Quand Murat fait son enfoiré

Publié le 29 Mai 2016

 Un iMMense Merci à M.

Quand Murat fait son Enfoiré...
CARITATIF, du latin caritas, caritatis : amour, affection, tendresse.


Qu'est-ce qu'au fond du cœur

Associer le nom de Jean-Louis Murat à la notion d'engagement humanitaire ou d’œuvre caritative ne va sans doute pas de soi pour le grand public. Celui-ci – lorsqu'il a déjà entendu parler du chanteur – le connaît probablement davantage pour son scepticisme moqueur, voire suspicieux, envers les artistes engagés ou pour certaines des piques qu'il lui est arrivé d'adresser à la troupe des Enfoirés. En 2004, dans l'émission d'un Thierry Ardisson qui n'en finissait plus lui-même de lancer des "À vot' bon cœur, m'ssieurs-dames" aux téléspectateurs du prime time se refusant à lui, Murat y était allé précisément de bon cœur au sujet de la bande à Goldman : "une vingtaine d'artistes squatte la cause humanitaire et les bons sentiments. […] Les émissions de télé sont faites par cette vingtaine d'artistes qui squattent l'humanitaire. Ils ont compris assez vite que c'était le moyen le plus efficace de se faire de la promo. C'est un genre de mafia." On ne s'étonnera donc pas que sur les 1264 chansons interprétées par les Enfoirés depuis leur naissance, aucune ne soit signée Bergheaud. Les muratiens dépités pourront éventuellement se consoler en songeant que Denis Clavaizolle travaille avec Zaz...

Ceux qui suivent avec plus d'attention la trajectoire de l'Auvergnat savent pourtant qu'il ne rechigne pas, de temps  à autre, à soutenir de justes combats. Son nom figure ainsi sur plusieurs albums destinés à défendre telle ou telle cause, il fit une brève apparition voici quelques années lors du Téléthon et, bien sûr, on peut le voir chaque mois de juin, depuis plus de dix ans, à la Coopérative de Mai, pour un concert au profit de l'association Clermauvergne Humanitaire. Alors que ce traditionnel rendez-vous a lieu dans trois semaines, nous voudrions aujourd'hui revenir, à l'aide de quelques archives, sur deux soirées caritatives auxquelles prit part Murat dans les années 90, bien avant l'instauration du concert annuel pour ses amis pompiers. Direction Koloko, donc, mais en passant par la Roumanie et le Kurdistan.

Libertatea, j'écris ton nom...

Décembre 89. Dans ces dernières semaines d'une année qui aura vu les régimes communistes d'Europe centrale et de l'Est sévèrement remis en cause, le pouvoir dictatorial roumain s'effondre en moins de dix jours : les 16 et 17, des milliers de manifestants s'insurgent à Timisoara et sont violemment réprimés ; le 21, le président Ceausescu voit son peuple se retourner contre lui ; le 22, le "Danube de la Pensée" quitte le pouvoir ; le 25, il est exécuté avec son épouse. Cet embrasement politique et social – trouble conjonction d'une révolte populaire spontanée et d'un coup d’État habilement préparé – s'accompagne d'un emballement médiatique : évaluations très approximatives du nombre de victimes (on ira jusqu'à parler de 60000 morts), descriptions morbides de charniers montés de toutes pièces, récits d'actes de barbarie plus effroyables les uns que les autres (cf. ce reporter clermontois décrivant des femmes éventrées, leur nourrisson attaché autour du corps avec du barbelé…). Timisoara reste aujourd'hui le nom d'un des plus grands dérapages médiatiques des dernières décennies.

Il n'empêche que cette escalade émotionnelle, conjuguée à la proximité des fêtes et aux souffrances bien réelles des Roumains (le bilan de cette révolution-coup d'État est estimé à 1104 morts et 3352 blessés), aura l'avantage de déclencher une large mobilisation internationale en faveur de ce pays. C'est le cas en France, où associations humanitaires, partis politiques, hôpitaux et collectivités s'organisent pour recueillir les dons qui affluent de toutes parts. On envoie sur place du matériel de première urgence, ainsi que des professionnels en mesure d'assurer un encadrement logistique et médical et d'évaluer avec le plus de justesse possible les besoins de la population. Le nombre de blessés ayant été surestimé, l'aide d'urgence se révèle vite efficace et il convient alors de mettre en place un soutien à plus long terme : les dons en argent sont privilégiés, les autres besoins des Roumains pris en compte (la FNAC envoie par exemple plus de 10000 livres, ainsi que des disques)...

