Archives! N°4 : Ma vie de campagne....

Publié le 31 Mai 2010

 

Je suis tombé sur cet article en cherchant des références sur Giscard... et je l'ai trouvé intéressant... d'autant qu'il y a de la matière... Hélas, je n'ai pas la revue originale, ni les scans

 

 

 

 

LES INROCKUPTIBLES n°54, avril 1994

 

 

"Aujourd'hui chagrin, chagrin gros comme une vache" , note un berger. Tout s'enracine dans un écart, celui qui sépare une enfance et un métier, la ville et la campagne, plaine et montagne. Jean-Loup Trassard, écrivain, et Jean-Louis Murat, chanteur, s'ils ne sont ni l'un ni l'autre berger, gardent la mémoire d'un pays. A Paris, l'eau-de-vie de prune à portée de main, entourés d'objets paysans - coffin, couailler, coudert -, ils interrogent le lien entre ce monde de leur enfance et l'aujourd'hui, semblent se demander comment vivre en accord avec soi.

Plein air

Propos recueillis par Michel Jourde et Hadrien Laroche

Illustration Baudoin/Futuropolis

 

 

 

Murat

Trassard

- Moi, c'est différent, justement parce que mes ancêtres n'étaient pas de la Mayenne, même si mes quatre grands-parents sont de l'Ouest. Mon père avait acheté cette maison, la maison de vacances de mes grands-parents maternels. Vous, les ancêtres en étaient et votre père est parti. Moi, mon père n'en était pas, c'est moi qui suis né là et j'y suis resté. La Mayenne dans la famille, ça commence avec moi et ça va peut-être bien s'arrêter là, d'ailleurs.

La maison et le berceau.

Murat

- Ça finit avec moi. Aussi loin que j'ai pu remonter, au début du XVIIe siècle, ma famille était déjà dans la même vallée. C'est-à-dire un kilomètre de large, cinq kilomètres de long. Enracinée là. J'ai vécu le déracinement du monde rural, qui commence dans les années 30, puis s'amplifie, devient définitif dans les années 50 -60 et s'achève chez nous par le remembrement, ce truc horrible qui a tout modifié, en l'occurrence le paysage de mon enfance. Vous aussi, vous avez eu le remembrement ?

Trassard

- J'ai eu la chance de ne pas l'avoir dans la commune. J'avais terrorisé le maire en lui disant que je serais au bout de mon terrain avec mon fusil s'il y avait le démembrement, et comme c'était quelqu'un d'assez craintif, il ne voulait pas avoir d'histoire, ni avec moi, ni avec d'autres. Parce que le remembrement a été opéré dans deux communes voisines et tout le monde était fâché avec tout le monde: les échanges de terrains étaient injustes, le conseil municipal se refaisait des fermes sur mesure avec le terrain des autres, ça se finissait très mal. Mais le remembrement continue et je continue à me battre au nom des autres. Maintenant, ça s'appelle "rénovation foncière", pour changer. Le remembrement continue, malgré le ministère de l'Environnement, malgré le fait qu'il ne faut plus de production agricole alors que c'était sa seule justification. On continue à raser le paysage, à raison de dix mille arbres par commune remembrée dans le bocage mayennais. Il y a encore une dizaine de communes en remembrement, la préfecture donne son tampon pour des questions de fric, parce que le géomètre gagne 300.000 francs chaque fois qu'il remembre une commune. Tout le monde est payé au pourcentage. C'est insensé, l'état dans lequel on retrouve la campagne après.

Murat

- Dans le petit village où j'habite - enfin le hameau, puisqu'il y a deux foyers -, le voisin du dessus, l'Emile, me racontait qu'ils sont arrivés avec les bulldozers. Comme c'est à 1200 mètres et qu'il y avait beaucoup de bêtes, on les amenait à des bacs creusés à même la pierre, avec une vieille croix. En un quart d'heure, ils ont tout pulvérisé, cassé les bacs, renversé la croix et tout égalisé. Donc dessous, il y a les morceaux de bacs, les morceaux de croix. Beaucoup de croix sont passées comme ça sous les bulldozers. Il n'y a plus de bacs. Ça ruisselle dans tous les coins. Vous ne trouvez pas aussi que le mot de remembrement est drôlement vicieux ? Il y a la remembrance, le "remember" anglais, le souvenir. Donc, la racine de remembrement est le souvenir, alors que le mot dit le contraire. Comme vous le dites, le souvenir et l'émotion passent beaucoup par la reconnaissance intime d'un paysage. Dès l'instant où on y touche, on bouleverse nos souvenirs.

