ARCHIVES!N°8 : 1991 Libération

Publié le 19 Octobre 2010

Avec ses bêtes ruminant des feuilles sur l'air du "Parcours de la peine", l'élégiaque "Manteau de pluie" de Murat est l'indiscutable CD de l'automne. Un an durant, de fermes en studios et d'effondrements en exaltations, "Libération" a tenu le journal de sa gestation envoûtante.  


 

   

 

 

Accouchement difficile, séparation, médocs... Un article au long cours de LIBE qui raconte l'élaboration du manteau de PLUIE....

 

 

 

 

 

 07 octobre 1991 LIBERATION

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PIERRE-FENDRE
AU PAYS
DE MURAT

Clermont-Ferrand, Pessade, Aix-en_Provence, Roche-Charles, envoyé spécial

Chroniqueur de la Coupe du monde de football terré dans une chambre napolitaine vers les immeubles vagues du stade San Paolo, martyrisé par les humeurs de la mama qui l'héberge, Jean-Louis Murat, en lévitation gidienne, écrit : "Puanteur de la famille, puanteur de la ville. Je ne supporte plus les gens charmants dans leur état cadavérique, je m'approche au plus près, je renifle et je juge l'état de décomposition de la bête : irrémédiable. Je veux partir"

C'est sans espoir, il part, avant la fin du premier tour. Sur la taie d'oreiller du lit où il a songé faire de son "Mondiale" un jeu érotique ("O être un homme! Etre en rut!"), Marie, sa compagne, découvre un matin des taches de sang : "J'ai rêvé d'un cheval mort,sous la peau de sa carcasse gelée vivaient, dans une nuée grouillante, des rats. J'ai cru entendre tournoyer la faux noire. L'épreuve de l'amour m'incite à la mort..." Explication : d'angoisse, il s'est mordu la bouche. Bagages bouclés sans attendre, le couple file vers Rome, pour finalement rebrousser chemin à grande vitesse ("200 km/h"). Objectif Clermont.
La route est longue, crispante. Sans un mot jusqu'au pied du Cervin. Où vient la rupture. "
Ça a chauffé!", dit-il. Excédée par la débandade italienne, elle quitte l'appartement de l'impasse clermontoise pour Sugères; lui rejoint Pessade, où Virgin a loué une maison isolée à son poulain pour y ruminer le successeur de Cheyenne Autumn. En fait, dès le lundi 25 juin 1990, dans sa deuxième et dernière chronique napolitaine, il avait la tête aux monts d'Auvergne: "Au pied du Cervin 2020m. J'avais besoin de l'air qui, ici comme à Pessade, rouille le lilas blanc." Au coeur du fax, un premier vers du disque qui n'est encore rien, moite comme une conception: "Et ton humidité chérie de femme..."


Photo : Axel D Tilche

 

 


L'été à Pessade
FIN JUIN. Là-haut, vers Saulzet-le-Froid, une géographie de rêve. La maison, aux portes des prés, est à la base d'un triangle imaginaire qui unit le Puy-de-l'Enfer, le lac de Servières, et le col de la Croix-Morand. Au creux d'un bosquet, sous les fenêtres, scintille un maigre torrent. Murat vit seul, la plupart du temps, dans son jardin d'Auvergne. Il bat la campagne, prend les bruits, se compose un herbier sonore à l'aide de la dernière tocade, le DAT. Levé à l'aube, il enregistre le silence des pâturages, puis l'écoute, défoncé, roulé dans l'herbe à la nuit "sous un ciel peuplé d'étoiles". Les instruments sont disposés dans une pièce au rez-de-chaussée.

Il écrit le matin, comme les maniaco-dépressifs. Les chansons viennent sans peine.
Dispersion, d'abord : la première
Je n'ai plus que toi, est à l'origine une commande de Luc Besson pour la bande-son d'Atlantis (à laquelle doivent alors participer Sting et Peter Gabriel). Une idée d'avant l'été. Il en a fait une version de 9mn, essentiellement instrumentale, brute et animale : guitares, étable, champ, bourdonnement. Pas vraiment sous-marin, plutôt marécageux : "Vois comme je vis mal / Je n'ai plus que toi, animal" appelle-t-il : "Je regardais désespérément l'extrait que Besson m'avait envoyé.Une vidéo où il n'y avait que des poissons. Je pensais au pauvre plongeur.

C'est la seule phrase qui me soit venue. Puis l'idée de lui faire une musique truffée d'éléments. Des bruits de surface pour des images de fond."
Col de la Croix-Morand - col de la croix du mourant - est aussi écrit pour Besson. Les volcans d'Auvergne enneigés renversés dans les abîmes de la grande bleue... "Il avait déjà tout scénarisé en fonction de la chanson. Tout était filmé à 50 centimètres sous le niveau de l'eau... Et, sur le pont musical, une fosse, un à-pic de 100 mètres..."
A l'automne, Besson, perturbé, congédie tout son monde ; les deux chansons en apnée qui ouvrent l'album survivront au plongeon.


