de la parution de l'article de Chanson. Comme si, à quatre décennies de distance, le lien n'était décidément pas défait.

Bergheaud écrit sur Sanson...

... Sanson chante "Christopher" (en 1976, à l'Olympia)...

... et Christopher chante Bergheaud. La boucle est bouclée.

"On ira tous au paradis" (même Jean-Louis !)

Quelque temps avant d'écrire cet article sur Sanson, Jean-Louis Bergheaud avait cosigné en compagnie d'Hervé Bréal un premier texte pour la revue de Lucien Nicolas. Dans ce papier intitulé "Chanson française ?" et publié en page 17 du numéro 16, les deux auteurs partaient de l'exemple de Michel Polnareff pour dénoncer certaines faiblesses de la chanson nationale, comparée à son homologue américaine. L'intention était ouvertement polémique, le ton incisif et certains jugements sévères, mais le tandem avait au moins le mérite de mettre les pieds dans le plat.


Avant de nous arrêter plus longuement sur certains aspects de cette tribune, évoquons en quelques mots son coauteur, dont le parcours est digne d'intérêt. Au début des années 70, Hervé Bréal écrit plusieurs recueils de poésie (À toi, Le pétale cramoisi, 999…) et devient éditeur dans une maison dédiée à ce genre, L'Athanor, fondée par l’opiniâtre Jean-Luc Maxence. Amateur de musique, il s’intéresse de plus près – sur les conseils de son copain Bergheaud – au groupe de rock progressif Ange et se lie d'amitié avec son fondateur, Christian Décamps, au point de publier chez L'Athanor son premier recueil de poèmes Rien qu'une poignée d'images et de se muer en manager du groupe. Dans la décennie suivante, il mène une activité de journaliste musical, notamment pour Le Magazine de la Discothèque et des disc-jockeys et Antenne FM Magazine, où ses opinions parfois tranchées lui valent quelques inimitiés. Puis, au début des années 90, il occupe le poste de rédacteur en chef du jeu Questions pour un Champion, sans pour autant se prendre trop au sérieux ("Je n'ai pas l'impression que Questions pour un champion véhicule une quelconque culture. Nos questions reflètent juste les petites connaissances de M. Tout-le-monde.", confie-t-il alors à Télérama), ni rompre avec la musique, puisque paraît en 2001 son Georges Brassens de A à Z, chez Albin Michel. Quelques années plus tard, il choisit de prendre sa retraite, ce qui lui laisse du temps pour lire, écouter de la musique (le jazz l'emportant au fil des ans sur le rock) et regarder des films, tout en restant disponible pour jouer les consultants spéciaux (et avisés) au service de son ami Patrick Amine, lorsque celui-ci réactualise sa biographie de Jean-Jacques Goldman.
C'est aux alentours de 1975 que Bréal rencontre Bergheaud, lors d'un séjour à La Bourboule. Il deviennent "très potes", principalement pour "une question de feeling". Lorsque l'Auvergnat monte à Paris, les deux jeunes gens se fréquentent souvent, notamment pendant l'édition 76 du Tour de France, que ces deux passionnés de cyclisme suivent avec assiduité (victoire finale cette année-là du Belge Lucien Van Impe). Une fois Bergheaud retourné dans sa région natale, ils continuent à se téléphoner, puis se perdent peu à peu de vue au début des années 80. Bréal se rappelle le côté grande gueule de son cadet (né quelques semaines après lui), sa capacité à critiquer avec férocité et son intelligence au-dessus de la moyenne des autres chanteurs, donc propre à séduire les journalistes (il le voit comme "l'artiste type pour Libération"). Quoique lui-même paraisse avoir un caractère bien trempé, il juge avec le recul qu'"on était un peu cons". Il ne garde en revanche aucun souvenir de l'article pour Chanson et ce ne sont que d'incertaines réminiscences qui émergent de sa mémoire quand on lui cite le titre de la revue. On peut donc raisonnablement penser que Bergheaud est le principal auteur de ce texte.

Hervé Bréal (à gauche) aux côtés de Christian et Francis Décamps.