 

 

Trassard

Murat

- C'est vrai, je suis un Bercail. Ma famille s'appelle Bergheaud et les Bergheaud se sont toujours appelés Bercail. C'est le surnom de la famille, je ne sais pas pourquoi. Mon voisin m'appelle le petit Bercail et dans Montagne, mon grand-père est aussi un Bercail. la petite vallée du Vendeix d'où je suis, c'est évidemment aussi un berceau.

Trassard

- Mes vallées à moi sont très petites: juste une vallée infime où coule un ruisseau. Mais c'est mon berceau. Je m'y couche. Je ne pense pas qu'on en sort. j'ai l'impression que Jean-Louis Murat essaie plutôt d'y rester ou d'y retourner, moi j'ai essayé de ne jamais en partir. j'en sors des livres, mais moi je n'en sors pas.

 

Murat

- Je me sens beaucoup plus en porte-à-faux. Avec cette génération qui a sauté, j'ai l'impression d'être un peu dans l'illusion. Jusqu'à 15 ans, je suis resté dans la ferme de mes grands-parents, c'est-à-dire pas d'eau courante, comme au XIXe siècle ou comme au XVIIe ou au XVIe : mes grands-parents ne parlaient que le patois. Après, il y a eu une énorme rupture. Et je garde, je garde... Je me rends bien compte que ça participe essentiellement d'une richesse - si richesse il y a - mais c'est aussi un piège. la nostalgie et le souvenir me piègent à chaque fois. Parce que j'ai l'impression de m'être mis dans une trajectoire vaine, où je voudrais refaire le lien : et je sais que je ne peux pas le refaire. Et des fois, je me sens tellement décalé surtout par rapport à mes voisins, mon voisin Emile, qui est tout à fait comme mon grand-père : je me sens comme un touriste. Tous les gens qui rachètent les fermes des grands-parents, aménagent ça comme une sorte de petit musée, à mon avis c'est pas bien. j'en arrive à penser que je préfère une ferme écroulée à une ferme mal remontée. Il y a toujours une belle-fille qui veut mettre une petite plantation d'épicéas sur le haut, alors ils vont chez Vilmorin acheter des arbres au lieu de laisser venir les frênes et les hêtres. Non. D'un seul coup, ça ne veut plus rien dire. Et ils se mettent à peindre les volets en blanc, à la parisienne. Je déteste ça. Je préfère que la maison s'écroule.

 

Trassard

- Mais aujourd'hui, on est fatalement en porte-à-faux. Pendant des générations d'agriculteurs, le fils remplaçait le père, le gendre remplaçait le beau-père, etc. Ils étaient dans une sorte de lignée continue. Il ne se passait rien. C'était la vie agricole, depuis le néolithique jusqu'en 1945, disons. Même les vrais agriculteurs ne savent plus s'ils doivent continuer ou arrêter. Ils changent à tout instant. Mon ami berger du Queyras (Ouailles) a abandonné les moutons pour faire les vaches. Les éleveurs ne savent pas quoi faire pour essayer de durer, en pensant les trois quarts du temps qu'ils ne dureront pas. C'est pour ça que je leur en veux quand ils poussent à la roue, par exemple pour la destruction du bocage chez moi. Souvent, ils se disent "Tant pis, on bousille tout et on s'en va, puisque mes enfants ne seront pas agriculteurs, je m'en fiche : j'abats les arbres, j'abats les haies, j'abats tout: ce qu'il faut, c'est que ça rapporte dans l'instant et après, au revoir." Moi, j'étais d'une famille de bourgeois qui avaient une maison du XVIIIe et une petite ferme pour le plaisir d'avoir quelques vaches, parce que mon père était lointainement issu de l'agriculture et qu'il a toujours aimé avoir des bestiaux, du beurre et du lait chez nous. Maintenant, je joue à l'agriculteur depuis 1969, en étant à perte tous les ans depuis vingt-quatre ans. Alors je peux me sentir mal aussi. En un sens, je suis un vrai agriculteur, je suis inscrit à la Mutualité sociale agricole, je produis des bestiaux, de première qualité, je les vends, ma seule couverture sociale vient de là. En même temps, je suis un agriculteur bidon, je ne suis pas fils d'agriculteur, je suis à perte et je continue.

 

 

Murat

- En rachetant une autre ferme assez proche de la mienne, je voulais remettre des bêtes, prendre un fermier. Et je sais aussi que ça va être à perte. En même temps, j'ai le studio d'enregistrement et je sais qu'il va falloir faire de la musique pour me donner l'illusion que... D'un seul coup, je me dis "Mais attends, tu vas être Marie-Antoinette" (rires)...

Trassard

- Ben moi, je suis Marie-Antoinette. Mais après tout, ça peut être très heureux.

Murat

- J'ai un mal fou à m'y faire. Je ne vois pas tellement d'issue. Je me dis que je devrais peut-être arrêter, tout vendre et aller m'installer à New York.

