Jean-Louis en première partie de Jean-Louis

Publié le 14 Mai 2016

Lui ne s'est pas absenté pendant trente ans, mais il commençait quand même à nous manquer : l'Insu-bmersible Fred Plainelle revient mettre les pendules à leur place. En direct de la buvette des Archives Départementales du 6-3, il nous parle de Téléphone en 1979. Pas sans mobile, bien sûr...

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– Allo, Julien Dodon ? Y a Clara au Téléphone. Non mais Clara, quoi ?!

Ici, on l'aime plutôt bien le camarade Dodon. Il faut dire qu'on a souvent croisé son nom ces dernières années, quand il était question de Murat dans La Montagne. Chroniques d'albums, comptes rendus de concerts, interviews (cf. la dernière en date). Le type a même le cran de tenir tête à JLM quand il le juge nécessaire (par exemple, lorsque le chanteur empêche les photographes professionnels de faire leur boulot), ce qui n'est pas si fréquent parmi les journalistes favorables à l'artiste. Du coup, on n'a pas envie de lui jeter la pierre sur ce coup-là, d'autant qu'il n'y est sans doute pour rien si les archives de son canard sont un peu "défaillantes", comme il dit. N'empêche qu'avant-hier, Juju, il nous a bien déçus !

Ce jeudi, donc, La Montagne consacrait une pleine page au concert des Insus prévu le soir-même, au Zénith de Clermont – concert complet depuis belle lurette. Pour pimenter la partie actu, Julien Dodon et son collègue Pierre-Olivier Febvret avaient la bonne idée de faire un peu d'histoire, en revenant sur les anciens passages à Clermont de Téléphone (je ne vous rappelle pas le lien entre Téléphone et Les Insus, je suppose que vous n'étiez pas dans le coma ces douze derniers mois ?). Mais si Centre France aime ressortir de temps à autre de vieux articles dans des hors-séries sépias, vu l'état économique de la presse ces temps-ci, on se doute que le budget alloué à l'entretien et l'indexation minutieuse des archives ne doit pas être faramineux. Au final, donc, retrouver les traces de tous les passages de la bande à Aubert dans les parages s'avéra une tâche plus ardue que prévu pour nos deux apprenti-Foulhoux.

Pour commencer, l'édition papier du journal nous donnait trois dates de concerts de Téléphone dans la capitale auvergnate : le 20 janvier 80, le 10 octobre 82 et le 21 octobre 84. Puis, vers midi, sur le site internet cette fois, la date du 20 janvier 80 se transformait en 20 janvier 81 et l'on voyait émerger d'un passé marécageux un set à la Rotonde, le 5 février 77. Enfin, hier matin, le quotidien dénichait – photo du billet d'entrée à l'appui ! – un concert donné par Téléphone le 15 décembre 1977, à la salle des fêtes de Riom (vous marrez pas, elle a vu passer Motörhead… et y avait pas foule ce jour-là). Le problème, c'est qu'au bout du compte, il nous manque encore une date et pas n'importe laquelle. Tenez, regardez, là, l'affiche :


Le 7 avril 79, Téléphone est donc passé à la Maison des Sports de Clermont pour y défendre son deuxième album. Et cette date concerne particulièrement les amateurs de Murat, puisque Clara, son groupe d'alors, assurait la première partie. Enfin, il paraît. On ignore comment tout ça s'est goupillé, mais moins d'une semaine avant les agapes, le menu annonçait encore un autre hors d’œuvre :

D'ailleurs, Clara n'était pas non plus mentionné dans le communiqué officiel faisant la pub du concert, qui donnait plutôt dans une espéce de microsociomusicologie de la France d'alors : "Contre les croquemorts de la chansons [sic] française et de ce rock français si hypothétique, laborieux et qui sent le renfermé, ils ont proposé leur joie – pas le bonheur bien sûr impossible – la joie, comme seuls peuvent être joyeux ceux qui ont fait l'expérience d'autre chose, dans une société qui foule au pied ses enfants." Tu m'étonnes, tiens, avec cette satanée loi El Khomri ! Heu, il date de quelle année déjà, le communiqué ?