En Auvergne, la mobilisation est forte. Le SAMU de Montluçon recueille très vite trois tonnes de matériel et de médicaments qui sont expédiés en avion, l'association Pharmaciens Sans Frontières (créée quatre ans plus tôt par des Clermontois) réussit à lancer une première mission dès le 23 décembre pour parer au plus pressé et des centres de collecte s'ouvrent dans de nombreuses communes. C'est dans ce contexte que le musicien et dessinateur Jacques Moiroud a l'idée d'organiser un concert pour récolter de l'argent. Il contacte JLM, qui accepte d'y participer, Pierre-Yves Denizot (patron d'Arachnée) appuie la démarche, la municipalité clermontoise embraye et, en quelques jours, une dizaine de formations de la scène rock locale se retrouve programmée pour un concert prévu le vendredi 6 janvier 1990, à la Maison du Peuple de Clermont-Ferrand.

Baptisée Libertatea, la soirée rassemble notamment les Coyotes, emmenés par Rocky et sa célèbre washboard ; les Flags, avec les deux Thierry (Chosson et Chanselme), Découvertes du Printemps de Bourges en cette année 90 ; les Radio Active Kids du fantasque Jean-Paul Freyssinet, le plus éMÈCHÉ des musiciens locaux ; Jack et les Éventreurs, dans une formation déjà différente de celle d'origine (avec Jeff, le batteur des Killers, à la guitare) ; les Good Old Boys, pas encore génétiquement mutés en spécialistes du rock agricole ; ou les Real Cool Killers, avec un Buck à la fois ardent et potache. À en juger par les quelques rares images qui circulent sur le net, l'ambiance fut celle d'un bœuf rock n roll et bon enfant, riche en reprises de toutes sortes, de "Boppin the blues" à "Satisfaction", de "It's only love" à "Drives me wild" en passant par "Have love Will travel" et bien d'autres.

Vidéo réalisée par Gut. Merci à Michel (chanteur de Jack et les Éventreurs) pour le partage.

Et Murat alors ? Il est bien présent et la chose peut surprendre pour au moins deux raisons. D'abord, à cette époque, il ne fait officiellement plus de scène, se voulant à la recherche d'une nouvelle approche, qui échapperait à la formule ankylosante du concert comme simple moment de promotion du disque. Ensuite, il vient de passer une partie des deux années précédentes sur les plateaux de télévision, à interpréter de jolies ballades, le plus souvent en play-back et parfois dans des tenues douteuses. L'époque où l'impétueux leader de Clara partageait la même affiche qu'Asphalt Jungle ou Little Bob paraît donc éloignée. Pourtant, Murat ne renie en rien son ancrage dans le rock. Quelques semaines seulement avant ce concert à la Maison du Peuple, il confiait sur une chaîne de télévision normande : "J'le revendique pas, mais bien évidemment je viens du milieu rock. J'ai fait mes classes dans les groupes de rock et dans les caves enfumées de Clermont-Ferrand." Il faut aussi répéter qu'il répond ici à l'invitation de Jacques Moiroud. Or, les deux hommes se connaissent et s'apprécient, ils se sont croisés dans le Clermont rockailleux des années 70, au point que Moiroud co-réalisa en compagnie d'Agnès Audigier (musicienne et sœur de Marie) l'une des toutes premières interviews de Murat, dans le numéro 3 de Spliff, en juin 1981. Enfin, le garçon qui maudit les filles ne se présente pas tout seul sur scène, puisqu'il est solidement escorté par des musiciens du cru, tous chevronnés, qui évoluent sous l'identité de Steve McQueen.