FIN JUILLET. Concentration "Je n'ai plus la moindre envie / Le manque me suffit." Le texte du Mendiant à Rio, griffonné dans un express Paris-Clermont, date d'avant la montée à Pessade. Voilà la source : dans le désordre des écritures qui s'amoncellent, ce pan de lumière tient lieu de guide "Je veux être plus clair sur ce que j'ai à dire. Aller plus loin que Cheyenne Autumn. Décliner le même sentiment tout au long de l'album, le manque, le rien. Ou bien tu utilises une solution radicale, ou tu fais ta vie avec rien - le manque me suffit" donc : la phrase est portée, aux premiers jours, au bas d'une page sur le cahier Clairefontaine à carreaux qui va suivre le chanteur appliqué pendant tout l'enregistrement. A Pessade, il y colle une photo découpée dans

le journal. Elle doit servir de "la" pour la pochette : des cadavres au Liberia, couchés face dans la boue. "Je vais faire la même de moi, allongé (sur le dos) nu sous une pluie diluvienne." Sur une page vierge, Jean-Louis calligraphie aussi ces quelques mots : Le Manteau de pluie du singe, titre d'un recueil du poète japonais Basho qui va devenir celui de l'album."Le titre sert de ciment. Le Manteau de pluie du singe, c'est un chagrin élémentaire. Le travail maintenant est de ne plus s'écarter de ce sentiment."
Dix épures inspirées -- folk synthétique, disons -- se détachent du bouillonnement originel, tenus à ce fil fragile.
Je n'ai plus que toi ; Col de la Croix-Morand ("Je sens monter en moi / Un sentiment

profond / D'abandon") ; le Spectacle pour Américains ("D'où vient ce goût du vertige ?") ; Cours dire aux hommes ("Que finiront lâches comme moi, ceux qui croiront à l'amour") le Lien défait ("On se croit d'amour / On se croit épris d'éternité / Mais revient toujours"...) ; Ephémère ("Je parcours les rues / Du monde disparu / Où j'étais volontaire / Naguère") ; Mendiant à Rio ("Comme si j'avais eu une autre vie / Mieux que celle-ci") ; Le parcours de la peine ("Je le prends tous les jours / Avec les musaraignes, avec les vautours") ; Gorge profonde ("Dans ce dégoût qui me ronge"). Et une chanson à contre-emploi, Sentiment nouveau, intruse légère, coupablement admise, à peine défendue : tache en forme de


"seule touche d'optimisme". Les feuillets dactylographiés sont rangés serrés. A quelques ratures près, Murat ne s'en écartera plus jusqu'à la gravure, un an plus tard.

AOUT. Des amis passent à Pessade, avec l'été. Courent, ivres, entre les arbres, en imitant Roger Milla ; se perdent dans la nuit sur les plateaux. Ou bien ils s'essaient au jeu du moment : le "slalom passadouere", inventé et réglé par Jean-Louis Murat : balle au pied entre sept seaux distants d'un mètre cinquante, et retour. "J'ai encore tous les temps sur un carnet ! " Le mètre et les seaux sont précieusement remisés pour l'été suivant.
Marie monte aussi. Répéter les chansons qu'elle va enregistrer pour les disques du

Crépuscule. L'ambiance est tendue. Elle devient détestable à Clermont, pour l'enregistrement que le compagnon-chanteur dirige par naturel. "Le pire moment, dit-il. J'ai été abject, infect. Je ne voulais rien entendre. Il était convenu qu'on se sépare définitivement (après onze ans) au terme de l'enregistrement." Chaque jour, crises et pleurs.

L'automne entre Clermont,
Aix et Paris
SEPTEMBRE. Les chansons sont fignolées. D'autres en chantier. "J'apprécie le moment où je les écris. C'est un remède. Je le fais comme on prend des cachets." De cachets en migraines chroniques, constitutives, la moisson est plus fournie que nécessaire. Aux premières écoutes

clermontoises, une chanson -- le Poète allemand, fait l'unanimité : elle finira au rebut.
A Paris, cependant, commencent des sessions avec Mylène Farmer pour l'enregistrement d'un duo. L'idée dérange. Dans les couloirs de la maison de disques, place des Vosges, on raille : "
Farmer veut s'acheter une image et Murat vendre des disques." Lui, dit-il, n'a pas hésité. C'est d'ailleurs lui qui a fait le premier pas, en lui envoyant au printemps 1990 sa chanson la Vie des bleuets : "On me disait qu'elle adorait mes chansons, qu'elle avait envie que je lui en écrive, mais qu'elle n'oserait jamais me le demander ... On s'est écrit pas mal, on se téléphonait, elle m'a fait parvenir Regrets avant l'été.


