Murat, Sur les traces de Gengis... par Matthieu

Publié le 10 Décembre 2011

 

Et bien, je suis très heureux et fier de laisser mon blog à la plume de Matthieu qui m'a laissé le soin de mettre en ligne le fruit d'un beau travail. Je lui avais dit que je gardais ça pour une période calme... et bien voilà....  Par contre, voilà un moment que Matthieu ne nous a pas donné de ses nouvelles, alors j'en profite pour lui souhaiter des joyeuses fêtes.

 

Merci à lui.. d'autant plus qu'il nous permet de revenir au Murat qui nous intéresse.... et  à sa générosité et à sa gynophilie...  qui pouvaient être débattue ces jours-ci.

 

 

 

Sur les traces de Gengis... - Fiche de lecture

 

« Je suis toujours bouleversé par l'errance des enfants qui ne savent pas d'où ils viennent. » Jean-Louis Murat1.

 

10 juin 2011. La scène se déroule vers 23h00, devant la Coopérative de Mai (Clermont-Ferrand,63). Jean-Louis Murat vient de donner son traditionnel concert au profit de Clermauvergne, l'association de pompiers qui a prévu cette année de convoyer du matériel médical jusqu'en Mongolie. Devant une demi-douzaine de camions rouge vif, il discute, encore dans l'excitation d'un concert intense, avec quelques membres de l'association. Hésitant à accepter la proposition du président Jean-Marie Chastan, lequel voudrait une belle photo de lui sur scène, pour illustrer l'affiche du concert des dix ans – en 2012 –, Murat tient bon : il n'est pas un porte-parole, il ne fait que jouer un peu de musique deux heures par an pour donner un coup de main, c'est tout. Ceux qui font le job, le vrai, ce sont les pompiers, il ne doit pas y avoir de confusion. On plaisante, on s'échauffe, la conversation est vive. Au cours de celle-ci, un livre est évoqué. A l'un des pompiers, Murat suggère en effet avec entrain un titre : « Avant de partir en Mongolie, lis Le Loup bleu ! » Il y serait question de Gengis-khan. Emporté dans son élan, Murat passe de ce dernier à Murat (Joachim) et explique avec assurance que s'il avait été présent à Waterloo, le cours de l'Histoire en aurait été changé... On l'aura compris, la nuit est loin d'être finie...

     On avait déjà entendu Murat évoquer – en chansons – une mésange bleue, un dahlia bleu et même un train bleu. Mais un loup bleu, jamais. Décision est donc prise de mettre à profit l'été pour découvrir l'animal et ainsi combler une lacune. A défaut de se rendre physiquement en Mongolie, le voyage s'effectuera grâce à la littérature.

    

     Le Loup bleu est un roman du Japonais Yasushi Inoue. Ancien journaliste devenu sur le tard un écrivain prolifique – romans, nouvelles, poèmes... –, il est connu pour des textes autobiographiques sensibles, des descriptions du Japon de l'après-guerre et des plongées minutieuses dans l'Histoire du continent asiatique. C'est à cette dernière catégorie d'ouvrages qu'appartient Le Loup bleu. Sous-titré « Le roman de Gengis-khan », le livre ne prétend donc pas à l'exactitude historique, même si le récit de la vie de Gengis-khan semble relativement fidèle à ce qu'on en connaît. Sur environ trois-cent pages, on suit le parcours de Temüjin, le fils aîné du chef d'un petit clan mongol. L'action se déroule dans la seconde moitié du XIIème siècle et Temüjin, dont la famille se retrouve rapidement isolée et menacée après la mort de son père, doit lutter pour sauver sa vie et celle des siens. Cette lutte défensive évolue vite, dans le contexte de conflits permanents entre les différents clans de nomades qui vivent dans la région, en une guerre offensive contre des ennemis nombreux, que Temüjin réussit avec habileté à dresser les uns contre les autres. C'est ainsi qu'en 1206, après avoir accumulé les succès, il devient le souverain des hauts plateaux en unifiant les vingt-et-une tribus de l'empire mongol, ce qui lui vaut le titre de Gengis-khan – « tout-puissant seigneur » ou « roi universel ». Souhaitant offrir à son peuple une vie meilleure, sur des terres plus vastes et plus fertiles, il va mener jusqu'à sa mort une guerre de conquête contre tous ses voisins, à la tête d'une armée de plus en  plus grande, performante et redoutable. Au moment de sa disparition, en 1227, son empire s'étend ainsi du sud de l'actuelle Russie au nord de la Chine et des confins de l'actuelle Corée aux bords de la mer Caspienne – certains de ses hommes poursuivant même leur parcours dévastateur jusqu'en Ukraine !