Trassard

- Mais non, non. Je ne pourrais pas vendre ma racine, comme ça, c'est pas possible.

Murat

- Mais si on ne peut pas l'alimenter, cette racine, quel fruit, quelle croissance ?

Trassard

- Tout dépend de son influence sur votre création. Pour moi, c'est essentiel. Si cette racine passe dans votre création, c'est important d'être là. Et il est important d'avoir des bêtes, même si c'est à perte. Vous n'êtes peut-être plus un vrai agriculteur qui gagne sa vie en élevant des bêtes et en les vendant, mais vous faites autre chose de cette présence des bêtes. Elle passe dans votre création musicale ou poétique. Parce que ça conforte quelque chose en vous. Il n'y a aucune raison de dire "Tout ça, c'est des conneries et je vais vivre en ville." Ce sera tout aussi artificiel.

 

Murat

Trassard

- Je vois bien qu'il va falloir que j'arrête parce que mes affaires ne vont pas très fort par ailleurs. Eh bien, ça me rend malade. Le 31 décembre, on a fait naître un veau, le dernier de l'année, deux heures et demie avant les douze coups, et je suis descendu le voir deux jours après, avant de rentrer à Paris : l'étable était dans l'ombre, c'était la tempête dehors et un rayon de soleil entrait par la lucarne, comme dans les peintures, et atteignait juste la mère qui avait le nez devant le nez de son veau, comme ça, dans la paille, devant la crèche. Mais comment peut-on arrêter ça . C'est pas possible, pas possible.

 

Laval et La Bourboule.

Murat

- Mon idée fixe, c'est de retrouver toutes les conditions qui ont fait le petit bonheur chez mes grands-parents. C'est un entêtement enfantin. longtemps, ma seule motivation a été d'acheter une ferme et de pouvoir m'installer. Je me demandais quelle activité n'était pas trop emmerdante et pouvait rapporter gros. J'en étais arrivé à l'idée de faire mes petites chansons, grelin-grelin, et de voir si ça marchait. Plutôt que d'aller trimer chez Michelin et de ne jamais y arriver. Maintenant, j'ai la ferme, la deuxième ferme, l'Emile, les travaux et d'un seul coup, au moment d'acheter des bêtes, de changer de vie, de passer dans le définitif, c'est le doute qui me tient. Quand je vois ces objets chez vous ou ce qu'il y a dans votre œuvre, je me rends bien compte que la matière même de mon souvenir, la matière même que je recherche, passe par des situations qui ne peuvent plus exister, les gestes, les odeurs, les outils. Je suis parti de chez moi avant-hier, il neigeait. Je me souviens d'avoir été, des centaines de fois, réveillé très tôt en même temps que mon grand-père et d'avoir remarqué à l'oreille qu'il se passait quelque chose, pas la même lumière : il fallait aller faire la trace pour les bêtes, vers les bacs qui étaient à cent mètres. Je pourrais reconstituer tout ça, je n'aurais plus à aller faire la trace pour amener les bêtes aux bacs et à casser légèrement la glace dessus. C'est ce qui me manque finalement et qui rend vaine cette espèce de nostalgie. Je sais que même en y revenant, il y aura la trayeuse électrique. Alors qu'on faisait tout à la main. On faisait soi-même ses outils. Il n'y avait pas d'eau courante. L'électricité, on ne s'en servait quasiment pas, on se couchait à 7h du soir, on était debout à 4h. On parlait patois et on n'avait ni le journal ni la radio. Gestes, situations, mots, tout a changé. Il reste peut-être l'enveloppe, mais à l'intérieur, tout est devenu caduc dans les signes que je recherche.

Trassard

- Dans L'Espace antérieur, vous avez pu voir que chaque fois qu'on m'emmenait en ville - Laval, à 25 kilomètres de chez moi -, c'était l'horreur. Tout ce que j'en ai gardé, c'est la main en fer de l'épicier. On m'emmenait aussi parfois au Mans, la ville où mes parents s'étaient connus, et rien ne m'a paru plus sinistre. Là, j'ai commencé à détester la ville. Quant aux enfants des villes, jamais entendu parler.

Murat

- Pareil. la petite ville, pour moi, c'était La Bourboule. j'étais toujours avec mon grand-père, on voyait trois bœufs par jour. L'école, aller en ville, c'était une vraie terreur. Après, il y a eu Clermont-Ferrand. Mes parents s'en souviennent très bien: j'ai toujours été malade pour aller à Clermont-Ferrand. j'ai toujours tout fait pour ne pas y aller. On s'arrêtait tous les dix kilomètres, j'étais malade en voiture, j'y restais couché tant qu'on était dans la ville. Depuis, j'ai la haine des citadins. Je vois chaque citadin comme un déserteur. Je leur souhaite le pire. Que toutes les villes soient rasées, qu'il ne reste absolument plus rien. Déjà, avec les filles, ça ne marchait pas du tout. Elles trouvaient toujours que je sentais la bouse de vache. Je me retrouvais toujours en marge. Même dans la classe. Toujours celui qui pue. Surtout à partir du mois d'avril, autour des vacances de Pâques, j'amenais du fumier, j'avais des pièces pour charger un tombereau chez les voisins. Et dans cette petite ville de La Bourboule, mille huit cents habitants, j'étais toujours en marge. Je les déteste tous encore. Tous. Je n'y fous jamais les pieds. Jamais je ne pourrai vivre avec une fille de la ville.