Une réponse à ma chanson. Ça m'a touché. Sur la cassette, elle chantait mes couplets en essayant d'imiter ma voix ... Elle est désespérée mais indestructible. Elle est d'un désespoir indestructible. On se comprend tout à fait ..."
OCTOBRE. Cheyenne Autumn était sorti ... au printemps ; il faut que ce disque-là vienne avec les neiges. Murat se mure à Clermont avec son complice Denis Clavaizolle, fidèle tranquille, pour mettre au point les maquettes.
NOVEMBRE. Le 11, armistice. Fabrice Nataf, responsable Virgin, descendu (comme on dit) en Auvergne écouter les bandes, donne son accord pour l'enregistrement. Impression mitigée d'ensemble : "Ça sera dur à vendre. Plus difficile que Cheyenne Autumn"

(lequel frise alors les cent mille exemplaires). Viennent les discussions sur le choix d'un producteur. La maison de disques tient à Thomas Dolby, qui a produit le dernier Prefab Sprout, écouté en boucle durant l'été par Murat ("Pour nous, auteurs de chansons, Paddy McAloon, c'est l'horloger ...") ; Virgin propose aussi Brian Eno (option atmosphérique). Indisponible, celui-ci répondra par voie de courrier. Murat n'est en tous cas pas si chaud pour Dolby. "Peur de faire chic. De sonner comme un Brian Ferry à la française."
Il pencherait, lui, pour Tim Friese-Greene, qui givre élégamment les disques de Talk Talk ... Et après tout, il ne penche pour personne -- que lui-même.

La discussion s'anime, Virgin tient dur comme fer au producteur, par crainte de se retrouver avec un remake du disque précédent, autoproduit à la clermontoise. Réponse : "Arrêtez vos conneries ! Si je l'ai fait comme ça, c'est que vous m'avez donné un budget de misère !" Oui, non. Oui, non ... Etats d'âme : "De toute façon, les mecs ne me supporteraient pas deux jours. En studio, le premier qui veut me dire ce que j'ai à faire, il est mal barré."

Il se lance, seul maître à bord, le 20 novembre, dans un petit studio moderne, au détour d'une route qui mène d'Aix-en-Provence à la prison de Luynes. Il y va seul, mais à reculons.
Dans les jours qui précèdent le départ, il se cherche des excuses pour ne pas prendre


la route, invente une histoire de location d'estafette impossible, épuise son monde en palabres. Bref, il finit par s'installer, avec Denis Clavaizolle et Christophe Dupouy, compères de Cheyenne Autumn, dans la villa aux murs saumon, masquée de la grand route par un pan de campagne sans grâce.

Le voici qui se pose. Toujours à la même place à l'heure invariable du repas. Organisé, maniaque jusque dans le désordre de la cabine de chant : un trépied pour les textes proprement dactylographiés, des cassettes DAT empilées sur le bureau, les guitares cajolées (pas encore la Rickenbacker autographiée Roger McGuinn qu'il va acheter quelques semaines plus tard),

les crayons ("2H") ... Et le cahier, débordant à présent de textes et d'images (un pendu, Bernard Blier, un ticket du concert de 1989 de Neil Young à l'Elysée-Montmartre ...)

Les premiers réveils sont difficiles. Le chanteur-auteur-compositeur-arrangeur, fripé par le doute, descend en trombes les marches qui mènent à sa chambre, s'énerve pour des riens, il tambourine, crie, menace ("
T'es viré !") à la porte de l'ingénieur du son qui ne s'est pas levé d'assez bonne heure. Vengeance pour une nuit où, entre deux mauvais sommeils, il a rêvé d'un chat dont la tête enfle, se distord et accouche d'une chauve-souris ("C'est un rêve initiatique", dit le chat) ...

A six heures, Jean-Louis Murat avait déjà les tempes coincées dans la migraine, les yeux au plafond, retournant la même question : "Mais qu'est-ce que je fous là ?" Doute encore à la table du petit déjeuner : "Je ne trouve pas la motivation. Après Cheyenne Autumn, est-ce que j'avais envie de faire un autre album ? Après toutes ces années d'échec, après l'humiliation des maisons de disques qui m'ont viré, Cheyenne, c'était la revanche du chanteur raté. Mais à présent ? ..."
Silence. "
Cinq minutes d'extase par jour", soupire-t-il. Le reste du temps ?
Le reste du temps, il traîne comme une âme perdue -- bouffi, barbe maigre, jean, baskets et sweat informes --


symptôme Robert Smith -- dans les nombreuses pièces où la télé, partout, diffuse ses images en sourdine. Il pianote, reprend des notes, cause ou s'écharpe au téléphone avec "M." -- qui est revenue, au fait, à la fin de l'été. Et puis, il râle. Contre ses compagnons qui font mine de ne pas entendre. Contre les fromages et les vins de Provence. Heureusement, en fin de semaine, Marie descend de Clermont avec du boudes (côtes d'Auvergne) pour le bougon et du Saint-Nectaire.