En la circonstance, ce nom doit nous évoquer autant le célèbre acteur américain que l'album éponyme de Prefab Sprout sorti en 85. En effet, le groupe clermontois, monté en septembre 89, compte notamment à son répertoire, en plus de ses propres compositions, des morceaux de Prince, Simply Red, Talk Talk, Joe Jackson ou, justement, Prefab Sprout (dont le batteur, Neil Conti, travaillera avec JLM dans les mois suivants, pour Le Manteau de pluie). Dans sa minutieuse recension des groupes de rock de la région, Jacques Moiroud range Steve McQueen dans la rubrique "All-Star band à filles". Un intitulé attractif pour un casting qui a en effet une certaine allure : à la batterie, on trouve Stéphane Mikaelian, qui évolue entre jazz et rock et connaît Murat depuis le milieu de la décennie ; à la basse, Philippe Masoch, musicien qui a déjà bourlingué dans plusieurs formations du coin et qui joue aux côtés de Stéphane dans Last Orders depuis quelques années ; à la guitare, Christian Isoard, ancien des Sales Gosses et de Fafafa, deux groupes avec lesquels Murat a frayé (il a joué du sax sur un titre du premier, a emmené le second au Midem 83) ; également à la guitare, Jérôme Pietri, instrumentiste virtuose, qui marqua tout une génération au sein de SOS et participa aux aventures de Passions privées et Cheyenne Autumn ; enfin, à la guitare et au chant, Alain Bonnefont, présent aux côtés de Murat dans Clara, puis sur trois de ses quatre premiers disques. Il est d'ailleurs l'auteur de la musique de "Te garder près de moi", dont la sortie en 45 tours aura lieu quelques jours après le concert.
On ne connaît pas la setlist du groupe ce soir-là, mais on peut supposer que Murat préféra jouer des reprises plutôt que ses propres morceaux et qu'il puisa dans le répertoire habituel de Steve McQueen. On sait par exemple qu'il interpréta, les mains enfouies dans les poches de son grand manteau, "It's only love", dans une version plus proche de la reprise des Simply Red que de l'original de Barry White.

En fin de soirée, Jacques Moiroud découpera en petits morceaux le grand drapeau roumain confectionné pour l'événement et les distribuera aux nombreux spectateurs. En espèces sonnantes et trébuchantes cette fois, le concert dont il était l'initiateur aura permis de recueillir environ 25000 francs pour la Roumanie. Mulţumesc, Jacques.

Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.
Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.

Ils s'appellent Alain, Christian, Jacques, Jean-Louis, Laurent, Pascal, Philippe, Stéphane, entre autres... Quelques images de la soirée Libertatea.

Franco-kurde

Dans ces années 89-90, les Auvergnats ont aussi l'opportunité de se montrer solidaires vis-à-vis d'un autre peuple : les Kurdes. Entre février et septembre 88, le régime baasiste irakien engage une politique d'extermination contre les Kurdes du nord du pays, sans lésiner sur les moyens mis en œuvre : bombardements, attaques terrestres, empoisonnements des eaux, mines, internements, usage des armes chimiques… Ces atrocités coûtent la vie à plus de 100 000 civils et contraignent à l'exil plusieurs dizaines de milliers d'entre eux. Lorsque Danielle Mitterrand, à la tête de son association France Libertés, visite le camp de réfugiés de Mardin (en Turquie), où 16000 Kurdes vivent dans l'insalubrité et la malnutrition, elle s'émeut et décide qu'en cette année du bicentenaire de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, la France se doit de prendre sa part de cette misère du monde. Quelques mois après cet élan utopique doublé d'un magistral coup de com', 337 Kurdes débarquent en France, plus précisément en Auvergne, dans le camp militaire de Bourg-Lastic. Pendant deux mois, ils y sont logés et nourris, mais rien de concret n'est entrepris pour leur intégration, la démarche de la Première Dame ayant été grandement improvisée. Puis à partir du 11 octobre, ils sont répartis dans des villes du Puy-de-Dôme, de la Haute-Loire, de l'Ariège, de la Creuse et de la Corrèze.

C'est à Vic-le-Comte (63), première ville au monde à recevoir ces réfugiés, que l'Association franco-kurde (AFK) est créée en 90, afin de favoriser l'intégration des Kurdes et leurs relations avec les Français, mais aussi pour venir en aide aux milliers d'entre eux restés sur place, dans des conditions de vie peu enviables. En plus d'initiatives locales (un réveillon musical, par exemple), l'AFK soutient les opérations de Pharmaciens Sans Frontières au Kurdistan. Elle s'associe ensuite au Secours Populaire pour organiser ses propres missions, tournées notamment vers l'enfance et la scolarisation. Un premier voyage a lieu durant l'été 95, tandis qu'un deuxième est programmé pour l'automne 96 : il s'agira d'acheminer un convoi humanitaire vers Duhok, dans le nord du Kurdistan. Et dans le cadre de la recherche de l'argent nécessaire à cette expédition, les deux associations partenaires décident d'organiser le 28 mai 96, à la Maison du Peuple, une Nuit du Kurdistan, soirée musicale réunissant André Agier, Jack et les Éventreurs et Jean-Louis Murat.