Trassard

- Moi, j'ai toujours eu le mythe d'amener une citadine à la campagne... C'est une tentation. L'idée d'obtenir une sorte de transformation d'une femme à qui l'on fait découvrir le monde de la campagne. Ça a toujours été ma tendance.

Murat

- Ça m'est arrivé vaguement, mais que de temps perdu à essayer de communiquer les sensations. Car il y a des sensations incommunicables.

Trassard

- le rapport à la nature peut se transmettre. Ce qui est difficile, c'est la connaissance de la terre, le côté agricole des choses. Mais en fait, j'aime assez bien être l'initiateur. j'ai rencontré des femmes qui me disaient parfois "Moi, je n'aime pas la campagne." Pour moi, terminé. Mais si elles disent "Ah bon, la campagne, je ne connais pas du tout", je suis content. Je n'ai pas été lié avec des filles de la Mayenne mais j'en ai approché : j'ai l'impression qu'il y a un rejet de la campagne chez les filles de la campagne. Et c'est peut-être ce qui différencie ma région de beaucoup d'autres en France : les gens n'y sont pas sensibles au paysage. Ils rêvent de la ville. Donc on se croise. Une fille de ma campagne que vous pourriez épouser en Mayenne n'aurait qu'une envie : que vous la fassiez vivre en ville, ou à la mode citadine. Ou alors, il faudrait qu'elle soit exceptionnelle.

Murat

- Disons que Marie est exceptionnelle. J'ai eu de la chance.

 

 

 

L'échelle et l'escabeau.

Murat

- Le paysage de l'enfance se décalque à l'intérieur, sur l'âme. Je retrouve cette idée dans ce que vous écrivez. L'apaisement et la sérénité ne viennent que lorsque la réalité et le décalque se superposent parfaitement. C'est donc pour ça que je ne sors pas de l'enfance. Je vois que les arbres ont poussé et que moi, je n'ai pas poussé. Il faudrait presque que je prenne un escabeau pour retrouver le décalque parfait. Je déteste qu'on touche à quoi que ce soit dans le paysage que j'aime et qui m'a fait. Comme si je me vivais comme un paysage. Ce n'est pas tellement qu'ils le changent qui me désole, mais les friches. La friche qui gagne. le genêt. Je ne sais pas si chez vous c'est la même chose, mais l'ennemi pour le paysan, ce sont l'ortie et le genêt. L'ortie on s'arrangeait avec, mais je vois le genêt comme un élément étranger. Dans cette recherche d'un paysage qui me fixe et m'apaise, il y a des éléments qui gênent : les avions, les genêts.

Trassard

- Je me méfie un peu de ce mot, "âme", mais en fait je le ressens quand même. j'ai plutôt tendance, par vocabulaire, à aller vers la sensualité. Et le paysage de bocage, c'est véritablement mon corps. j'ai écrit un texte sur les haies qui sera dans le prochain recueil de nouvelles, La Terre à hauteur d'épaules : elle est là, quoi (le plat de la main gauche vient sur l'épaule droite). Donc, c'est contre le corps. Aussi bien dans la prairie berceau que je photographie toujours chez moi - ce sont deux ou trois prairies en enfilade - que sur les pentes du Queyras, des pentes très douces avec l'herbe rase, on met la joue. Pour décrire l'espace, j'ai besoin de dire où ça monte et où ça descend. Le lecteur s'en fout complètement. Mais maintenant, j'accepte, je le fais parce j'en ai envie ; c'est toujours lié à l'envie de marcher le paysage. J'ai marché en Lozère, en Aubrac, dans le Queyras, j'ai besoin que le paysage me passe dans le corps par l'intermédiaire des jambes. Et quand j'écris, c'est encore les pentes que j'essaie de dire, les montées, les descentes, les failles. j'ai fini par croire que le compartimentage de mon travail en nouvelles venait du compartimentage par les haies des petits champs du bocage. Dans le fond, c'est ce qui me convient : un chemin, ou un ruisseau, avec des haies. Alors, ça me touche beaucoup quand vous dites que vous ne voulez pas que le paysage change. Bientôt ne demeurera que la mémoire de l'endroit où il y avait une haie, sur cette haie des merisiers, tous les soirs dans ces merisiers des étourneaux, qu'à l'automne les feuilles étaient rouges. Il n'y a plus de haies, sinon dans la mémoire de quelques-uns. Quelqu'un se souvient d'une barrière et comment on la franchissait. Cet espace, j'essaie de le tenir dans mon corps et ma mémoire. Puis la mémoire va disparaître. Puis l'espace va être aplati. En Russie, il ne reste plus rien, c'est la plaine, plat comme le dos de la main, de Brestlitovsk jusqu'à l'Oural.