L'hiver, de Clermont à Budapest

DECEMBRE. Jours à Clermont. Affres. L'album, repoussé au printemps, va être retardé encore à cause de la guerre du Golfe. L'épreuve s'annonce

interminable.
JANVIER. Dans La Montagne, qu'il lit chaque matin avec l'Equipe, Murat a relevé la phrase d'une voyante : "1991, j'y vois rien de beau !"
Le 7 janvier, il est de retour au studio de La Blaque, dans le maquis aixois. L'équipage est le même. L'humeur aussi : "
En studio, je suis comme un étranger, dit-il. J'ai la désagréable impression de ne pas être là. J'aime l'écriture des chansons, pas la mise en forme. Je pique des crises. Par moments, j'essaye de tout faire capoter." Maux de tête, maux de ventre, sinusite récurrente, colères de faible, Murat, en ces jours qu'éclaire un soleil pâle, se replie assez désagréablement sur son magnétophone et ses alchimies de bruitiste : "Voilà ce qui m'éclate encore : la

recherche de sons."
La cassette témoignant des éclates de Pessade est toujours en évidence. "Pour le Col de la Croix-Morand, on s'est levé à cinq heures -- pour enregistrer l'aube au sommet. Partout où on va, on prend une heure de silence. Sur chaque chanson, je voudrais garder une piste pour ça. Un souffle." Le projet sera ravalé peu à peu par les exigences du mixage ("Au final, regrette-t-il, ça donne plutôt le sentiment d'un défaut de la bande").
La Croix-Morand commence à vivre, prend l'éclat des glaces, et garde le vide charbonnement de la montagne au-dessus de lac de Chambon (et les cloches à vaches, le chien de Pessade ...) Les chansons, qu'on écoute sur le magnétophone dans une anti-chambre froide du studio,


 

Photo : Axel D Tilche

s'étoffent. Orgue par-ci, guitare par-là. L'ombre de Cheyenne Autumn s'estompe. Cours dire aux hommes tranche dynamiquement -- plus rock ? -- sur un canevas de synthés encore sec. Et un sommet déjà : le Lien défait, où Murat se fait les doigts sur des guitares en souffrance.
La progression toutefois reste pénible. L'équipage passe par Bruxelles pour enregistrer Neil Conti, le batteur décontracté de Prefab Sprout. "
Ces Angliches!, dit Murat. On a été obligé de recaler toutes ses frappes." Pour les guitares, après avoir pensé à Robert Fripp ("On lui a envoyé une cassette. Pas de réponse"), il s'est rabattu sur Chris Spedding. Mais celui-ci exige près de 100.000 francs et un aller-retour New York-Paris en Concorde.


Allons-allons. Finalement, le chanteur fera toutes les guitares ("Pas plus mal !").

FEVRIER.
Sur la route qui les ramène en Provence, les Clermontois ont écouté les "Remasters" de Led Zeppelin. Murat a aussi remisé dans un coin une vieille maquette de Soft Machine (Circa 1967) qu'on lui a envoyée, connaissant son penchant pour Robert Wyatt. "
J'ai arrêté de l'écouter, dit-il. Ça me trouble. A l'époque, ils se permettaient des choses incroyables. Nous, on n'ose pas. L'autre jour, le directeur de Virgin est venu écouter les premiers mixes, il n'a pas été surpris par ce qu'il a entendu. Je fais ce qu'il attendait de moi : une certaine qualité française, un certain bon goût.

Comme Cheyenne Autumn : un album bourgeois ... On manque de mecs en France pour nous pousser à prendre des risques ..." Morale ? "Maintenant, il faut avoir le goût d'avoir du mauvais goût. Commencer à salir. Ce disque, c'est comme un appartement, je signe un bail, je le meuble nickel. Et après, j'espère que vais pouvoir commencer à le ruiner."
Toujours pas question de producteur. Sans doute pour plus tard. Pour le mix final. Friese-Greene, qui traverse l'Afrique à pied, a envoyé une lettre ("
Si vous avez fait Cheyenne Autumn tout seul, vous pouvez vous démerder tout seul !").
Murat se remet au travail. Les médicaments ont retrouvé leur place près des instruments.