Examinons à présent de plus près l'article en question, ne serait-ce que pour le contextualiser.
Le cachet de "50 millions" (d'anciens francs) cité en ouverture est un chiffre paru dans Rock and Folk en décembre 75. Il correspondrait à la somme reçue par Polnareff pour son concert donné à Bruxelles le 26 octobre 75, diffusé début janvier sur RTL. Ce concert en territoire belge (et non en France, à cause des ennuis de l'artiste avec le Fisc) est l'un des derniers de l'amiral avant son come-back de la fin des années 2000. Quant à l'album dont il est question ici, il s'agit de Fame à la mode, publié en septembre 75. Ce disque enregistré aux États-Unis, entièrement chanté en anglais et diffusé dans de nombreux pays (de l'Angleterre au Japon en passant par l'Afrique du Sud) jouit d'une image contrastée.
Sur le plan commercial, il n'a pas obtenu le succès espéré (malgré celui du single "Jesus For Tonite", classé 48ème par le Billboard), tandis qu'au niveau artistique, certains (à l’instar de nos deux auteurs, qui le jugent "très décevant") le considèrent comme une pièce mineure dans la discographie du chanteur. A contrario, de nombreux autres auditeurs lui accordent une place de choix : Jean-Marc Parisis le trouve "prodigieux", Christian Eudeline y voit "une grande réussite" et Alexis Bernier le décrivait très récemment dans Libération comme un "éclatant manifeste de pop baroque et loufoque". Enfin, pour ce qui est de l'appréciation globale portée sur le créateur Polnareff ("artiste de variété ordinaire […] dont la musique est finalement aussi dérisoire que le personnage"), on peut la trouver expéditive et réductrice au vu de ce que celui-ci avait déjà apporté à cette époque à la Française pop – pour reprendre l'expression de Christophe Conte, qui décrit pour sa part le musicien comme un "compositeur impérissable et interprète magnifique trop souvent réduit à la caricature d’une batavia à lunettes montrant son cul à tous les passants, ennemi déclaré des percepteurs et des rombières pompidoliennes." Retenons, pour le clin d’œil, que l'auteur de "Y'a qu'un ch'veu" (sur la tête à qui l'on sait) est sans doute l'un des tout premiers d'une longue liste de chanteurs égratignés publiquement par Bergheaud/Murat.

Jean-Louis Bergheaud et la chanson française

Mais cet article, comme son titre l'indique, se veut avant tout une réflexion sur l'état de la chanson française. Et à ce sujet, on peut remarquer qu'il rejoint d'autres analyses déjà formulées dans Chanson. C'est le cas notamment de la comparaison esquissée ici entre la France et les États-Unis, laquelle recoupe en partie ce qu'écrivait en novembre 73 Nino Ferrer dans le numéro 3 de la revue. Par exemple, sur l'influence de la taille du marché : "Pourquoi il y a cette incompréhension et cette inertie, en France ? Parce que c'est un petit marché, sans doute. Je ne crois pas qu'un disque coûte beaucoup plus à faire aux USA qu'en France, et même s'il coûte le double, il se vend ensuite cent fois plus. […] en France, l'investissement coûte cher. Dans de telles conditions, on essaie de jouer plus serré, de prendre un minimum de risques, de laisser le moins de place possible à la fantaisie." Ou encore sur un certain manque de professionnalisme des Français (ce que Bréal et Bergheaud appellent "La néfaste et lugubre habitude de l'artisanat"), thème que reprendra d'ailleurs Murat après son séjour à Nashville, en 2009. Ferrer toujours : "Dans un pays hautement civilisé et industrialisé comme les USA, il est indispensable d'être un professionnel vraiment qualifié pour survivre. Dans un pays comme la France, on peut très bien se débrouiller sans l'être. On rencontre encore beaucoup de musiciens français qui arrivent en retard aux séances, qui jouent comme des cochons, qui refusent ce qu'on leur demande de faire, et qui se prennent pour des solistes." En outre, le regard d'ensemble porté sur le paysage de la chanson francophone par les deux auteurs fait écho à la prise de conscience par Lucien Nicolas des récents changements survenus dans cet espace, qu'ils soient de nature musicale (l'influence de la pop anglo-américaine) ou socioculturelle (l'évolution des sensibilités dans le sillage de 68). Et, bien qu'il soit caricatural, le verdict prononcé par Bergheaud et Bréal ne fait au fond que radicaliser certaines réflexions de Nicolas, en cernant une partie des problèmes qui se posent à la chanson française d'alors : "entre les rengaines rive gauche ultra-vieillottes, misérablement arrangées, à peine chantées, et nos plagiaires tout juste honnêtes de la musique anglo-saxonne, la plus belle place est quand même prise par la guimauve."