     Dans une de ses plus célèbres nouvelles, « Le fusil de chasse », Inoue fait dire à l'un de ses personnages : « Quelle est donc cette écœurante, cette effroyable, cette triste chose que nous portons au-dedans de nous ? » Une interrogation similaire semble l'avoir poussé à raconter la vie de Gengis-khan : « si j'étais capable, jusqu'à un certain degré, de la comprendre, il y avait pourtant un point que je ne parvenais pas à élucider : qu'y avait-il à la source de son désir de conquête ? C'est ce mystère qui m'a attiré. » Le Loup bleu est donc aussi une peinture psychologique, celle d'un jeune homme taciturne et impitoyable, qui découvre alors qu'il est encore enfant qu'il a peut-être été conçu lors du viol de sa mère par un guerrier d'un peuple ennemi, et qui sera toute sa vie torturé par ce doute sur ses origines. Pour prouver à tout le monde – et d'abord à lui-même – qu'il est bien un Mongol, il s'accroche à la légende selon laquelle son peuple serait issu de l'union du Loup bleu et de la Biche blanche. Gengis-kahn va donc s'évertuer dès sa jeunesse à devenir un loup et, plus tard, à faire des hommes de son peuple des loups féroces. Autrement dit, c'est par la guerre qu'il va affirmer son identité et celle de son peuple. Ce désir incessant de batailles est encore renforcé par l'un de ses fils qui l'incite au combat, fils dont il ignore s'il est bien le sien et pour qui il éprouve un mélange d'amour et de haine. A sa mort, il constate cependant avec douleur qu'« Il aimait plus que tout au monde ce garçon qui, conçu comme lui lors du rapt de sa mère, avait dû, comme lui, passer sa vie à prouver qu'il descendait bien du Loup bleu. »

     Roman historique, peinture psychologique, le livre d'Inoue peut aussi se lire comme un roman de formation. Même s'il se montre souvent inflexible, Temüjin sait tirer des leçons de ses observations. Sur le plan politique, il note les inconvénients de l'égalitarisme et opte pour un système méritocratique ; conscient de la supériorité militaire de ses ennemis, il s'en inspire et entraîne durement ses hommes jusqu'à faire d'eux des cavaliers qui resteront parmi les plus brillants de l'Histoire ; constatant que certains peuples vivent dans un luxe inconnu du sien, il cherche à lui apporter le confort et l'opulence en contribuant à sa sédentarisation, même si lui reste fondamentalement un nomade ; découvrant l'importance de la foi comme ciment social, il favorise la liberté religieuse. Ces évolutions ne vont pas sans paradoxes. S'il aménage et modernise le territoire et les institutions mongols, il saccage sans souci de préservation les régions qu'il conquiert. Paradoxal aussi est son rapport à la culture : des conseillers le sensibilisent à l'importance stratégique de celle-ci pour asseoir sa domination, mais il continue à lui préférer la puissance des armes. Au cours de ses dernières années, il doit pourtant constater en repassant dans une ville qu'il avait autrefois anéantie que la vie a repris, que les armes ne font pas tout : « Tous ces gens qui s'affairaient sous ses yeux n'avaient rien d'un peuple conquis. […] Gengis-khan était obligé de reconnaître que tous les massacres qu'il avait commis n'avaient dans le fond rien changé. Il n'avait fait que détruire des vies, abattre des citadelles, semer le malheur et la désolation. » Cela ne le rend pas plus pacifique pour autant, rivé qu'il est à son idée fixe : « il lui fallait finir sa vie dans la tourmente de la guerre. C'était le seul moyen qu'il avait de devenir un vrai loup bleu. » Cette dimension trouble du héros constitue sans doute le principal intérêt de ce roman qui emmène le lecteur dans une longue suite de batailles. Si l'ensemble est captivant, on peut tout de même regretter de n'être jamais complètement plongé au cœur des combats. Roman épique, Le Loup bleu manque un peu de souffle, même s'il est d'une lecture agréable.

 

     On se souvient que Murat a intitulé une de ses chansons « Gengis »2 sans que celle-ci ait de rapport évident avec l'empereur mongol. Il a aussi utilisé ce nom comme pseudonyme3 et l'on sait désormais qu'il a lu et apprécié Le Loup bleu. Il est donc tentant de rechercher les points communs entre ces deux personnages – le Gengis-khan raconté par Inoue et le Murat façonné par Bergheaud.

     Il est évident que Gengis-khan a toute sa place dans l'imaginaire muratien. L'Auvergnat aime les conquérants – de Joachim Murat à George Bush, en passant par Lance Armstrong ou John Wayne, qui le sont à leur manière, dans le sport et la fiction – il n'est pas hostile, par principe, à la guerre – « je préfère que la violence soit canalisée et que l'on fasse la guerre plutôt que de penser que l'on n'a pas d'ennemi »4. Il déplore régulièrement la fin des grands récits, des grandes mythologies –  qu'il s'agisse des croisades, de la conquête de l'ouest, de l'épopée napoléonienne, voire du gaullisme – et il s'insurge dans ses chansons contre toutes les entreprises de domestication de l'homme, condamné à l'impuissance ou à la disparition – qu'il soit représenté sous les traits d'un jaguar ou d'un grand lièvre. Un personnage comme celui de Gengis-khan dont Inoue écrit qu'il ne trouve « la quiétude qu'au sein des pérégrinations et des combats » a donc tout pour le séduire. Même la fragilité de l'enfant en quête de ses origines est susceptible de le toucher.