Murat

- J'ai une idée moins vaste du paysage. Ce sont des vallées, le berceau est plus profond, sortir de la vallée plus difficile. Ça m'arrache le cœur de sortir de la vallée. Moi aussi, j'aime beaucoup faire des randonnées, mais chaque randonnée est douloureuse. C'est un rapport amoureux avec ma vallée. En passant de vallée en vallée, j'ai l'impression de croiser une femme qui aurait pu être la femme de ma vie et ne le sera jamais. Alors ça m'amène à chaque fois un peu de tristesse.

 

Trassard

- J'ai fait trois séjours d'une semaine dans une vallée du Queyras. Il y a des vallées à côté qui sont aussi belles, je n'y vais pas. Je reste toujours dans la même vallée. Je n'ai même pas fini : je me promène, je ramasse des pierres, je regarde tout, je photographie tout, je patauge dans tous les ruisseaux, je veux voir toutes les fleurs... Ça prend du temps.

Murat

- Quand je change de vallée, j'ai un sentiment presque d'infidélité. Ou de jalousie. Ça ne me plaît pas tant que ça.

Trassard

- Pour faire des photos en Mayenne, j'ai un rayon d'action de deux cents mètres autour de la maison. Lorsque je vois des expositions, les gars sont allés dans les Andes, en Inde, en Egypte : moi, c'est le pré de la Planche, le pré du Cerisier : tout est à deux cents mètres. J'ai énormément de mal à essayer d'agrandir tout doucement ce cercle d'intimité.

Murat

- Pendant que j'écrivais des chansons pour mon album Vénus et celui de Jeanne Moreau, j'ai fait des centaines de photos : j'avais juste à tourner la tête pour voir la vallée en bas, les bêtes. Pendant trois semaines, à toute heure du jour, je prenais la photo - avec ces appareils jetables - du même appui sur la fenêtre, je savais que ça ne bougerait pas. J'avais l'impression en regardant ces photos, l'une sous l'autre, que les changements de lumière et tout ce qui peut se passer dedans, c'est vaste comme un univers. Surtout, le mouvement des troupeaux, saisir ces choses-là. je sais que votre expérience m'a influencé aussi. On pourrait presque partir dans une sorte de folie, installer l'appareil toujours à la même place, à toutes les heures, pendant dix ans, et ça suffit. ça pourrait me tuer aussi. Ça me fait vivre, mais ça me tue aussi : après, je fais des chansons sur une angoisse qui vient. Même en faisant des chansons, j'ai du mal à maîtriser cette angoisse. Quand j'ai rien à foutre, je prends des notes et je reste avec ma montre. Je calcule la vitesse du vent, les bourrasques. Je mesure la longueur de l'allée d'arbres, on voit bien les feuilles sous un souffle du vent plus fort que l'autre. Le temps que le vent met à parcourir les arbres. Je peux rester comme ça. A la limite, je ne bougerai plus de la fenêtre. Et je me dis que ça ne peut pas continuer ainsi... Vous, vous aimez les voyages.

Trassard

- L'idée de voyager, ce n'est pas du tout prendre l'avion - c'est l'horreur -, c'est l'idée d'avoir des godasses de marche. J'en ai deux paires, dont une que je me suis achetée après ma dernière marche dans le Queyras. Un vrai marcheur doit avoir deux paires. j'ai deux paires de chaussures et je ne marche pas. Je n'ai pas le temps, je n'ai pas la compagnie qui me convient. Parce que tout seul, ce n'est pas très jojo et à deux, il faut savoir avec qui on s'embarque, c'est pas simple. Au fond, presque tout nous ennuie. En lisant un entretien que vous avez donné, j'ai pensé "Il doit se forcer en permanence." Puis je me suis dit "C'est moi." Je suis un homme de devoir en plus, donc je fais tout ce que je dois faire, y compris ma toilette, mon lit, la vaisselle... Tout m'emmerde, mais je fais tout très bien, soigneusement. Même pour les autres, souvent je fais tout. Au point que j'en arrive à me dire que je n'ai plus de plaisir à rien. Et je m'inquiète, c'est le vieillissement, bon. Ma dernière expérience de grand plaisir, c'est lorsque j'ai été dans le Queyras en 1990 : pendant deux semaines, j'étais là, à la montagne, avec le troupeau et le berger. Je marchais dans les torrents en m'en servant comme escalier parce qu'il y a très peu d'eau l'été, et on monte comme ça avec l'eau. Et à tout moment, splash, je me mettais torse nu et je m'arrosais avec l'eau. Le bonheur! je suis encore capable de connaître le bonheur. J'étais vraiment content non seulement de le vivre, mais de me dire que la bête n'est pas crevée. Je sens encore quelque chose. Alors que dans la vie courante, maintenant je suis un peu dépressif parce que tout est déprimant. Je finis par ne plus avoir de plaisir à rien. Si on me demande "Mais quand même, qu'est-ce que t'aimerais faire ?" ... j'aimerais ficher le camp et marcher dans un paysage.