 

 

Le premier de ces trois artistes, alors âgé d'une quarantaine d'années, mène depuis la fin des années 70 une carrière de chanteur. Il a notamment fait les premières parties d'Areski et Fontaine, d'Henri Tachan ou de Calvin Russel et fut remarqué par Jean-Louis Foulquier. À ses débuts, Lucien Rioux le qualifie dans Le Nouvel Observateur d'"auteur-compositeur désabusé, mais talentueux" et le mot "tendresse" revient souvent pour parler de son travail. Il ne le sait pas encore, mais ce concert à la Maison du Peuple est le dernier qu'il donnera. Depuis, il continue à créer d'honnêtes chansons bluesy, regards souvent incisifs sur notre modernité, mais se consacre avant tout à la peinture et à l'écriture. Jack Daumail, lui, est toujours en activité en 2016, avec pas moins de trois projets différents. Comme on l'a vu plus haut, il participait déjà au concert pour la Roumanie, mais son groupe a (encore) évolué, puisqu'il se produit à présent en trio, avec Bruno Chabrol à la batterie et l'ex-Steve McQueen Philippe Masoch à la basse. Ensemble, ils viennent de sortir un EP, après avoir été Découvertes du Printemps de Bourges en 95. Daumail a par ailleurs croisé le fer (guitaristiquement parlant) avec Murat plus d'une fois lors de bœufs au Poco Loco.

Murat, justement, est la vedette de cette soirée. En parcourant les articles de presse de l'époque, on apprend qu'il est lié depuis longtemps avec les Kurdes installés en Auvergne. Ainsi déclare-t-il à Info : "grâce à l'Association Franco-Kurde, j'ai des liens privilégiés avec des Kurdes originaires du nord de l'Irak et j'ai pu apprécier leur courage face à cette situation si difficile, face à l'exil et à la misère qui ronge leur pays." Pour mieux comprendre l'origine de ce lien, il faut se reporter à un entretien accordé au Nouvelliste fin 93 : "Avec ma copine qui est engagée, on a une cause, c'est les Kurdes, parce qu'il faut bien en choisir une. Parmi ces milliers d'injustices, on a que l'embarras du choix." C'est donc par procuration qu'il semble avoir été sensibilisé au malheur des Kurdes, au point – comme le note Bayon dans la colonne publiée par Libé pour promouvoir la soirée – d'évoquer ce peuple dans une de ses chansons, "Franco-kurde". Moins une chanson, d'ailleurs, qu'une vraie-fausse conversation relâchée autour d'un article de journal (sur la situation des Kurdes en Turquie), suivie d'un instrumental blues-jazz-oriental sur lequel les musiciens du Vénus Tour excellent. L'humeur à la fois négligée et frontale du texte rappelle le Murat préoccupé par les malheurs du monde depuis son univers quotidien que l'on retrouvera, par exemple, dans une chanson comme "Belgrade" (où le nom d'un criminel de guerre voisine avec celui d'une discothèque d'Orcines).


Hélas pour les organisateurs, le concert ne paraît pas avoir obtenu le succès espéré, avec 300 spectateurs seulement. On ignore dans quelle formule JLM fit son apparition sur scène, mais on peut présumer qu'en pleine préparation de Dolorès et compte tenu du fait qu'André Agier travaillait lui aussi à cette époque avec Denis Clavaizolle, ce dernier était dans les parages. On sait en revanche que les inédits attendus par beaucoup ne furent pas dévoilés et que Murat se contenta d'interpréter d'anciennes chansons, agrémentées de quelques reprises. Présent dans le public ce soir-là, Benjamin, alors étudiant, se souvenait il y a peu chez notre camarade Didier Le Bras d'un Murat disponible et bien disposé : "il avait de très longs cheveux, un grand pull blanc (un cheyenne), je n’en revenais pas de le voir de si près, si accessible, les gens sont allés discuter avec lui à la fin du concert, je n’ai jamais osé." Un parfum de Koloko avant l'heure ?