     Peut-on pour autant identifier Murat à Gengis-khan ? Pas tout à fait. Car si le personnage de Gengis-khan correspond au Murat qui « aime la corrida, le vin rouge, la virilité, le machisme »5, il y a un autre Murat capable de raffinement et d'un goût pour la beauté que le chef mongol ne semble pas vouloir développer. Plus profondément, c'est sans doute dans leur rapport aux femmes que l'on trouvera la principale différence entre les deux. Gengis-khan ne comprend rien aux femmes, qu'il juge inconstantes et insaisissables. Il ne leur fait pas confiance et ce n'est sans doute pas un hasard si la femme qu'il aime le plus parmi toutes ses concubines est aussi le personnage le plus belliciste du roman. A l'inverse, Murat aura consacré une grande partie de son activité à décrire et à essayer de comprendre les femmes. Mieux, il assume le féminin qui est en lui, expliquant par exemple que les voix féminines sur ses disques représentent sa part féminine. Si l'empereur est donc un loup qui se veut d'une nature différente de celle des biches, le chanteur est un mélange des deux. Mi-loup, mi-biche, toujours indomptable, l'animal Murat n'a pas fini de faire des ravages dans nos contrées. Pourvu que ça dure.

 

1. Libération, 14/09/09.

2. Sur Taormina.

3; Sur la compilation MC1 : back in Clermont-Ferrand.

4. Poly, 2005.

5. Libération, 14/09/09.

                                                                       Matthieu G.

 

 

 

Et puisqu'il est question de Joachim Murat dans l'introduction, Matthieu nous signale un poème confrontant les deux Murat. Lisible ci-dessous (en suivant le lien de préférence)....  

http://poesie.litterature.over-blog.fr/article-murat-et-murat-53345088.html

 

Murat et Murat

( Jean-Louis et Joachim )

 

 

Jean-Louis Murat un soir , sur ton slow éphémère ,

J 'ai été rejeté par une fille d 'Orient .

Je ne me souviens plus si c 'était en Brumaire ,

Cet amour refusé me tord encore le sang .

 

 

Jean-Louis Murat chanteur , musicien et poète ,

Auvergnat distingué , chantre de la nature ,

Ton disque ai écouté , jusqu 'à saigner ma tête ,

Et ce slow éphémère me couvre de morsures .

 

 

Le maréchal Murat , mari de Caroline ,

La soeur de Bonaparte , tigre assoiffé de sang ,

N 'en ayant pas assez de cette gourgandine ,

Il a violé l 'Europe sur ses chevaux fringants .

 

 

Le maréchal Murat a chargé sabre au clair

Dans la brume un matin , faisant gicler le sang ,

Du côté d 'Austerlitz , pour cause délétère ,

Courageux cavalier aux ordres d 'un tyran .

 

 

Jean-Louis et Joachim veulent envahir le monde ,

Déluge de musique ou de cavalerie .

Au service de l 'âme ou d 'une cause immonde ,

Seulement par le nom sont-ils tous deux unis .

 

 

Philippe Marrot .    2009 .

 

 

 

PS: Il a quand même des sacrés fans ce Murat... 

Rédigé par Pierrot

Publié dans #actu-promo-sept 2011-août 2012

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Matthieu 26/03/2012 15:27


C'est gentil, Pierrot. Et à mon tour je te souhaite de bonnes fêtes de fin d'année à toi et à tes proches.


Heu, comment ça je suis en retard ?


Bon, dans ce cas je te souhaite de bonnes fêtes de fin d'année 2012 et une bonne année 2013. Et je suis à peu près sûr d'être le premier à le faire !!

lew 31/12/2011 10:40


Matthieu G. comme Gengis ? 


on pourrait, après lecture de ce chouette texte, penser à une nouvelle expression, un nouveau proverbe, quelque chose comme ; "Murat est connu comme le loup
bleu."


la biche blanche, je pense qu'il est donné à chaque homme de la rencontrer, il lui faut juste la reconnaître, l'accueillir en lui.


je parie qu'il existe, dans ce monde, des "louves bleues".


dans un passage de La Recherche, Proust parle de mademoiselle de Stermaria, une beauté qui avait "le visage bleuté".


 


 

Armelle R.G. 11/12/2011 12:52


un grand bravo à Matthieu qui a su profiter intelligemment de la proximité offerte au soir du 10 juin dernier... quel "travail d'orfèvre"!


et bravo à Philippe pour son poème comparatif!


voila des écritures bien plus plaisantes et riches en effet que les éructations de certains anti-Murat lues récemment.


merci!