Murat

- Personnellement, j'adore être dégueulasse. Evidemment, on est civilisé. Mais mon grand-père se lavait une fois tous les trois ans, et encore! j'ai été habitué à me laver dans le bac. Je me lavais une fois tous les trois mois. Je plongeais dans l'eau. Après, avec toutes ces civilités et ces choses-là, on ne vit plus. A la campagne encore, on arrive à préserver un peu de mémoire de quelque chose qui a un peu de sens. Mais en ville, c'est une catastrophe. En ville, la vie n'existe plus. A part regarder les filles, il n'y a rien d'autre, quelques sourires, quelques regards, une démarche ou une silhouette. Sinon, une torture.

 

 

L'étalon et le cochon.

Murat

- Ayant été élevé avec des animaux, j'ai toujours fait mes vraies confidences à mes vaches préférées. j'ai tout appris de la vie des animaux. j'ai passé un temps fou à aller chez les voisins, à essayer de ramener le taureau, m'occuper des bêtes, les bêtes qui gonflent, les petits veaux. j'ai l'impression que l'apprentissage de ma sexualité vient entièrement de là. Plus je plonge dans l'animalité, plus je suis content. J'aime dans le plaisir des grognements absolument primitifs.

Trassard

- J'avais un étalonnier qui était aussi mon voisin. Il avait une ferme avec un mur pratiquement mitoyen. Maintenant il n'y a plus d'étalon, mais à l'époque il y avait six étalons percherons et les juments venaient. Lorsqu'une jument était en chaleur, l'agriculteur amenait les autres, pour voir si des fois elles ne se décidaient pas, ça lui faisait moins de voyages. Donc il venait avec trois, quatre juments qu'il attachait comme dans les westerns. Puis on sortait les étalons qui caracolaient, avec des gourmettes qui tintinnabulaient. Mon père m'avait dit qu'il ne fallait pas regarder, mais j'avais une petite échelle que je m'étais faite, pour voir par-dessus le mur. Et je passais ma journée à regarder ce cirque, c'était formidable. On m'a dit que c'était une opération de voyeur, mais pas du tout. j'étais totalement innocent et je ne comprenais rien à ce qui se passait. Surtout je n'ai jamais pensé que les bonnes gens faisaient des trucs semblables. Pour moi, c'était du cirque. Quand on va voir les éléphants et les tigres, ce n'est pas sexuel. Simplement, un jour, je suis tombé de l'échelle, je me suis râpé la gueule en descendant. Alors je l'ai refaite aussi sec.

Murat

- Mais après, adulte, ça revient. Ça me possède assez fort. Avec les animaux, j'ai eu des expériences parfois un peu effrayantes. Chez moi, à la saison, on tuait un cochon par semaine. j'aidais. C'étaient des choses absolument épouvantables, mettre le couteau dans le cochon pour récupérer les boyaux. Les boyaux dans le bac. j'étais extrêmement content. La première louche de sang, c'était pour moi. j'ai été élevé comme ça. Ça m'a marqué. j'ai l'impression que je peux tuer n'importe quel animal.

Trassard

- A la campagne, c'est habituel. j'ai été chasseur dix ans, ce dont je me repens encore aujourd'hui. j'ai descendu beaucoup d'animaux à la carabine d'abord, puis dix ans au fusil. j'ai arrêté sur un lièvre qui a fait un roulé-boulé au nez des chiens. j'ai enlevé la deuxième cartouche et j'ai dit "C'est fini." C'était en 61. Fallait finir les animaux et je trouve ça dégueulasse. Mais j'étais habitué. On avait un chat qui nous encombrait énormément, il nous volait tout, il était odieux. Un réfugié lorientais communiste qui logeait chez nous à la Libération - et qui a quand même fait mon éducation politique - a essayé de l'attraper et l'a enfourché. La fourche s'est piquée dans une planche et le chat était là. Il a fallu qu'on l'assomme, il était pris de travers. On a fait des expériences en coupant la tête du canard à la hache, puis en reposant le canard pour voir où il va. A la campagne, on faisait des trucs comme ça. Maintenant, je n'en ferais pas le quart. C'est la campagne: la mort comme la sexualité, tout est assez naturel. On tue les bêtes pour bouffer, ça saigne, on tue le cochon tous les ans. Un des trucs les pires que j'ai vus quand j'étais adulte et là, la sexualité intervient: castrer le cochon. Par le hongreur. Au lieu de couper les testicules, il les arrache. Ça m'est toujours resté comme une scène vraiment pénible. Il ouvre la poche, il prend, il tourne et il arrache. C'est quelque chose qui continue à faire mal assez longtemps.