Notons, pour terminer, que les deux artistes cités ici comme étant des "exceptions parmi d'autres" resteront toujours des références pour Bergheaud. Concernant Gérard Manset, on sait que JLM lui fut souvent comparé et qu'il manifesta plus d'une fois de l'admiration pour son travail, que ce soit en reprenant l'un de ses titres ("Entrez dans le rêve") ou en louant son rôle de pionnier : "C'est notre père à tous. Comme disent les politiques, Manset est incontournable. […] c'était le premier à être, si on considère que la variété est rationnelle dans le traitement de la chanson, le premier à être irrationnel." Quant à Léo Ferré, Murat dira de lui qu'il "a toujours été un compagnon, un ami de la famille, un grand frère..." et interpétera au cours de sa carrière pas moins de seize de ses chansons, sur scène ou sur disque (cf. Charles et Léo). Il est ainsi intéressant de constater que si Murat est célèbre pour sa capacité à dire tout et son contraire (quand ce n'est pas tout et n'importe quoi), lui qui reconnaît volontiers aimer avancer "en allant de paradoxe en paradoxe, de contradiction en contradiction", il peut aussi cultiver, au-delà des provocations de toutes sortes, des inclinations sur la longue durée. Sanson, Manset et Ferré en sont de jolies illustrations, à travers ces deux articles rédigés par un Bergheaud âgé de vingt-quatre ans.

"Richard" de Ferré, interprétée ici par Murat et Clavaizolle pour Jean-Louis Foulquier...

Pour la petite histoire, notons enfin que "Chanson française ?" fut salué dans le courrier du numéro 18 de la revue par un lecteur pas tout à fait inconnu, puisqu'il s'agissait du célèbre éditeur Gérard Davoust. Ce quadragénaire, alors à la tête des éditions Chappell, avait déjà accompagné avec plus ou moins de proximité les parcours d'artistes aussi différents que Serge Gainsbourg et Serge Lama, Alan Stivell et Manu Dibango, Catherine Ribeiro et Pierre Henry, Yves Simon et Magma… Dans sa brève intervention, il écrit au sujet de la tribune signée Bergheaud et Bréal : "Souvent en désaccord avec l'analyse de journalistes professionnels ou non concernant la chanson et les artistes français, mais ne jugeant pas utile en général de le manifester, je tiens tout particulièrement à vous complimenter pour la pertinence et la justesse de vos observations contenues dans les 2e et 3e colonnes de votre article « Chanson française » du numéro 16. Continuez !"