Dans les mois suivants, Murat ira passer une partie de son été en Sicile, dans une ville nommée Taormina (tiens, tiens...), puis il s'efforcera de promouvoir (parfois non sans mal) Dolorès, album-pivot de sa discographie. Sur le plan personnel comme musical, son parcours est à un tournant. Quant aux Kurdes, vingt ans après cette Nuit qui leur était dédiée, leur situation est loin d'être idéale. Pour preuve, en ce début 2016, une sociologue publiait chez Mediapart un article au titre tragiquement explicite : "Un génocide qui ne dirait pas son nom ? Le sort des Kurdes de Turquie". No comment.

Le grand vivier de l'amour

Retour en 89-90 et en Roumanie. Devant sa télévision, l'adjudant Jean-Marie Chastan, pompier professionnel, est ému par les images qui lui parviennent des événements se déroulant à l'Est. Il prend alors contact avec Jean-Louis Machuron, président-fondateur de Pharmaciens Sans Frontières, pour lui proposer ses services : l'association Clermauvergne Humanitaire est en train de voir le jour... À l'origine, une volonté plus générale de quelques sapeurs pompiers auvergnats d'aller au-delà de leurs interventions habituelles, d'en faire un peu plus et de "se bouger". Ils décident de prendre sur leurs jours de congés (avec le soutien de leur hiérarchie) pour épauler les équipes de PSF, en accomplissant le travail d'une main d’œuvre entièrement bénévole, mais qualifiée. Après un convoi en Roumanie dès 90 interviendront d'autres voyages en Hongrie, en Croatie, en Inde et ailleurs, afin d'apporter aux populations locales vêtements, médicaments, nourritures, etc.. Il y aura aussi des coups de main donnés en France, comme lors des inondations dans le Vaucluse de 92.
Par la suite, Clermauvergne organise ses propres missions et décide d'aider le village de Koloko, situé au Burkina Faso. L'association y construit des sanitaires, installe une bibliothèque, aménage un jardin communautaire et, surtout, apporte des véhicules réformés qu'elle remet en état (c'est ce qui coûte le plus cher), véhicules précieux pour les déplacements quotidiens.

Et depuis 2002, elle peut compter sur le soutien moral et financier de Jean-Louis Murat, de ses amis et de la Coopérative de Mai. Là encore, la rencontre entre le musicien et les pompiers a des origines sentimentales. En 2003, il expliquait à Pierre Andrieu : "J'ai connu les pompiers par l’intermédiaire de ma femme qui travaille dans l’association. Ce sont de braves gars, on a donc vite sympathisé et c’est moi qui leur ai proposé de faire un petit quelque chose s’ils voulaient bien : un concert par an à Clermont-Ferrand. Ça s’est fait petit à petit…" Dès la première édition (cf. l'affiche ci-dessous, avec le dessin d'Alain Bonnefont), sans doute favorisé par la participation des Rancheros, l'esprit de l'événement est celui d'une fête. Quelques jours plus tôt, Murat annonçait d'ailleurs à Bernard Lenoir que "l'âme de la soirée, ce sera une âme ranchero". Et de fait, au fil des ans, ce rendez-vous solidaire est devenu un grand moment de convivialité et de retrouvailles, que ce soit sur la scène, dans les coulisses (où l'ambiance est rarement à la morosité) ou du côté des spectateurs. Le concert est aussi l'occasion pour Murat de tester de nouvelles chansons (la meilleure version jamais entendue de "Qu'est-ce que ça veut dire ?" y fut donnée en avant-première en 2009), de proposer des inédits qui le resteront ("Le martyr des chrétiens d'Orient"), de ressortir de derrière les fagots de jolies antiquités ("La Louve", si séduisante vingt-huit ans après, qu'elle sera gardée en tournée) ou de reprendre des morceaux qui lui sont chers ("On the beach"). JLM laisse également la part belle à sa "mafia" à lui – ses compagnons de toujours (ou presque), Alain Bonnefont, Christophe Pie, les Mikaelian Brothers, ou de plus récents, Jérôme Caillon, Stéphane Reynaud, Morgane Imbeaud, Matt Low… Mais l'aspect caritatif de l'opération ne passe jamais complètement au second plan, avec la traditionnelle remise d'un chèque de plusieurs milliers d'euros en milieu de soirée. Jean-Marie Chastan rappelait en 2014 : "Sans Jean-Louis Murat, sans la Coop' de Mai, on n'existerait plus". Avant d'ajouter : "C'est un problème majeur". L'association, en effet, souffre d'un manque de membres réguliers, les nouveaux venus ne restant en général pas très longtemps.