Enfin, le jour J arrive et ce sont entre 3000 et 3500 spectateurs qui se pressent place des Bughes pour voir sur scène le quatuor. Dès le lendemain, La Montagne rend compte de sa prestation sous la plume tourmentée d'un certain Ph. V. : "'Téléphone' a su articuler sa musique électrique autour de la pulsion fondamentale et à trois temps de tout être humain : la vie, l'amour, la mort. Pulsion dans son rythme d'aujourd'hui, saccadé et excessif, conséquence des efforts quotidiennement renouvelés pour desserrer l'étau meurtrissant les envies et les espoirs de l'homme." L'étau qui meurtrit nos espoirs... T'as raison, mon Philou, encore cette maudite loi El Khomri ! Mais, bon, toujours aucun trace de Clara.

Un mois plus tard, du côté d'Hebdo (journal gratuit de petites annonces), Christian Goutorbe livre à son tour son point de vue sur la soirée du 7 avril, qui aura au moins eu le mérite à ses yeux de mettre un peu d'ambiance à Clermont : "Lorsque l'on ne fait pas partie de la télé-faune, qui charentaises aux pieds, s'installe béatement devant le petit écran pour apprécier les play-back de 'N. 1' et que l'on n'est pas non plus saisis par la fièvre disco, les samedis soirs sont un peu mornes à Clermont-Ferrand, restent les concerts." Mais de nouveau, nada sur Clara.

C'est à cet instant que le consciencieux reporter d'investigation que nous sommes (pluriel de majesté) revêt son gilet multipoches (pluriel factuel) pour lire entre les lignes et tenter de détecter la présence scénique de Clara, dans la brume électrique et butyreuse de ce lointain samedi soir des seventies agonisantes... À la fin de ce même mois d'avril 79 se tenait en effet à Riom un festival rassemblant de nombreuses formations rock de la région (un peu trop, sans doute, le chiffre sera revu à la baisse l'année suivante). Une  manifestation de cette ampleur, organisée par l'association Rockulture (Jean-Paul Haddou, notamment), n'avait alors rien de négligeable et constituait même un petit événement pour la scène locale (jetez donc un œil aux recherches sur le sujet de notre estimable confrère Denis Lajambe). Or, Christian Goutorbe, le M. Culture d'Hebdo, annonce la participation de Clara à ce festival, en rappelant au passage que le groupe a reçu un mauvais accueil en ouverture de Téléphone. Quoi ?! Un mauvais accueil ? Avec un leader aussi sympathique et affable que Jean-Louis Bergheaud (Murat, en 2003, à propos du passage de Clara en première partie de Lavilliers fin 78 : "dès la première note le public nous hue, on enchaîne, je les traite de tous les noms, de culs-de-plomb, de public de merde dans une ville de merde, et on part sous les quolibets et les canettes de bière !") ? Il faut préciser qu'en ce temps-là, les premières parties recevaient souvent un accueil froid, voire carrément hostile, et que le lancer de projectiles sur musiciens, à défaut d'être une discipline olympique, était assez répandu. Pourtant, il semblerait que cette fois-ci, cette atmosphère conflictuelle ait eu une origine moins affective. La Montagne, évoquant également le festival riomois, signale que ces deux prestations de Clara "se sont déroulées dans de mauvaises conditions (mixage défectueux, etc.)". On ne dispose pas de plus de détails sur le concert, mais il est avéré que Jean-Louis Murat et ses trois compagnons issus de la fertile pépinière rock du lycée Ambroise Brugière de Montferrand, les dénommés Alain Bonnefont, François Saillard et Jean Esnault – se sont présentés sur la scène de la Maison des Sports, ce samedi 7 avril 79, juste avant Aubert-Bertignac-Marienneau-Kolinka et probablement pas dans des conditions optimales.

"Téléphone public" contient des extraits du concert de Téléphone au Palais des Sports, le 7 juin 79. De quoi se faire une idée du spectacle proposé aux Clermontois deux mois auparavant.