Chanson, comme une façon d'errer…

En dépit de cet encouragement venu d'un haut dignitaire de la profession, malgré le souhait énoncé en fin d'article ("C'est là-dessus que nous voudrions apporter nos petites idées, dans les prochains numéros de Chanson") et à l'exception du papier sur Sanson, on ne trouvera plus de textes signés Bergheaud dans Chanson. L'Auvergnat aura donc été un collaborateur ponctuel du journal. Pourquoi n'a-t-il pas prolongé cette expérience ? Dans quelles circonstances celle-ci avait-elle débuté ? À ces deux questions cruciales, nous n'avons pas de réponse sûre. Il faut se souvenir que les rédacteurs de la revue n'étaient pas rémunérés et que Bergheaud, dans ces années de galère parisiennes, avait besoin d'argent (il était déjà père). On peut aussi remarquer qu'avril 76, en plus d'être le mois de parution du numéro 18 de Chanson, est celui de la sortie à Paris du film de John Cassavetes, Une femme sous influence. Lequel, à en croire Murat, aurait provoqué "un déclic" en lui et déterminé sa décision de ne plus travailler et de ne jamais avoir de patron. Il serait d'ailleurs redescendu en Auvergne pour tenter d'y vivre de la musique, peu de temps après avoir vu le film avec Gena Rowlands.
À l'autre bout de la chaîne chronologique, il n'est pas exclu que le mystère de la rencontre entre Bergheaud et Nicolas trouve une partie de sa résolution à travers la personne de Jean-François Morange. Poète, comédien, musicien et chanteur, ce Bourboulien d'origine s'était déjà fait un nom au début des années 70, dans sa région et au-delà. Or, on peut se demander si ce n'est pas lui qui servit de connexion entre Jean-Louis Bergheaud et Lucien Nicolas, via Hervé Bréal. En effet, ce dernier dédia à Morange la "Suite pour orchestre de rock et quatuor à cordes" intitulée Roll qu'il publia en 1975 et édita chez L'Athanor son livre Les Bruits de la tête. On sait aussi que Nicolas et Morange se connaissaient, comme l'atteste entre autres l'archive de l'INA diffusée dans notre article précédent. Bréal aurait-il rencontré Bergheaud au cours d'une visite à Morange, chez lui, à La Bourboule, et est-ce ce dernier qui les aurait mis en relation avec un Nicolas en quête de jeunes rédacteurs ? L'hypothèse est séduisante (un peu trop, sans doute), mais les faiblesses de mémoire des uns et le silence des autres nous ont empêché de la valider. Inclinons-nous devant cette zone d'ombre, que l'avenir éclairera – ou pas.

 

Appendice Jean-Louis Murat dans la chanson française

On a déjà indiqué que l'héritière directe de Chanson fut la revue Paroles et Musique, créée par Mauricette et Fred Hidalgo en 1980 (cf. à ce sujet les détails fournis par ce dernier en commentaire du texte de notre article précédent). Pourtant, ce n'est pas elle qui mettra la première à l'honneur l'ancien rédacteur de Chanson nommé Bergheaud, métamorphosé en chanteur sous le nom de Murat. Il faudra en effet attendre 1988 pour voir son nom mentionné dans les colonnes de P&M, au moment du 45 tours "Si je devais manquer de toi". C'est d'abord Thierry Delcourt qui se demande dans le numéro 5 (nouvelle série) de mars 1988 si Jean-Louis Murat ne serait pas la réincarnation de Bernard de Ventadour : "À trop parler du vert insondable de ses yeux, on risquerait de donner de lui l'image d'un chanteur-météore pour Top 50. Pourtant, Jean-Louis Murat n'en est pas à son coup d'essai. Avec 'Si je devais manquer de toi', son nouveau 45 tours chez Virgin, il devrait enfin révéler totalement son talent d'auteur-compositeur délicatement nonchalant. Chanson subtile en forme de message personnel et voix charmeuse pimentée d'une pointe d'accent d'Auvergne, amour de loin et bords de Loire au point du jour : troubadour des années 80, Jean-Louis Murat serait-il la réincarnation de Bernard de Ventadour ? L'idée ne devrait pas lui déplaire…" Puis, à la fin du même numéro, c'est François Bensignor qui écrit quelques mots encourageants sur le single de Murat (juste après avoir évoqué celui de la chanteuse Yaël) et compare cette fois l'interprète à un autre genre de troubadour… Étienne Daho : "On ne peut pas tout avoir, et la voix de Jean-Louis Murat n'a rien de celle de Yaël, ni la justesse, ni le timbre. Pourtant, 'Si je devais manquer de toi' (Virgin 90370) possède une fraîcheur, une naïveté, une tendresse qui manquent à bien des professionnels de la chanson. Avec ce nouveau disque, Jean-Louis Murat s'affirme en interprète de charme, une sorte d'Étienne Daho à l'usage de ceux qui n'ont que faire de paraître branchés." Un an après, la revue réservera un accueil favorable à l'album Cheyenne autumn par l'intermédiaire de Thierry Séchan. Et beaucoup plus tard, P&M ayant cédé la place à Chorus, le trimestriel de référence consacrera un épais dossier à JLM, grâce au travail de Jean Théfaine (ci-dessus, avec son sujet). Murat se liera d'ailleurs d'amitié avec le Breton, au point de lui accorder sa confiance pour un projet d'ouvrage biographique conçu à deux, dont la date de parution, à en croire l'éditeur, était quasiment calée. La mort de Théfaine modifiera hélas le cours de l'histoire.