 

Virgile et Pétain.

Murat

- Il y a quelque chose qui me turlupine. Avec ce que je dis, et la façon de le dire, je suis contacté par des groupuscules d'extrême droite. Chez nous, il y a des panneaux partout. "Le Pen c'est la terre" ou "La terre c'est Le Pen". C'est vrai que j'adore Henri Pourrat, Jean Giono. Souvent, dans les entretiens, on vient me chercher là-dessus. Il y a toute une idéologie de gauche qui a laissé ça en friche, c'est le cas de le dire : d'un seul coup, la terre, on ne sait plus à qui elle appartient. Il n'y a plus que Le Pen qui s'y intéresse. Et si tu te retrouves à défendre une certaine forme de régionalisme, ou moi à défendre juste ma vallée, tu es nationaliste, d'extrême droite. Il y a un mois encore, j'ai été contacté par une espèce de secte qui me fout la trouille, qui prend des extraits de mes chansons... Ma demeure, c'est chez moi et je ne veux pas que ça change.

Trassard

- Depuis quelque temps, une idéologie de gauche fait que lorsqu'on défend quelque chose de français, on devient immédiatement nationaliste et pourquoi pas lepéniste. De même pour ceux qui défendent la langue française: défendre la langue française aujourd'hui, ça donne une connotation antibeurs ou anti-américains. Moi, j'ai aussi l'impression que je défends la langue française. Et défendre l'agriculture, tout de suite c'est Vichy. j'ai fait une introduction pour un recueil de mes articles sur la vie rurale, qui se termine par un hymne au fumier, en disant qu'on ne nous emmerde plus avec cette histoire que la terre c'est Vichy, parce que Virgile déjà disait le bonheur d'avoir de la terre et la sagesse que ça donnait. Vichy n'a rien inventé du tout. Quand on est de la terre, on n'a pas envie d'entendre que c'est parce qu'on est vichyssois. Alors tous les agriculteurs étaient pour Vichy ?

La roche et la faille.

Trassard

- L'enracinement que nous partageons va au-delà de la vie agricole : ce que nous sentons à travers elle, c'est toute la puissance de la terre qui monte et qui nourrit. Moi qui me sens plus agriculteur que berger, je devrais plutôt aller vers le Proche-Orient où est née l'agriculture, mais bizarrement je me sens plus nordique, ou de l'Est. j'étais invité aux Etats-Unis. Dieu sait si je suis passionné de westerns, mais je ne me décide pas à y aller parce que j'ai l'impression que les Etats-Unis, c'est la surface. Tandis qu'aller en Russie, c'était aller vers le passé de l'humanité, du moins la mienne.

Murat

- Exactement. Je suis allé dans le paysage de far-west, zéro. Le far-west de l'imagerie adolescente, ce n'est pas ma tasse de thé. Mon far-west intérieur, c'est plutôt la Sibérie. Avec mon vrai nom, où l'on retrouve la racine "bergh", j'ai toujours pensé venir de là-haut, que mes racines étaient dans le Grand Nord. Nous n'avons parlé jusqu'ici que de la surface et des apparences. S'il y a quelque chose de vrai - je crois que c'est pareil pour vous - c'est que nous nous sentons très proches du noyau incandescent de la terre. Comme si nous habitions au fond de la mer. Jusque-là, on a surfé sur les vagues, les vagues ce n'est pas vraiment mon pays. Mon pays est plutôt au fond. A un kilomètre de chez moi, il v, avait une source d'eau chaude, une faille, qu'on appelait la Roche aux Fées, les fées se rencontraient là, et si l'eau remonte à 80 degrés, c'est bien qu'en dessous, il y a quelque chose. On se sent issu du plus profond de la faille.

Trassard

- De tout ce qu'on arrive à dire, il y a peu d'émergence de la profondeur. Mais en fait, tout ce discours est pour ça.