On dirait une chanson de Dutronc : Locabiotal, Veganine (quatre par jour). Balsolene avant de chanter ... Plus "un nouveau truc plus fort en codéine". Il reprend le fil de ses humeurs, porte même la main, un matin, sur son complice de toujours. Denis Clavaizolle (modèle de patience, pourtant). Christophe Dupouy reste, lui, collé à la table de mixage. La fatigue et la barbe lui enflamment le visage. De sa console, il ne voit pas la cabine du chanteur "De toute façon, dit-il, quand on peut le voir chanter, il fait tout pour se cacher."

Parfois, Murat se retire dans sa chambre. Sur la table de nuit, une "anthologie de la poésie d'amour du XIIe et XIIIe siècles" et des recueils


de "haïkus", poèmes japonais en quatre vers, sensés avoir donné son ton à l'album : "Le haïku, c'est un repère, dit-il, ça oblige à faire concis..." Il a souligné un passage -- "Par son compagnon volage mordue / La chatte a le regard vague" -- Et laisse le livre ouvert sur l'introduction : "On parle toujours de bien ébaucher le sujet, de l'examiner et de le sentir jusqu'à ce qu'on puisse pénétrer sa véritable nature." Sur le lit, dans le même ordre d'idées, un album de photos paysagistes de Shinzo Maeda. Plan large sur une plaine d'arbres maigres qui s'estompe sous une neige pâle, ou close up sur une feuille qui porte la rouille de saison. Il est décidé (pour quelques temps) que chaque photo induira le son

d'une chanson. Le chanteur tourne et retourne les pages, fait et défait sa sélection (trompe l'ennui ?) : "Par exemple, pour Gorge profonde, ça sera ce torrent (une source d'écume laiteuse). L'Anglais qui fait le mix, je lui pose la photo sur la console, et je lui dis "Voilà ce que je veux." Point. S'il ne comprend pas : ciao ! S'il est là pour faire sa petite cuisine, pas la peine."
Les chansons se colorent. Par touches. Sur
Cours Dire, un riff d'orgue Hammond et une introduction parlée. Il veut la faire dire par Mireille Périer. Mais le texte s'effacera ensuite pour reparaître, cryptique, en fin d'album (le Manteau de pluie du singe).
Tandis que les bandes tournent, temps mort donc

anxiété, il enregistre sa version d'Avalanche de Leonard Cohen ("Ça tourne. Comme Springsteen !") et aussi, tiens, une chanson du dernier album de Léo Ferré. En duo avec Marie.
A la mi-février, les relations avec la maison de disques se tendent. Des heures au téléphone pour dissiper des malentendus et régler des problèmes de partage financier concernant le duo avec Mylène Farmer. Murat doit par ailleurs partir du 23 au 28 tourner le clip en Hongrie. Par ces après-midi tourmentés, le business s'agite et le périple est à deux doigts de capoter.

MARS
. Le tournage a eu lieu. Les ennuis reprennent au retour. Virgin n'a pas du tout


apprécié les derniers mixages. Le ton monte. Au téléphone, Murat traite ses interlocuteurs de "salauds". Choc. "Ils me disent que mes chansons ne sont pas terribles, que je chante comme une cloche et qu'il faut que je revienne à des choses plus proches de Cheyenne Autumn." L'affaire est grave. "Je croyais travailler en confiance. Déjà que je doutais moi-même... Si en plus on me retire d'un coup toute confiance, alors que je suis seul en charge du truc et que je vais vers un budget de 800.000 francs ou un million... Ils me disent "T'es paumé, t'es dans le faux." C'est pas vrai, putain ! Je sais où je vais !" Il tient tête. "J'ai gardé en mémoire mes expériences malheureuses chez CBS ou

Pathé, où cinquante connards me donnaient des conseils. Où tout le monde se sentait artiste à ma place." Du coup, lors des réunions à Paris,où il est venu enregistrer harmonica et pedal steel, Murat remet ça sur le tapis en permanence. "L'artiste, c'est moi. Si je veux me planter, je me plante."

"Je ne crois pas aux décisions consensuelles. Les maisons de disques n'ont pas la perspective que nous seuls pouvons avoir. Ils ne voient pas où peuvent nous mener nos erreurs. J'ai le sentiment de savoir slalomer."
A la vérité, le mercredi soir d'hiver où il a écouté à Aix ces fameux mixes, Murat ne savait plus : plus négatif et catégorique encore que Virgin.

