Dejacques et Zacha, producteurs de MURAT en 81/82, part 2 : CLAUDE DEJACQUES

Publié le 17 Janvier 2012

 

 

 

 

      Outre Zacha, dont on a déjà parlé plus bas, dans la série des oubliés du parcours du jeune Murat, voici donc un autre nom méconnu : Claude Dejacques...  

                 Murat a souvent évoqué l'aide d' Anne-Marie Paquotte, J.B. Hebey, W. Sheller, Bayon... moins souvent de ceux qui l'ont signé dans les Maisons de disque.. mise à part Alain Artaud peut-être... quoi que.

 

                Sur le site officiel, je vous avais dit qu'on ne trouvait pas trace du nom de ZACHA... on ne trouve pas le nom de Claude Dejacques non plus... Pourtant, il est indiqué comme directeur artistique du disque passions privées :http://www.musikafrance.com/new/pages/album1.php?idalbum=1484).

 

                Sur Claude Dejacques,  le fait est qu'une fois passée le premier lien, on ne trouve pas énormément d'infos sur lui sur le net, pas de bio et de page wikipédia,  si ce n'est quelques liens concernant  la collection de  disques folkloriques qu'il a dirigé dans les années 70: "CLAUDE DEJACQUES ET ENSEMBLE FOLKLORIQUE"  (il fait énormément pour la diffusion de ce qu'on n'appelait pas encore la "word musique".... et il finira d'ailleurs sa vie comme guide de voyage!).  Et puis, en fouillant un peu :

 

 - Une interview de JL Foulquier qui venait de créer les franco:

"TDC : Vous faites un peu le même travail qu’un directeur artistique comme Jacques Canetti.

J.-L. F. Exactement. Ou bien Claude Dejacques ou encore Jean-Michel Boris. Sans aucune prétention, je me classe dans cette famille et j’y tiens. Pas obligatoirement du point de vue de la découverte mais plutôt de l’émotion et pas du marketing. Je ne m’intéresse pas à l’avenir d’un produit mais au potentiel artistique d’un chanteur. Mon souci est de trouver les moyens de l’accompagner".

 

- On découvre que bien avant Murat, il avait donné un bon coup de main à un petit jeune... qui aurait pu être jeté avec l'eau du bain... Coup du sort :  il a fini dedans...

 

"Grâce à Jerry Van Rooyen, qui vient de terminer les arrangements du premier album de Nicole Croisille, Claude François passe le 16 septembre 1961, une audition aux disques Fontana. Là, il rencontre le directeur artistique Jean-Jacques Tilché qui n'est pas du tout emballé au départ. Mais sous l'influence de Claude Dejacques de la maison de disques Philips, il accepte une deuxième audition".

   

 

 

- Il se trouvait également aux côtés d'un couple mythique, enregistrant une chanson mythique:

 

"Pour enregistrer le titre "Je t'aime moi non plus", on tamise les lumières du studio, si bien que les deux interprètes sont dans la pénombre. Claude Dejacques, directeur artistique, se souvient de l'enregistrement en studio: "On a fait ça en deux heures, pas plus. Il régnait dans le studio une ambiance d'amour extraordinaire, ils s'aimaient pour de vrai, c'était pas un flirt à la con, c'était très fort".

 

 

 

                Alors, oui, Dejacques ne m'évoquait rien... mais ces recherches ont aiguisé ma curiosité....  En découvrant un des livres qu'il avait écrit,  "Piégée, la chanson?", d'occasion... j'ai tergiversé... un peu cher.  Et il a été vendu... Et à sa remise en vente, j'ai tenté le coup... pressentant qu'il pouvait y être question  de Murat.... 

 

 

                  A la première lecture, le discours traversant le livre autour de "cette chanson qu'on assassine" et cette course à l'argent des "majors"... m'a fait survoler certains passages.... On peut se poser la question si le livre n'est pas écrit à la plume de la rancoeur... mais on se convainc petit à petit qu'elle serait légitime... Mais, même si Dejacques raconte qu'il s'est battu pour voir son travail reconnu et crédité, dans un passage, il écrit: "j'aurai finalement échappé au court-bouillon des honneurs et des décorations: pas de légions,  pas d'arts et lettres, pas de palme, pas de prix, pas de présidence, pas de casquette. Comme l'air est pur et la mer  bonne quand on s'y glisse à poil".   Et puis, on est conquis par cette succession d'anecdotes, la description du rôle de directeur artistique, celle critique  des maisons de disques dont on ne peut que constater la perspicacité et l'actualité  ( cf mon article sur le nouveau directeur de polydor , que j'avais justement rédigé au moment de la lecture du livre)...   Ca relativise toutefois aussi l'image de l'âge d'or des années 50 et 60:  les combines et coups commerciaux décrites   ne valaient pas mieux que René la taupe (ah, très drôle séquence sur Trumpet boy ) ...      