Murat

- Je ne sais pas si on est fait pour ce qu'on aimerait vivre. On est toujours obligé de se battre. On sent qu'on est fait pour telle chose, tous nos efforts tendent à cette chose-là et après, il y a toujours des moments de silence ou de solitude, on se sent multiple. Je n'y arrive pas. J'ai beaucoup d'admiration pour vous, vous dites que vous pouvez aimer tous les paysages, moi je n'y arrive absolument pas. Autant je sens que je peux porter tous les paysages, que je suis aussi d'Anatolie ou de je ne sais où. Mais je suis tiraillé.

Trassard

- Mais lorsqu'on revient chez soi, c'est plus fort. J'ai été tiraillé toute ma vie entre une vie ultra sédentaire, parce que je trouve que dans le fond, ma prairie où il y a le ruisseau aurait suffi à la vie. Je l'écrirai un jour, une prairie suffit à la vie. On n'a même pas fini de l'explorer, c'est tellement important que ce n'est pas la peine d'en sortir. Et en même temps, j'ai toujours eu envie d'être voyageur. Je voulais être ethnologue, petit je rêvais d'aller au Sahara. Finalement, je n'ai pas voyagé mais j'ai toujours cru que je serais voyageur. Le tiraillement, je crois qu'on l'a tous. Cette contradiction que vous relevez dans beaucoup de domaines, ces tiraillements qui vous sont douloureux, je dirais presque que c'est une question d'âge. A mon âge, j'ai accepté ces contradictions. Je crois que vous n'avez pas encore accepté ces contradictions. On ne peut pas vivre autrement. Je connais des gens qui ne sont pas sortis de la commune, alors ils n'ont aucun tiraillement mais ils ne voient rien, ne connaissent rien. ce n'était quand même pas notre idéal. Je crois que votre montagne, vous ne la sentiriez pas aussi fort si vous n'étiez pas allé voir ailleurs. Je me permets de dire cela car c'est ce que je ressens pour mon attachement à cette campagne. C'est là qu'on a voulu y revenir. Car moi, quand j'avais 18 ans et qu'il pleuvait des cordes du matin au Irais au soir, je me disais que je partirais de cette campagne et que j'irais au Sahara. Je lisais des livres sur le désert contre le radiateur car j'en avais marre qu'il pleuve sans arrêt, été comme hiver. Je voulais partir. C'est depuis que je suis parti que je suis revenu en courant. Si on n'était pas sorti du cocon, on ne saurait pas pourquoi on est là.

Murat

Toutes les chansons concernent le monde paysan, avec des images qui vous plairaient beaucoup. On pourrait dire que ça ressemble à certaines de vos photos : tous les objets qui disparaissent. Je me sentais une sorte de responsabilité. Enfin, j'ai enregistré une assez longue chanson, un chant de Noël en patois. J'ai retrouvé des clichés d'un abbé, vers 1899 , j'ai fait tout un montage avec. Donc, j'ai déjà donné. Mais à un moment, on m'invitait à des débats sur les problèmes d'agriculture... Et ce n'était pas vraiment le sujet. Je ne veux pas devenir le spécialiste. Pour moi, ce mouvement est irrémédiable. Je suis toujours là en train d'insulter Giscard d'Estaing et le Gatt.

Trassard

- Il y a un tiraillement qui nous est sûrement commun : comment arriver à parler de choses anciennes dans un langage d'aujourd'hui ? A tout moment, je veux parler de la vie rurale, plutôt celle d'hier que celle d'aujourd'hui, encore que je continue à y participer et à écrire un peu sur ce qui se fait aujourd'hui; mais c'est plutôt, comme vous, la vie rurale de mon enfance, qui s'est prolongée puisqu'il reste quelques attelages de bœufs dans le Massif Central. Mais on voudrait quand même que la musique, le rythme, soit d'aujourd'hui.

Moi, je voudrais que ce soit la langue, au moins de la fin du XXe, sinon celle du début du XXIe. Qu'on ne dise pas "Ah oui, c'est la nostalgie, la vieille rengaine XIXe." Cette difficulté-là, on l'a en permanence. Comment dire notre amour pour ce passé avec une langue d'aujourd'hui, avec pour vous une musique d'aujourd'hui ?

Murat

- Moi, ça ne compte pas. Je fais des chansons pour réparer la toiture.

Jean- Loup Trassard, L'Espace antérieur (1993), Ouailles (1991), Campagnes de Russie (1989). Jean-Louis Murat, Vénus (1993), Murat en plein air (1991) Et aussi : Daniel Fabre, Ecritures ordinaires: le berger des signes (1993).

 

 

 

Rédigé par Pierrot

Publié dans #vieilleries -archives-disques

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Muse 31/05/2010 21:51



Très joli entretien. Un vrai trésor. On y sent les deux hommes à fleur de coeur et de confidence, dans la vérité du ressenti, sans cette morgue médiatique et les faux-semblants habituels. Moment
rare...Merci Pierrot!