Samedi 18 juin se tiendra donc la quatorzième édition de ce rendez-vous si particulier, dont le nom de code est devenu Koloko. Nous n'irons pas jusqu'à rebaptiser la soirée du nom du morceau de Barry White, repris par Murat et ses amis en 90, "It's only love", car ce serait grotesque. Pourtant, il faut bien reconnaître qu'il y a un peu de ça. Pour y avoir traîné ses guêtres et sa mélancolie de longues heures durant depuis le début du siècle, l'auteur de ces lignes peut témoigner qu'il a reçu en ce lieu depuis la scène comme dans la salle, de préchauffes en after, en chansons et charcuterie, entre fous rires et ferveur  quelques grandes rasades de tendresse. Tu viens ?

"Ce qui n'est pas donné est perdu", bande-son possible sur la route qui mène à Koloko...

Il est probable que certains de nos lecteurs aient des souvenirs en lien avec cet article, notamment des deux soirées de 90 et 96, sur lesquelles nous n'avons que peu d'informations. Ils sont cordialement invités à les partager (s'ils le souhaitent) dans la rubrique "Commentaires" ou bien sur Facebook ou encore via la zone "Contact" du blog. Les tentatives de reconstitution a posteriori ne peuvent évidemment pas remplacer les témoignages directs.
Nous remercions tout particulièrement pour cet article Michel (de Jack et les Éventreurs) et Éric (des Flying Tractors), qui ont l'amabilité de mettre en ligne des "vieilleries" que les jeunes générations se réjouissent de pouvoir découvrir. Un grand merci également à Jacques Moiroud, toujours prompt à évoquer le passé avec une générosité, une simplicité et un sens de l'exactitude qui l'honorent (et qui lui valent d'ailleurs d’occuper, en d'autres lieux, de prestigieuses et présidentielles – quoique peu rémunératrices – fonctions). Enfin, une très grosse bise à J., si d'aventure il passe dans le coin...

____________________

COMMUNIQUÉ INTERNE À LA RÉDACTION : Après environ cinq ans d'une collaboration aussi studieuse que touristique avec www.surjeanlouismurat.com, M., muratien tendance kolokiste (onze éditions au compteur), tire sa révérence avec cet article. Il se fendra prochainement de quelques remerciements larmoyants, dignes de Xavier Dolan, en zone "Commentaires" (l'accent québecois n'étant pas fourni avec le produit, il tentera de compenser avec des accents de sincérité).

yahooyah

Rédigé par M

Publié dans #vieilleries -archives-disques

Commenter cet article

Martial Decoster 12/06/2016 14:32

Très bel article Matthieu et bonne continuation à toi pour tes nouveaux projets. ;-)

Muse 08/06/2016 10:56

Bon vent, Matthieu! Et merci pour les articles bien étayés. Contente si tu peux démarrer quelque chose personnellement dans ce qui te plaît.

Isa 01/06/2016 10:38

Qu'apprends-je en ce matin pluvieux de 1er juin ? Que ce dernier (au sens de "nouveau") bel article aussi foisonnant d'informations que toujours serait le dernier (au sens de "ultime") du sieur M aka J.C.? Son baroud d'honneur ? L'humeur en prend un coup dans l'aile et la grisaille ambiante, du coup, semble de bon aloi. Matthieu, tu veux nous faire chialer dans la cuisine comme une pharmacienne ou quoi ? Je viens de lire l'ensemble des commentaires, la longue liste de remerciements de Xavier Dolan y compris (rions un peu même si le coeur n'y est pas tout à fait eu égard à la nouvelle susmentionnée) et je reste perplexe... Comment qualifier cette nouvelle au vu du peu d'informations que tu nous donnes ? Vue sous un angle amicalo-muratien, elle est mauvaise, je te le dis tout net. Mais peut-être - sans doute - que tu t'élances vers de passionnantes aventures, auquel cas je m'en réjouis pour toi et te souhaite le meilleur. Mais je te préviens : si tu files à Arkhangelsk, moi je me casse sous Périclès, et puis c'est tout. Bon, trêve de conneries... merci pour les belles lignes et le travail fouillé... merci pour les bières et le fromage (et la fourmi), les échanges et rigolades de before et d'after (et parfois aussi de pendant)... Tant pis pour toi, je ne te paierai pas ma tournée cette année puisque tu ne répondras pas présent à l'appel du 18 juin... Des bises et bon vent (si vent il doit y avoir)... Give news, man !