Mais bien avant ce compagnonnage régulier et fraternel entre Murat et "Les Cahiers de la Chanson", une autre revue spécialisée avait repéré le chanteur et soutenu avec insistance ses débuts. Créée par un certain Jean-Louis Foulquier, Chanson 83 (qui se nommera ensuite Chanson 84, puis plus simplement Chanson magazine) publie en janvier 1983 un premier numéro, avec en couverture l'un des artistes chéris de son fondateur, Jacques Higelin. Le bimensuel aura une vie très courte, conclue par un dépôt de bilan à l'été 85, après dix-huit numéros seulement – son directeur réorientant alors son énergie et son argent en direction des Francofolies de La Rochelle. Mais cette brève existence lui suffit pour remarquer et saluer les premiers enregistrements de Murat. Ainsi, dans le numéro 2 (mars-avril 83), Jean-Paul Lambert chronique le premier mini-album du chanteur, qu'il rapproche de Manset, Bashung, Higelin, Couture et Capdevielle, tout en notant "une pointe tout à fait personnelle", qu'il souhaiterait même plus prononcée : "On aimerait peut-être qu'il éclate, qu'il soit encore plus Murat." Puis, en fin d'année, Thierry Hexylaine prend le temps de revenir plus en longueur sur le disque et déclare sa flamme à son auteur : "Jean-Louis Murat a appris à évoluer vers les éclaircies et il le chante. Ça fait du bien pour lui, en y pensant, quand on aime ce mec comme je l'aime… […] Cette musique, cet artiste sont importants. Débloquez vos oreilles !" (Retrouvez l'intégralité de ces deux articles ici). Le même journaliste ne manque pas de saluer la sortie de l'album suivant, Passions privées, et plutôt deux fois qu'une. D'abord, dans le cadre d'un vaste abécédaire sur les chanteurs du moment, où il se montre original en plaçant Murat au sein d'une constellation musicale différente de celle où on le range habituellement. Puis, dans sa chronique du disque (jugé "Rudement épatant"), il le rapproche cette fois de dignes représentants de la chanson-rock (Bashung, Couture, Thiéfaine), chez qui il croit discerner un trait commun, que ne renierait certainement pas aujourd'hui l'auteur de Taormina : "quelle que soit l'esthétique choisie, la proximité du blues est évidente (bien plus que celle du rock!)."

Il est d'usage parmi les amateurs de Murat de citer le nom d'Anne-Marie Paquotte comme celui de la journaliste clairvoyante ayant remarqué l'artiste avant (presque) tous les autres. Sans vouloir minimiser le moins du monde ici l'importance du soutien initial que la chroniqueuse de Télérama apporta à JLM au moment de Passions Privées, ni mésestimer sa fidélité ultérieure au chanteur (qui lui dédia un morceau après sa disparition, en 2009), il conviendra désormais de rappeler qu'en ces années 81-82-83 où Murat tentait de faire connaître ses premières compositions, un obscur pigiste fut suffisamment séduit par l'artiste pour se donner la peine d'écrire à trois reprises à son sujet, en annonçant à qui voudrait l'entendre que l'œuvre naissante était loin d'être négligeable. Il semblerait que derrière le nom de plume de Thierry Hexylaine se soit caché le dénommé Thierry Mindar, passionné de musiques plutôt à la marge de la chanson française et proche d'un certain underground des années 70-80. Dans les quelques papiers de lui dont nous disposons, il réussit généralement à associer érudition, précision et enthousiasme, tout en affichant un attachement tenace et touchant pour une poignées d'artistes dont les noms émaillent régulièrement ses textes (cf. son article sur Emmanuel Booz). Qu'il soit dit, au terme de cette petite rétrospective, qu'en souvenir des quelques fleurs qu'il déposa sur le seuil de la carrière d'un Murat alors largement ignoré, nous adressons à "ce mec", où qu'il soit aujourd'hui, toute notre affection.