 

                 Alors, avant de vous dévoiler les lignes sur Murat,  j'ai vraiment envie de vous parler un peu plus de ce parcours... tel qu'il est décrit dans ce livre.  

 

 

                  Dejacques est né en 1928. Il s'engage dans l'armée... part au Japon... et est prisonnier au Cambodge. Durant deux ans. C'est juste évoqué dans ce livre-ci (notamment un "lavage de cerveau" durant 3 jours à l'aide d'un article du reader digest "comment soigner votre chien").      Au retour, il se retrouve sans métier et avec l'image du soldat "d'une sale guerre"... Petits métiers, avant de se retrouver magasinier dans un club de livres et de disques... Il y rencontre Jacques Brel qui restera son ami.   Le club fait faillite. Il se fait embaucher dans une petite maison de disques CONCERTEUM (1955)    "parce que j'avais été captif" comme les patrons (d'anciens déportés)...   La description est savoureuse : à partir de bandes d'origine inconnue de la 5e de Beethoven, la maison arrivait à sortir jusqu'à 5 disques sous des noms d'orchestres différents... Etant payé une fois sur deux, il démissionne...et retrouve aussi sec un boulot dans un club de disques... qui fait également du pressage... Ce que Dejacques apprend à faire...  Là, encore, on est étonné par la description de ce proto-marché : "on s'approvisionne désormais chez un grossiste à Bruxelles qui assure le pressage et la vente sur les marchés d'une partie de la  production soldée. Il se charge de fournir un jeu de moules en échange d'un droit de reproduction sous le manteau. Me voilà transformé en passeur...",  pressage de disques la nuit avec paiement en espèce... et premiers virées en Europe de l'est et au Guatemala pour récupérer des bandes. La boite coule... et il est embauché chez Philips en 1957... comme "agent de planning". Il ne sait pas en quoi ça consiste...

                Durant 2 ans, il fait de l'administratif, se contentant d'écouter les disques produits par Jacques Canetti et d'aller voir les artistes maisons aux 3 Baudets. C'est Boris Vian qu'il croise dans les bureaux qui le conseille afin d'assouvir son envie d'évoluer vers "l'artistique". Dejacques raconte qu'il se battra, avec succès, quelques temps plus tard pour rééditer les chansons de Vian (en contournant le refus initial de ses patrons!).  En 1960, il obtient une mutation, grâce à un concours artistique interne à l'entreprise.

                Il  est chargé des auditions "de courtoisie" et de sélectionner les disques CBS sous licence avec Philips, susceptibles de sortir en France.. dont un des premiers disques de Simon and Garfunkel dont il arrache la publication et qui est vendu à ...17 exemplaires!  Canetti lui confie également des travaux de photographie : Dario Moreno, Brassens (chez la Jeanne)....

                La description de  CANETTI est intéressante car elle dévoile un homme... qui "n'aimait pas le travail d'équipe"  et dont on doit "apprendre sans qu'il le remarque".... mais il déplore toute de même sa mise à l'écart au début des années 60... la priorité étant de "développer  au niveau français l'apport créatif des productions américaines au bon parfum de dollar".

                       C'est Jacques Plait, autre D.A. maison, qui l'initie au travail de studio et lui laissera la main dans ce domaine.  Et il se lance avec Nougaro, dont il reprend la direction artistique... C'est l'époque avec Michel Legrand. Et puis, ça sera Bardot, petit coup de main à Claude François, 7 ans de travail avec Gainsbourg (il est même son témoin de mariage), Nana Mouskouri, Béart dont il fait l'éloge... puis des jeunes artistes qu'il défend : Higelin (BBH, irradié...), Valérie Lagrange... Il est passionné durant tout ce temps par les voyages et la musique folklorique : risque de se faire licencier parce qu'il préfère un voyage au Japon qu'une promotion... et fait connaitre à Paul Simon la musique du Pérou... ce qui aboutira au succès de son "condor pasa" (dont  Dejacques possédait même les droits d'auteur...et qu'il cède "par amitié au véritable créateur).

 

                       Il  fait signer Barbara... Très belles pages... sur l'enregistrement de "Nantes" par exemple... et raconte qu'il lui "commande" une chanson qui lui permettra de terminer ses prestations... Ca sera "ma plus belle histoire d'amour..."     