Armelle 30/05/2016 18:16

MATTHIEUUUUUUUUUUUUUUUUU! NON! :'(

Armelle 01/06/2016 18:08

J'adore ta réponse Pierrot! si tu savais comme elle m'a fait rire et ce que ça peut me faire du bien en ce moment (de rire) parce que j'en peux plus de mes journées de boulot dont je reviens fourbue, à plat et le moral dans les chaussettes mouillées! Merci à toi et merci à Matthieu (mais je voudrais quand même bien savoir ce qu'il va devenir)
Pierrot, je t'envoie une photo en mp sur ton facebook puisqu'on ne peut le faire ici tu en feras ce que tu voudras

Pierrot 30/05/2016 19:25

Ah, Armelle, si tu avais cédé à sa cour assidu... tout aurait été différent... ;.). Maintenant, il part en Amazonie, tirer à l'arc avec une moto en chantant: "perdu dans le désert"....

Rhiannon 30/05/2016 09:47

Merci infiniment Mathieu, tes articles ont toujours été agrémentés d'informations très précieuses sans compter les anecdotes qui les caractérisaient....tu vas nous manquer ....et pas de Koloko cette année. ...on aurait pu fêter ton départ dignement avec ses bières que tu nous avais fait goûter. ...quel souvenir! . ..et nous n'aurons même pas l'occasion de nous saluer une dernière fois....décidément cette année est bien triste .....

Pierre K 30/05/2016 01:18

Un grand merci pour tout ton travail Matthieu. C'était un plaisir de te lire. J'espère qu'on aura tout de même l'occasion de se recroiser ici ou là sur ce blog, à Koloko ou ailleurs.

:( :(

Florence 29/05/2016 23:28

Merci a toi Matthieu toujours éminemment discret mais si performant dans ton exercice...
Tu vas nous manquer.
Envoie nous des cartes postales toutes tachées ! ;)

Yseult 29/05/2016 22:00

Ben un grand merci à toi, surtout ... Nous aussi on a adoré partager tout ça. J'espère quand même qu'on te lira ici au moins dans les commentaires et qu'on goutera encore quelques spécialités ensemble à la porte du koloko ... Des bises !

Yseult 30/05/2016 18:46

Liste des spécialités qu'il est possible d'introduire dans la zone commentaire ou près de la porte du Koloko : capsules de bières locales (oui mais locales d'où ?) /// noyaux de cerises ou abricots du Roussillon (car en juin on est en plein dedans) /// croutes de fromage divers pour les non connaisseurs (les autres bouffent tout, y compris le papier d'emballage) /// peau de saucisson /// et je suis désolée mais si j'ai envie d'introduire des artisons, c'est ni les barbus chevelus, ni les non barbus non chevelus qui m'en empêcheront ! Pour les asticots, je veux bien attendre encore quelques décénies pour faire ami-ami. Mais j'apprends avec tristesse et désarroi que cette année on ne partagera ni ça ni le reste avec toi et je suis bien déçue. Alors l'avenir dure longtemps, soit mais pas trop quand même j'espère avant de te recroiser ;-)

Matthieu 29/05/2016 22:43

Madame, je ne vois pas à quelles "spécialités" vous faites allusion. Merci de ne pas introduire d'artisons et autres asticots dans la zone "Commentaires" du blog, que Pierrot époussette chaque matin quand vous dormez encore...
Pas de Koloko pour moi cette année, Yseult. Mais "l'avenir dure longtemps", comme disait... comme disait... comme disait... heu, Mimie Mathy ?
Des bises itou...

Xavier DOLAN 29/05/2016 21:25

Quelques remerciements, donc...