C'était après le repas, dans une ambiance pesante, la frustration montait au fil des chansons. Verdict, vers une heure du matin : "Je n'en aime qu'une demie. La seconde partie du Lien défait." A deux heures, il montait se coucher, annonçant qu'il fallait tout jeter. N'en dormant pas.
Au matin, migraine. Et un ressentiment contre Christophe, l'ingénieur du son,
"resté dans Cheyenne Autumn". Décidément... "A l'époque, on voulait un disque en noir et blanc : dès qu'on entrevoyait un son qui pouvait mettre du mouvement (une abeille, selon leur lexique intime), on le tuait. Mais là, dans les arrangements, il faut de la couleur. C'est plat. Glacial. Ma voix est trop en avant, il


faut une niche. Le Col de la Croix-Morand, c'est vraiment gelé. Personne ne va vouloir y aller! C'est difficile! Ce que je veux exprimer est tellement ténu, tellement étroit, qu'un problème de mix peut tout foutre en l'air..." Tête entre les mains. Veganine sur la table.

Le printemps, de Clermont à Londres et Tokyo
Fin MARS. Pour se redonner du coeur, le chanteur hypochondriaque enregistre à Clermont une lumineuse version à usage intime du Mendiant à Rio. Sur disque, la bossa, reprise à Michael Franks (qui veut l'interdire aujourd'hui) est arrangée dans l'esprit d'Antonio Carlos Jobim, auteur avec Vinicius de Moraes du fameux Girl from Ipanema.

C'est une escapade purement sentimentale dans un studio condamné, à trois kilomètres de la ville, près de l'autoroute et de l'aéroport, comme la baie de Rio vue du Gloria... Des souffles entrent par la porte ouverte, tendent une toile envoûtante, pour voix et guitare seules.
AVRIL. Après hésitation et négociations du côté de Ian Broudie, François Kevorkian, Stephen Hague, c'est finalement Julian Mendelsohn, producteur, entre autres, des Pet Shop Boys, qui apporte sa touche (discrète) à l'album. L'Australien n'en rajoutant pas, les deux hommes s'entendent et passent une dizaine de jours à peaufiner l'ensemble dans les studios ZTT. Au passage, le producteur, plutôt sollicité ces temps-ci du côté "dance", se

laisse aller à une opinion sur le travail du frenchy : "En Angleterre, c'est le genre de musique que tout le monde voudrait entendre mais que personne n'achète."

Entre deux séances, Murat repasse par Aix, avec Clavaizolle et Dupouy. Quelques changements : le mur de guitare qui s'élevait à la fin d'Animal a été rasé ("branlette!"), l'Infidèle (ex "spectacle pour Américain") a été totalement réaménagée "groovy" -- avec cuivres, frappe profonde et même un choeur de vierges à trois voix en envoi, lorgnant sur le Knockin' on Heaven's Door de Dylan.

MAI. Départ le 6 pour Tokyo.


Un voyage offert par la maison d'édition avec laquelle il doit reconduire son contrat. Là-bas, Murat essaie d'approcher Shohei Imamura (un de ses maîtres cinématographiques, avec l'inévitable Tarkovski ), pour essayer de le convaincre de signer un clip et un CD vidéo. Il n'atteindra qu'un proche assistant, en rencontrant au passage nombre de graphistes, photographes, vidéastes; dont un certain Kaji, avec lequel il décide de mettre le projet en route.

A Kaji, il propose la réalisation de la pochette ("De vraies couleurs : rouge, sang, blanc sperme") pense au CDV, voire à un coffret à tirage limité avec pochette en fibre naturelle (du bambou …). On le mène partout. Jusqu'à ce restaurant

dans la forêt où l'on ne mange que des fleurs et des produits de la nature environnante. Il revient exalté, en pleine phase compulsive : "Les Japonais m'ont donné l'envie de lancer de multiples projets. Ils m'ont beaucoup appris. Ce sont de véritables professionnels. Des exécutants hors pair. Des vrais larbins qui savent se mettre au service d'une idée. C'est ce qu'il faudrait dans les maisons de disques par ici, plutôt que des artistes rentrés."
Retour vers le 15 sur Paris, où le premier CD échantillon est gravé. Respiration. "Je me sens délivré", lâche-t-il à la table d'un café des Abbesses. Et de se projeter déjà dans l'avenir : "Un autre album tout de suite. Enregistré comme ça. "Live" en studio. Sans la moindre production."

Seulement, à Clermont, l'angoisse à nouveau à l'écoute du disque achevé : deux jours au lit sans bouger. Il pleure.