 

                      On est à la lecture un peu assommé par cette charge de travail : en 1965, il gére 30 artistes, il évoque à un moment donné 72 heures de travail ininterrompu...  A la fin des années 60, il gère le label FESTIVAL.  Il travaille ensuite pour plusieurs maisons (salarié chez Pathé et free-lance pour d'autres), tant dans l'artistique (recherche de titres pour des interprètes, l'enregistrement: il livre des anecdotes très intéressantes sur ces séquences de création...) que dans la promotion... et il  écrit, parcoure le monde... et "fait" mai 68 (dont il tire un livre). Et surtout fourmille d'idées pour aboutir à ses fins : convaincre ses chefs qu'il faut signer un contrat à telle ou telle artiste, quitte à prendre trop de liberté (faire faire un enregistrement sans contrat, faire "buzzer" autour d'un disque pour inciter les patrons à le signer...), ce qui conduit Philips à l'astreindre  durant 3 ans de justifier heure par heure de ses activités de la semaine...  

 

                    La liste des chanteurs avec lequel il travaille s'allonge:   Bobby Lapointe, Maxime Le Forestier, Greco, Yves Simon, Vigneault... puis découvre,  lance ou aide des auteurs plus difficiles:  Herbert Pagani, Claude Leveillée - le québécois copain de Manset-, Georges Chelon, Yvan Dautin, Caradec, Hervé Christiani... et Catherine Lara (là aussi très élogieux), Marie Laforêt,  Zacha, Triangle, Peyrac, Duteil, Sapho et Alpha Blondy... et Sim, Popeck,  et Bernard Menez (il est alors directeur des variétés françaises de Pathé)... Il travaille un an sur un album pour la mythique Delphine Seyrig... qui n'a jamais vu le jour... Dejacques renonce lui-même à faire la liste de tous les chanteurs avec lesquels il a travaillé...  On peut aussi citer son rôle de réalisateur musical (terme qu'il préfère à D.A.) pour Nicole Croisille ("femme"), Moustaki et Bécaud (au début des années 80)... Alors qu'il se tue à la tâche... un matin, ses affaires ont été déménagées : il est rétrogradé directeur de création...

 

                     C'est là... page 307 qu'il est question de Murat :  

 

 

  dejacques-1.jpg 

dejacques-2.jpg

 

Intéressant témoignage révélant comme le disque était comme mort né, car sans soutien de la maison de disques.

 

              Petit à petit, Claude Desjacques est poussé vers la sortie... qui sera effective en 1986... rongé par le cancer et  par les décisions de ses chefs de résilier les artistes qu'il défend (il cite Murat)  ou leur refus de signer certains (dont Berliner et sa "louise" qui ira voir ailleurs ou Chédid et son God save the swing")... 

 

               Le livre (publié en 1994, édition ENTENTE) s'arrête là...  

 

 

 

                Concernant la relation avec Murat, et ses premières productions, ma curiosité (oui, c'est un vilain défaut)  reste inassouvie.... Je me suis ainsi demandé si Dejacques aurait pu être à l'origine de la seule signature de Murat... et non de son groupe Clara...  Murat ayant raconté que c'est la maison de disque qui en avait décidé ainsi.  Est-il aussi intervenue dans le choix du nom d'artiste qui a tant fait parlé depuis?   Dejacques est mort en mars 1998... Il ne nous en dira pas plus... 

 

 

                 Yves SIMON dans la préface écrit: "Claude Dejacques est un passeur d'âmes... un éclaireur providentiel...  Il sut faire naviguer inlassablement sa barque... afin de repérer dans la nuit les candidats à la traversée du miroir".

 

 

Merci d'avoir lu cet article laborieux jusqu'au bout....

 

 - Article sur DEJACQUES:

http://francois.faurant.free.fr/claude_dejacques/barbara_index.html

 

 

-  Une histoire du label EMI et PATHE... où les signatures de Gérard MANSET et de Jean-Louis MURAT sont cités comme des événements marquants.

http://www.emimusic.fr/download/historique_emi.pdf

 

 

 

 

Rédigé par Pierrot

Publié dans #vieilleries -archives-disques

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Commenter cet article

Matthieu 19/05/2012 12:29


C'est avec ce genre d'article que ton blog prend toute sa valeur. Bel hommage et excellent boulot, Pierrot.


Si tu trouves un peu de temps entre ta femme, tes gosses, ton boulot et ce blog, tu ne voudrais pas proposer à Jean-Louis Foulquier de faire un livre d'entretien avec toi, avant de mourir ? Il
n'y serait pas beaucoup question de JLM, mais ce serait l'occasion de saluer le travail de ce grand monsieur dont le départ d'Inter avait été un peu sec et discret - et puis tu ferais cela très
bien.

Muse 18/01/2012 11:33


Article très intéressant. Merci du partage, Pierrot! Contente d'apprendre que ce monsieur Dejacques a aussi travaillé pour Greco, Higelin, Barbara et Nilda Fernandez. Le contexte décrit ne
m'étonne pas. En lisant un bouquin écrit par Higelin quand il était jeune, il parle de situations assez rocambolesques à cette époque. Du coup, ce que Dejacques raconte et que tu résumes ne me
surprend pas.

Pierrot 20/01/2012 13:35



merci!  Ah, quand même une réaction!