À celles et ceux qui ont eu la gentillesse de lire mes productions bloguesques ici-même et qui sont allés pour certain(e)s jusqu'à en penser du bien - c'est dire si je fus gâté (spéciale dédicace aux "likeuses" de diamant).

Aux personnes avec qui j'ai eu le privilège et le plaisir, grâce à Pierrot, de m'entretenir pour ce site, lesquelles m'ont accordé un peu de leur temps dans des périodes où elles n'en avaient pas beaucoup. Merci à Jérôme Pietri (qui poursuit vaillamment son Never-ending-and-always-fishing Tour), à Benoît Laudier (qui ne cesse de Vagabonder encore et encore), à Silvain Vanot (qui effectuera son grand retour discographique la semaine prochaine - merde pour "Ithaque"), à Eryk E (qui, lui, a fait ses grands débuts discographiques cette année - "17" est espéré !).

Aux muratiens-internautes d'hier et d'aujourd'hui, qui entretiennent la passion et la mémoire autour du travail de JLM, chacun avec son style et sa sensibilité. J'ai souvent consulté leur travail, comme simple lecteur ou dans le cadre de mes recherches pour ce blog, et ce fut toujours avec grand profit.

Un salut affectueux également à Delano-Alexandre-Ne-Cahier-Faire-Kütu-Bleu-Rien-Orchestra-Records, bref à "The", qui m'ouvrit sa porte avec beaucoup de bienveillance, à une époque où ni lui ni moi ne nous doutions qu'il travaillerait un jour avec JLM. Tout aussi affectueuses sont mes pensées pour Thibaud, qui continue à couvrir d'une oreille attentive et (généralement) enthousiaste les sonorités qui, dit-on, retentissent parfois, le plus souvent la nuit, sur la butte clermontoise - il vous en fait ensuite profiter via son émission Le Petit Lait Musical. Je lui dois approximativement 95% de mes connaissances dans ce domaine - circonscrit, mais riche.

Enfin, un incommensurable merci à Pierrot, qui après avoir publié mes premiers écrits sur son blog par inadvertance (c'est véridique) a fini par me confier les clefs de la boutique et la combinaison du cadenas de la glacière. J'ai eu le privilège pendant toutes ces années d'avoir le directeur de la publication le plus libéral et patient qui soit. Je lui sais un immense gré de son soutien et lui souhaite bonne continuation (il vous réserve déjà quelques belles surprises...).

Et puisqu'il a été question de Koloko dans l'article ci-dessus, toute ma gratitude va aux personnes qui font que ce rendez-vous est ce qu'il est, qu'elles se situent sur la scène ou dans la salle - la frontière entre les deux étant, lors de cette soirée, parfois très ténue, on en vit plus d'un(e) la franchir allègrement...

Chanson ? Allez, chanson. Et madeleine personnelle... Play it loud, les Malouines ! http://www.dailymotion.com/video/x2twt30

Bises à tous...

Pierrot 29/05/2016 21:49

Il va me faire pleurer ce barbu là...

Armand 29/05/2016 19:25

Un grand merci à M. pour sa plume Muratienne....

pierrot 29/05/2016 18:58

je me permets de recopier un commentaire sur fb de M. Moiroux: "Souvenirs, souvenirs... Merci pour ce compte-rendu plus précis que ce qu'il m'en restait. Pas grand chose à en redire. Il me semble que Jean-Louis a fait le service minimum et qu'il fuyait les journalistes qui n'en avaient que pour lui. Mais sans son aide, pas de sono, pas de Denisot, pas de concert..."

Pierrot 29/05/2016 19:48

"Ne pas oublier Philippe Debarbat qui fut mon complice dans cette affaire..."

AMPARO KERLING 29/05/2016 19:19

A M .
J’M votre plume
J’M vous lire
J’M vos délires
J’M votre sens de l’esprit
J’M votre grande culture
J’M vous avoir rencontrer
J’M pas vous allez me manquer
Je vous M ...

pierrot 29/05/2016 19:11

et encore :" Le drapeau roumain ne fut pas découpé en petits morceaux, mais percé d'un grand trou circulaire, censé représenter la révolution roumaine".

pierrot 29/05/2016 19:00

et aussi : "Quand au All-Star band à filles, c'est une idée d'Alain Bonnefont. Rendons à César...".