JUIN. La K7 commence à circuler dans un cercle d'intimes. L'un d'entre eux, conseil familier, tourne, retourne l'objet, hésite à entrevoir l'œuvre parfaite. Pour une délicate question d'ennui, un désagréable flottement narcotique entre la pop frivole de Sentiment nouveau et l'agacerie brésilo-Chamfort du Mendiant à Rio. Un lundi soir, un fax-conseil tombe finalement chez Murat. Suggère (mendiant) un agencement différent des titres, la disparition du Mendiant à Rio orchestré au profit de sa version clermontoise épurée. Soulagement du chanteur : "Il


a mis en forme ce que je pensais confusément, dit-il. Moi aussi, à l'écoute du montage final, je ressentais un malaise, un ennui dont je n'arrivais pas à déceler l'origine."
D'où branle-bas : il faut une semaine pour que Virgin accepte de modifier le disque en l'allégeant d'un tube potentiel supposé. Jean-Louis Murat, surexcité, menace cette fois de monter à la capitale "avec un fusil à pompe". Virgin ne concède l'aménagement qu'à quelques secondes du week-end. Sur l'air du : "Si tu en vends 50.000 de moins, tu ne viendras pas pleurer."

L'été à Clermont
JUILLET. Trois mois à attendre avant la sortie du disque. Tromper l'anxiété en travaillant


Photo : Eric Mulet


sur d'autres projets. Une chanson pour Johnny au texte biblique incantatoire ("J'ai fait la guerre à l'agneau…"). Problème ("Ils voulaient que je vienne en studio, ils ne voulaient pas juger sur une simple maquette! C'est pourtant leur seul espace de liberté"). Une chanson pour Pat Metheny. Autres problèmes. Passer le temps aussi en écoutant des disques (This Mortal Coil, Dinosaur Jr), en cherchant une ferme, en comparant le Journal de Kafka à celui de Gide, en lisant l'Histoire naturelle de Buffon.
Un soir, il en cite un passage dont il veut faire son dossier de presse : "Cette imagination est l'ennemie de notre âme, c'est la source de l'illusion, la mère des passions qui nous

maîtrisent, nous emportent malgré les efforts de la raison et nous rendent le malheureux théâtre d'un combat continuel, où nous sommes presque toujours vaincus…"

Canicule dans la cuvette clermontoise, le New York français. Incertitude encore …"Un moment, j'ai cru que je n'y arriverais pas. Et j'ai encore un peu ce sentiment d'échec. Je n'ai vraiment de tendresse que pour Ephémère, qui était le canard boiteux pendant l'enregistrement. Tout disque est un échec. Il faut être un idiot ou avoir un ego démesuré pour voir ça autrement."
La bande circule et les messages sur le répondeur font état d'un enthousiasme général.

Lui persiste à ne retenir que quelques bribes -- les messages subliminaux chuchotés sur le Lien défait, les bruits : "L'intro, le passage du beau temps à la pluie avec le bruit de souffle. Comme une ellipse cinématographique."

AOUT. Nouvelle crise -- on allait s'ennuyer : Virgin rejette le projet de pochette japonais. Après le coup du fusil à pompe, Murat fait le gros dos : "Il faut que je fasse des compromis", finissant par donner son aval à un projet qui ne le séduit pas : "Un truc genre Ferry." Non sans avoir exigé, côté couleurs, qu'on lui trouve le rouge exact de la Ferrari d'Alain Prost.

Enfin, c'est le chemin de croix. Le périple, l'attente, mène à une


chapelle du XIIème siècle, perchée sur un piton au fin fond de l'Auvergne. Murat, qui ne tient pas en place, s'est mis en tête d'y enregistrer trois chansons, écrites sur le pouce pendant l'été, et d'en tirer un film, le tout à ses frais, entre introspection et ethnologie : la Désespérance du monde paysan, titre d'un jour, deviendra au final Murat en plein air).

On accède à Roche-Charles, dans la vallée profonde, par un chemin escarpé, où les hautes herbes s'ouvrent soudain sur les pierres tombales. La table de mixage, remorquée jusque-là avec l'aide des paysans de la vallée, est posée en équilibre entre les caveaux. Sur la pierre, on lit : "A mon petit gendre, sa

mort inattendue a déchiré nos cœurs, ni le temps, ni l'oubli ne tariront nos pleurs."("On dirait du Murat", dit-il.) Séances tendues mais magiques, dans la pénombre, ou la nuit de la chapelle : "Les chansons m'émeuvent encore au moment où je les enregistre. C'est rare!" Des quatre chansons, dont un curieux remix bourré de la Croix-Morand, trois deviendront un CD LibéMuration.

Au retour la promotion commence. Des photos, les interviews. Les voyages à Paris. Ça va durer une bonne année. La contrepartie idéale, c'est le rêve, longtemps caressé, de s'acheter une ferme. Il se réalise. Douharesse. Il y reste quelques moutons, la porcherie n'attend

plus que son cochon et, de l'autre côté de la route, les rudes Salers veillent. Par moment, le ménestrel songe encore à redevenir berger.
Ensuite, il oublie. Parle d'aller vivre un an à Londres pour enregistrer le prochain album. Lequel sera acoustique. Et puis, non : "Je l'ai bien en tête, ça sera Sinatra."