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1976-2016, on prend les mêmes et on continue... Véronique Sanson vient d'achever la tournée retraçant ses belles Années américaines. Sont maintenant attendus pour cette année-ci un enregistrement live, ainsi que, inch'Allah, un véritable nouvel album studio annoncé depuis déjà quelque temps. Pour patienter, vous pouvez aller réviser vos classiques sur son site officiel (remarquable d'exhaustivité et semble-t-il tenu par des gens bien sympathiques)... Michel Polnareff vient de publier son autobiographie intitulée Spèrme, dont il nous précise qu'elle "s'avale d'un seul trait". Il est par ailleurs longuement interviewé (par Philippe Manœuvre) dans le numéro d'avril de Rock & Folk. Son nouvel album est également prévu pour 2016 (plus d'infos sur le Polnaweb)... Moins extraverti, mais plus rapide, Gérard Manset a lancé vendredi dernier son Opération Aphrodite. Il en a déjà été et il en sera encore question sur ce site… Léo Ferré ne semble pas avoir d'actualité brûlante ces jours-ci, mais on annonce un site officiel tout nouveau, tout beau, pour très bientôt… Ange, loin d'être déchu, continue encore à tourner : retrouvez les dates de concerts du groupe et celles des récitals du duo Christian/Tristan Décamps sur leur site officiel... Enfin, si vous voulez tout connaître de l'actualité de Jean-Louis Murat (qui, selon certaines rumeurs persistantes, sortirait son nouvel album très prochainement...), vous pouvez vous rendre ici, , voire là-bas ou tout simplement rester chez nous.
Merci à toutes les personnes qui ont contribué de près ou de loin à la réalisation de cet article. Plusieurs d'entre elles sont citées à la fin de la première partie de ce dossier, les autres sauront se reconnaître toutes seules...

Rédigé par M

Publié dans #divers- liens-autres

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pierrot 24/04/2016 22:34

A noter la création (peut-être) d'un magazine de 200 pages sur la chanson "HEXAGONE" https://issuu.com/hexagone.lemag/docs/le_mag-numero_zero-web-144/1 Le numéro zéro a pour but de trouver les abonnés nécessaires

Isa 29/03/2016 18:59

Bravissimo, Matthieu ! Sacré travail exhaustif... et fouillé ! [même s'il n'y a pas l'itw de Wyatt pour Télérama ni la chronique pour Libération en 1990 dont parle Pierrot (cette dernière, m'en rappelle pas, là, tout de suite)]. Il y a eu aussi So Foot, autant que je me souvienne... Accessoirement, je n'avais jamais fait le rapprochement entre les lignes mélodiques des couplets de Bahia et Démariés (longtemps que je n'ai point écouté V. Sanson, il faut dire), mais c'est effectivement frappant. Et, accessoirement 2ème, le cosignataire de l'article sur Polnareff, Hervé Bréal, tu es sûr qu'il ne se cache pas derrière un pseudo, Matthieu ? A voir la photo, on dirait le frère de Frank Zappa ! ;-) En tous cas, encore bravo pour les 2 volets de l'article-fleuve !

Isa 30/03/2016 18:32

Serena Williams. Alors, alors... Matthieu. Ce n'est pas parce que tu viens de ressusciter qu'il faut que ça te donne des ailes (scripturales) pour trouver des ressemblances partout ! Côté ailes, il te faut patienter encore une quarantaine de jours, ce me semble... Cela dit, il est vrai que mon coup droit et mon revers à deux mains (à l'époque où je jouottais au tennis)... ;-) Bref, je ne voudrais pas faire de jaloux parmi les lecteurs du blog amateurs de raquette. Foin de ces considérations tennistiques donc, revenons-en aux ressemblances, non pas physiques ni musicales, mais textuelles cette fois... Je ne vais pas tanner tout le monde ici mais je t'envoie un texte, que tu m'en diras des nouvelles (car j'aime qu'on s'exprime en bon français - toujours). Et pas de remerciements pour avoir pris le temps de lire... Un plaisir, mon cher ! Des bises !

Matthieu 29/03/2016 19:31

Ah, le jeu des ressemblances, Isa... Ça me rappelle ce jour où, à Grenoble, je t'ai confondue avec Serena Williams...
Oui, pour "Bahia" et "Démariés", j'avais détecté la ressemblance à l'oreille un peu par hasard (disons, un hasard affectif), mais après avoir comparé les deux partitions, je te confirme que c'est (plus que) "frappant"...
Merci à toi d'avoir pris le temps de lire ces "phrases à rallonge", sans virgule, etc.
Et je te fais des bises.