Un quart de siècle plus tard, Murat reviendra brièvement sur sa rencontre avec Téléphone, au détour d'une réflexion sur le business : "quand j’étais avec le groupe Clara, nous faisions les premières parties de Téléphone et je leur avais demandé 20 ou 30000 balles pour faire notre disque. Je me demandais pourquoi les artistes qui vendent ne fondent pas une coopérative pour enregistrer de nouveaux groupes. Un fonctionnement solidaire est beaucoup plus dans une tradition européenne que le fonctionnement sauvage à l’anglo-saxonne. Les coopératives fonctionnaient avant Marx, avec les Saint-simoniens, les guildes, les compagnons du tour de France ou même les bistrotiers auvergnats… Les artistes ont beaucoup abdiqué de leurs responsabilités en se déchargeant sur un fonctionnement ultra libéral et arrogant qui fonctionne bien dans une culture anglo-saxonne mais qui chez nous est assez décalé." L'Auvergnat a-t-il réellement demandé quelques dizaines de milliers de francs à Aubert et ses amis ? Étant donné le tempérament du jeune homme, cela ne paraît pas impossible. Une rumeur dit même qu'il aurait amorcé à l'époque une démarche similaire auprès d'Alain Chamfort, lequel aurait rapidement flairé l'embrouille ("Clara veut la Lune / Il m'arrive de refuser"). Murat parle aussi dans cet entretien à Bertrand Dicale "des premières parties de Téléphone" au pluriel : faut-il en déduire que l'expérience se serait renouvelée en d'autres occasions ? Là non plus, ce n'est pas impossible. Téléphone était par exemple annoncé sur scène le 9 mai 79, à Montluçon, sans qu'on ait pu trouver de trace de cet éventuel passage dans l'Allier. Manifestement, les concerts de Téléphone en Auvergne sont comme les gros beaufs à l'Assemblée nationale : on croit les avoir tous identifiés et puis…

Pour revenir à des considérations plus sérieuses, il n'est pas inintéressant de méditer quelques instants sur les propos tenus ici par JLM. On peut éventuellement les trouver un poil démagos ou un tantinet simplistes. On a aussi le droit de s'amuser de cette envolée collectiviste de la part d'un homme qui a souvent défendu une forme d'individualisme et croit davantage aux vertus de la hiérarchie qu'à celles d'un égalitarisme hyperdémocratique. Pourtant, à l'heure où quantité de musiciens largement blanchis sous le harnais remplissent stades et Zénith, souvent à des tarifs inversement proportionnels à leur degré de créativité, tandis qu'à l'autre bout de l'écosystème musical, beaucoup ne réussissent pas à trouver de lieux pour se produire en public, de budgets pour enregistrer ou d'acheteurs pour leurs disques, on peut se demander si cette tirade quasi-fouriériste de Murat n'aurait pas une certaine actualité…

En attendant, ils étaient 9400 avant-hier à aller applaudir les créateurs d'"Argent trop cher" et ils paraissaient nombreux à avoir passé une chouette soirée, si l'on en croit les témoignages laissés depuis sur les réseaux sociaux. Quant à notre quotidien régional préféré, il consacrait hier rien de moins que sa une et les pages 2 et 3 à l'événement. Et encore, les trois champions n'avaient pas apporté leur bouclier de Brennus, il paraît que c'est Corine qui l'a gardé…

– Allo, Louis Bertignac ? J'vous appelle à propos d'un ami à Carla… Dites, vous n'auriez pas deux ou trois briques de côté pour dépanner par hasard, on aimerait organiser quelques concerts à la rentrée ? Allo ? Louis ? Non mais Carla, quoi ?!

Jean-Louis Murat lui aussi sait cracher son "Venin" quoiqu'il ne ressemble guère à celui de Téléphone...

Fred PLAINELLE, pour Le Blog de Paulo.

Rédigé par m

Publié dans #vieilleries -archives-disques

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pierrot 14/05/2016 11:38

Pas si bonne fille, Aubert, que ça du coup... A part ça, on voit que les archives ne sont pas très riches et que les prestations de Clara n'ont pas toujours suscitées de quoi s'agiter médiatiquement....

Pierrot 15/05/2016 10:34

Tu me sers la soupe, comme d'habitude! Mais merci de ta réponse.

Matthieu 14/05/2016 11:57

Le rock n'était pas une musique aussi installée qu'aujourd'hui (en France, du moins), la scène auvergnate était encore émergente, les réseaux pour la développer (Spliff, Arachnée, Rock au Max, les radios libres régionales, etc.) n'existaient pas, "La Montagne" n'a jamais été "Rock and Folk" et, pour finir, Clara était un groupe débutant, composé de quasi-débutants... Ce sont là, me semble-t-il, quelques éléments d'explication.
Dans les 80's où la scène rock locale est beaucoup plus structurée, Clara n'existe plus et Murat est davantage du côté de la chanson française que du rock. Est-ce que Clara serait encore dans les mémoires si Bergheaud n'était pas devenu Murat, avec la carrière que l'on sait ? Ça me paraît difficile à déterminer...

On mange quoi ce midi, chef ?