Laurent RIGOULET

 

Rédigé par Pierrot

Publié dans #vieilleries -archives-disques

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rhiannon-luna 20/10/2010 22:30



Armelle si tu arrives à décrire un sentiment ,une émotion en rapport avec un sentiment heureux....c'est également de la création ....tu crais l'émotion suscitée à travers ton regard et ce n'est
pas évident de le transmettre avec des mots...



Armelle 20/10/2010 20:29



ce n'est pas une généralité  mais je conçois que c'est sans doute majoritaire  cette association entre malheur et création; pour ma part et maintenant que j'ai enfin confiance en moi,
l'écriture poétique m'est inspirée par des moments heureux, des petites choses qui peuvent paraître insignifiantes comme une soudaine pluie d'été en pleine chaleur, de somptueuses couleurs
d'automne au jardin ou un coucher de soleil mais je ne suis pas une grande créatrice et encore moins une artiste!



rhiannon-luna 20/10/2010 19:47



Je ne connaissais pas Maeda mais l'école de basho...çà illustre parfaitement l'état d'ame de Jean Louis Murat à cette époque...tu as raison Pierrot la souffrance  transcende la création
d'une oeuvre qu'elle soit poétique ou peinte ....ce sont souvent des thérapies insconcientes car elles transcrivent le sentiment de mal etre qui ne quittent pas certains artistes .....cette
souffrance et cette désespérance est necessaire pour ellaborer l'oeuvre de l'artiste ..il faut etre malheureux pour susciter autant d'émotion à travers la création....quand tu es heureux
....c'est le néant ....



Muse 20/10/2010 10:11



Maeda fait partie de mes photographes préférés. Ce qui est fascinant chez lui, c'est le rythme, le mouvement perpétuel et l'expression de la matière qu'elle soit eau, glace, arbres, herbes
folles, feuilles, aiguilles, nuage, brume...


Pour l'aspect souffrant de l'artiste, j'ai pu constater que chaque oeuvre puissante  porte en elle une immense part de douleur. Et c'est souvent ce qui est étrange. Comme si la beauté dans
ce qu'elle transcende la mort, le vide, l'abandon, la solitude ne pouvait être atteinte que par une sorte de mise en abîme pas forcément volontaire, souvent imposée par la vie, les circonstances,
les évènements, mais qui stimule une forme de réaction de survie qui se matérialise parfois par une oeuvre magistrale qui dépasse son auteur mais qui aussi lui fait toucher un état de puissance
d'expression presque grisant. Quand l'artiste prend conscience de cela, il peut parfois rechercher le mal-être volontairement pour provoquer ces moments de création transcendante, parfois de
manière plus inconsciente il va augmenter l'intensité de ses moments difficiles...ce qui explique aussi pas mal l'équilibre chaotique et le paradoxe permanent des vies d'artistes, perdues entre
moments extatiques et dépressions sévères voire autodestruction.



Pierrot 20/10/2010 18:49



je me suis parfois demandé si le bonheur conjugal et familial de Jean-Louis n'était pas une clef primordial de son parcours actuel... et pourtant, Taormina était d'une grande
noirceur... On sait qu'il a eu des deuils à vivre....  Pour l'avenir, la difficulté de vivre de la musique (lui, ses amis), les interrogations qu'il n'a pas manqué d'avoir au cours de
l'année dernière et de cette année, sont des éléments  sur lesquels il va s'appuyer pour créer.



Armelle 19/10/2010 23:56



ouahhh! quelle tranche de vie! on n' imagine pas en écoutant un album aussi beau que le Manteau de Pluie qu'il puisse avoir tant fait souffrir son auteur!


encore une nouvelle découverte de la façon de travailler de Jean-Louis à une époque disons difficile pour lui...


une phrase de lui revient sans cesse, que je l'ai entendu dire cette année (ce qu'une personne conteste sur le forum) : "qu'est-ce que je fous là?", l'éternelle question qui fait qu'il se rend
malade depuis si longtemps, depuis toujours sans doute, comme si enfant on lui avait reproché d'exister... Ah! Jean-Louis comme je te comprends! 


j'aimerais lui donner mes quatre haïku saisonniers;  alors que je n'ai jamais vu les photos paysagistes de Shinzo Maeda (ce que je vais vite rattraper), c'est exactement cette image
"d'arbres maigres  sous une neige pâle" que j'ai imaginée pour l'hiver! 


j'adore ce sujet mais je déteste cette souffrance qui ronge Jean-Louis! et pourtant c'est elle qui fait l'homme qu'il est, créateur de beauté!



Pierrot 20/10/2010 18:39



merci Armelle pour ce long commentaire