Muse 29/03/2016 15:27

Le job était sans doute plus alimentaire qu'autre chose. Et possible qu'il n'a pas renouvelé l'expérience préférant faire de la musique plutôt que de la commenter. C'était peut-être la période charnière ou il allait pouvoir démarrer quelque chose de concret et les articles lui ont permis de constituer un petit carnet d'adresses mais aussi des appuis pour petit à petit se faire son trou, dans le monde très fermé du showbiz et des médias.
Je trouve aussi que tu te débrouilles très bien, Matthieu.
Pourquoi ne pas chroniquer sur des sites spécialisés chansons et pas uniquement sur JLM? Tu devrais tenter ta chance.

Matthieu 29/03/2016 19:23

Merci pour tes encouragements, Muse.
Je doute un peu que le job pour "Chanson" ait eu une visée d’abord alimentaire ou alors JLM a dû assez peu manger... En revanche, qu'il ait vu dans cette coopération l'opportunité d'écrire sur une de ses passions et de publier ce qu'il écrivait, c'est possible ; tout comme le désir de se créer un embryon de réseau, pourquoi pas... Mais vraisemblablement, le réseau "Chanson" ne lui aura guère servi par la suite...

Pierrot 29/03/2016 18:07

Tutututu, pas d'encouragement... C'est le blog de Pierrot qui lui faut... un blog qui lui permet de travailler librement, sans pression, avec autant de signes qu'il le souhaite, des phrases à rallonge... La liberté!! ;.)

Armelle 29/03/2016 14:03

C'est un travail inouï Matthieu! Bataille peut aller au repêchage, il est loin d'avoir fait les recherches que tu as accompli et pour la retranscription, il peut repasser!
Il faudrait que tu puisses entrer en contact avec la famille de Jean Théfaine pour reprendre le travail resté hélas inachevé (du moins on l'imagine); la biographie de JLM, je suis certaine que c'est toi qui peut désormais en être l'auteur... ou le co-auteur avec un certain Pierre V. ;)
BRAVO!

Une pensée particulière pour le grand JIM...

Matthieu 29/03/2016 14:38

Merci pour ces louanges, Armelle. Sincèrement, je ne crois avoir ni la culture littéraire, ni la culture musicale, ni quelques autres qualités qui me paraîtraient indispensables pour entreprendre une biographie digne de ce nom de JLM. Je ne suis donc pas candidat, mais c'est gentil d'y avoir pensé.

N'oublions pas tout de même qu'à longueur d'interviews depuis au moins trente ans, JLM se répand sur sa vie personnelle (son enfance, sa vie amoureuse, ses ennuis de santé, etc.), sans parler de tout ce qu'il livre dans ses chansons (ne disait-il pas, à une époque, qu'un éventuel biographe trouverait toute sa vie dans celles-ci ?), on n'a donc pas tout à fait affaire le concernant à un inconnu sur qui il serait expressément urgent d'écrire. Plus qu'un livre pour le raconter, il faut surtout souhaiter que lui-même soit encore capable de SE raconter d'une manière intéressante (sur le plan artistique) pour quelque temps encore...

Et bien sûr, je joins ma pensé à la tienne concernant Jim...

pierrot 29/03/2016 13:24

comme quoi, avec un peu de recherches, on peut faire des découvertes biographiques... Je viens de penser qu'on aurait pu indiquer que Murat a joué encore au chroniqueur pour Libération (1990) ou pour interviewer Wyatt pour Télérama. Barbot nous a raconté comme il avait pris les choses au sérieux.

Matthieu 29/03/2016 13:36

Bien vu, cher Pierrot. Vous avez tout à fait raison : le sujet "Murat journaliste" reste à explorer. L'objectif des quelques rappels effectués ici était de l'effleurer, en profitant de ces deux articles de Bergheaud pour "Chanson". Mais d'autres occasions d'approfondir ce thème se présenteront sans doute à nous... ou à d'autres curieux.